Chapitre 3 : La mascarade des grands bals.

Ça se mange vraiment ça ?

Faut croire que oui, et c'est même plutôt bon, d'après mes estimations gustatives.

-Au fait, j'ai demandé à Kreattur de s'occuper de tes valises, je me suis dit que comme ça, tu n'auras pas à le voir avant quelques temps, ce qui est un plus, tu ne penses pas ?

-Merci, lui dis-je en avalant rapidement un morceau de tourte. Je peux te poser une question?

-Bien sûr.

-Est-ce-que ton père travaille ?

-Non, bien sûr que non ! Rit-il, pour quelle raison travaillerait-il ?

-Je me suis dit que si il n'était pas là, c'est qu'il devait travailler.

-Oh, non, il fait juste partie des gouverneurs de Poudlard. Ils avaient une réunion avant le déjeuner, il a certainement dû s'attarder et ils sont sans doute partis manger quelque part. Ou peut-être chez quelqu'un, peut importe. En tout cas, c'est grâce à eux que Poudlard est maintenu en vie. Avec Dumbledore en tant que directeur.

Je l'écoutais, tout en finissant ma part de tourte, il avait l'air si fier quand il parlait de son père. C'était un peu dérangeant, et je me sentais comme un fille indigne. Je n'avais jamais réussi à ressentir de tels sentiments pour mes parents. Bien sûr, je les aimais. Enfin, j'avais fais tout mon possible pour que ce soit vrai. Mais j'avais grandi dans l'idée que je devais en avoir peur et les respecter le plus possible. Nos relations étaient donc plus qu'éloignées.

-Dumbledore ? Celui qui a fait enfermer Grindelwald ?

-Tu le connais ?

-Bien sûr, j'ai étudié l'histoire de la magie, tu sais. Vous n'êtes pas les seuls à être éduqués.

-Oh, je sais... Désolé, je n'ai pas voulu dire ça. C'est juste que je ne savais pas qu'il était connu dans le monde.

-Si c'était moi, je ne me plaindrais pas d'avoir un directeur aussi renommé que cela. A Beauxbâtons, on a le professeur Dineron, un vieux un peu gâteux qui aurait dû prendre sa retraite depuis au moins vingt ans. Tout ce qu'il a fait de bien, c'est d'engager mon oncle Henry en tant que professeur de sortilèges... J'ai toujours eu d'excellente notes grâce à ça, enfin, c'est surtout ma mère qui le tuerait si elle apprenait qu'il «gâche mes études en ne me permettant pas d'avoir un maximum d'encouragement familial».

-Il n'est pas aussi bien que tu le penses, tu sais. C'est un pro-moldu, anti-Voldemort et il est pour l'intégration de tous. Il a même embauché un demi-géant qui nous sert de garde chasse. Enfin, tu verras par toi même en septembre.

-Je vois pas comment, je rentre à Beauxbâtons le deux septembre. Mais je crois que mes parents essayeront encore de se débarrasser de moi l'année prochaine.

-Tu ne vas pas à Poudlard ? Mais c'est ce que tes parents avaient marqué sur leur lettre ! Ma mère avait même dit que cela n'allait pas être facile de préparer les papiers pour changer d'école. Attends moi là, je vais chercher la lettre, elle est dans le salon.

O.K. On respire calmement... Voilà, c'est bien. Inspire. Expiiiire. Dou-ce-ment. C'est sans doute un quiproquo débile. Ma mère n'a pas parlé anglais depuis trente ans, mon père ne l'a jamais parlé, ils ont dû se tromper dans la formulation d'une phrase. Et puis c'est de la faute de ces anglais aussi, ils sont incapables de parler français. Comme si c'était toujours à nous de faire les efforts. Non mais oh.

Et puis, je ne vois aucune raison qui me pousserait à rester. Beauxbâtons c'est tout aussi bien que Poudlard. Déjà, j'ai Noémie et Hélène qui sont là les lendemains de fêtes. J'ai Sophie, Cassiopée, Iris et Pénélope pendant les fêtes. Il y a aussi Ulysse, Arès et Luc sans qui les fêtes ne vaudraient pas le coup d'exister. J'ai aussi Philippe qui m'autorise à copier sur lui pour les devoirs. Et puis, j'y ai mes habitudes, et les gens y parlent français.

Non, je ne quitterais pas Beauxbâtons, c'est hors de question. Merlin, je t'en supplie, fais pas l'imbécile, je tiens à mon école.

Je l'entendais descendre les escaliers, ses pas pesants me terrifiaient autant que la tête de son elfe de maison. C'est pour dire. J'avais l'impression sordide d'être un animal prêt à être envoyé à l'abattoir.

-Ah ! Elle est là, tu vois, c'est marqué ici, m'annonce-t-il, très fier de lui, en pointant de doigt une ligne. Regarde-ça : «Ps : Si vous pouviez la faire entrer à Poudlard, cela m'arrangerait. Il serait de cette façon plus agréable pour vous comme pour elle d'établir des liens plus ancrés.»

Je le regardais, l'air hagard, le cerveau en proie à une envie de matricide imminente.

-Donne moi un parchemin, une plume et de l'encre s'il-te-plait. J'ai une Beuglante à envoyer.

-Quoi ? Mais pourquoi ? Tu ne vas tout de même pas envoyer ça à ta mère ? Elise ? Ça ne se fait pas, voyons !

-Si. Je vais la tuer. L'écraser. La réduire en bouillie. Et peut-être que comme ça, elle comprendra. Je suis venue seulement pour l'été. Rien que pour passer deux petits mois de rien. Pas une année entière. J'ai une vie en France !

-Mais c'est ta mère, tu lui dois le respect tout de même.

-Est-ce-que tu appellerais encore ta mère 'maman' si elle t'avait abandonné chez des gens que tu ne connais pas ?

-Bien sûr que oui ! C'est elle qui t'a élevée. Et elle ne s'est pas débarrassée de toi.

Il m'a eue. Après son plaidoyer d'une demie heure, je n'ai pas su trouver d'argument assez convaincant. Et, d'après lui, c'était hors de question de repartir immédiatement pour la tuer. J'ai songé, un bref instant, à me contenter de le tuer lui, mais je me suis vite ravisée. Ça ferait pas terrible comme première impression chez des gens que je connais pas. On est quand même arrivé à un arrangement. Un compromis de guerre, un traité de paix à notre façon. J'ai eu le droit d'envoyer une lettre, mais seulement si il pouvait contrôler ce que j'écrivais. Et, comme j'ai écris en français et qu'il n'y connait presque rien, j'ai un peu triché. Hors de question de me laisser faire par un gamin de quatorze ans !

J'étais assise sur mon lit, à regarder des photos de mes amies, à m'imaginant ce que j'allais devenir ici, sans tous ces repères familiers auxquels j'étais attachée plus que tout. J'avais grandi dans Beauxbâtons, j'y avais vécu tellement de choses. Mon premier copain. Mes premières amies. Mes premières heures de colles. Mes escapades nocturnes. Mes premières soirées. Mes premières gueules de bois. J'y étais plus attachée qu'à ma propre maison. J'avais été idiote et naïve de croire que cela durerait pour toujours. Je m'étais toujours dit que ma vie suivrais son cours normalement. Tout ça gâché par ce stupide Moldu ! Je les hais tous, cette vermine bonne à pourrir, et gâcheuse de vie. C'est le Seigneur des Ténèbres qui a raison. Le mieux, c'est de les exterminer. Tous.

Cette journée avait été décisive dans ma vie. Si je n'avais pas traversé la Manche pour rejoindre Londres, j'aurais vécu une vie paisible et j'aurais sans doute épousé Arès. Parce qu'il était riche, plutôt mignon et pas contraignant. Je n'aurais certainement pas travaillé, j'aurais hérité du manoir et d'une fortune colossale. Et j'aurais peut-être même eu des gamins. Juste pour assurer la descendance. Ça, ça aurait été la vie à la quelle j'étais promise depuis toujours. Mais voilà, j'avais pris le train, et mon futur allait devenir le tragique et pathétique récit que vous allez connaître. Si seulement il y avait pu avoir une grève ce jour là.

Un coup frappé à la porte me sortit brusquement de ma rêverie. C'était Regulus. Ça ne pouvait être que lui. J'avais passé la moitié de l'après midi enfermée ici. Il était déjà venu me chercher pour le repas tout à l'heure. J'y avais croisé son père, un vieux à l'air strict et raisonnable qui prenait grand soin de son apparence. Mais il m'avait l'air moins hostile que sa femme, ce qui n'était pas en soi un vrai record, mais un vrai soulagement.

J'avais cru, assez naïvement, que j'allais pouvoir passer le reste de la soirée au calme et à geindre sur mon sort. Il avait fallu qu'il me gâche ce plaisir. Evidemment.

-Elise ? Sa voix était basse, à croire qu'il ne voulait pas qu'on le trouve là, à venir me parler.

-Entre, Regulus, ne reste pas scotché devant la porte. Si j'ai besoin d'un garde du corps, je louerais un troll. Ils puent peut-être, mais ils sont plus efficaces.

La porte grinça, sa silhouette sortit de l'ombre et il vint se placer au pied de mon nouveau lit. Il avait un léger sourire, comme si le fait que je le rebute ne le gênait pas le moins du monde.

-Tu es toujours aussi méchante ?

-Non. Seulement avec les anglais.

-Ça, c'était bas. Je suis sûr que tu peux faire bien mieux.

-Tu veux quoi au juste ? M'empêcher de dormir ? Ou tu venais vérifier que je n'avais pas fugué ?

-Ni l'un ni l'autre. Je voulais m'assurer que tu allais bien.

-Je vais bien. J'ai les pieds un peu morts à cause des « quinze petites minutes de marche » mais à part ça, tout va bien.

-Et c'est parce que tout va bien qu'il reste des traces de larmes sur tes joues ?

Et mince. Il avait fallu qu'il les voie. Saleté d'anglais trop perceptif. Je lui ai rien demandé moi ! Et puis comment ose-t-il se la jouer question rhétorique avec moi ?

Je ne lui répondis pas. J'avais déjà été assez humiliée pour le moment.

-Désolé. J'ai pas voulu dire ça comme ça. C'est juste que j'imagine que ça ne doit pas être facile ce que tu es en train de vivre. Je m'étais dit qu'un peu de compassion ne ferait pas de mal.

-Merci, mais ce n'était pas nécessaire.

Voilà, maintenant que tu l'as remis à sa place, détourne la conversation. Fais-le le plus rapidement possible, ne le laisse pas t'avoir. Montre-lui qui tu es. Fais en sorte qu'il soit gêné lui aussi.

-Dis moi, je me demandais...

Ah bah ça y est ! Là tu le tiens entre tes mains. Il va tomber directement dans le piège. C'est bien. Il y a assez de mystère, ton ton était parfait. Un peu triste et avec juste ce qu'il faut de timidité pour que ça paraisse crédible. Tu t'améliores !

-Oui ?

-Pourquoi ton frère est-il partit ?

-Euh... Tu me promets de ne pas dire à qui que ce soit que je t'en ai parlé ?

-D'accord, je le promets. Tu peux me faire confiance.

Oui enfin, ça c'est si je ne trouve personne à qui le raconter, je ne sais pas garder les secrets, c'est incontrôlable. Et ça fait toujours une bonne monnaie d'échange contre des informations qui pourraient être importantes.

-Il n'a jamais été... disons, comme nous. Sirius a toujours eu une envie de se rebeller, aussi longtemps que je puisse me souvenir. Pour lui, être un sang pur ne voulait pas dire qu'il était supérieur. J'ai moi-même failli en douter... Mais je suis vite revenu à la raison. Il en parlait avec tellement de conviction, je dois avouer que je l'ai presque cru.

«Il m'a raconté, juste après son retour de Poudlard lors de sa première année, qu'il avait rencontré beaucoup de sang-de-bourbe qui étaient à l'opposé de ce que l'on nous avait dit à leur sujet. Ils n'avaient d'après lui rien de franchement différent de nous, du moins en apparence. Il disait même que certains sang-purs feraient mieux de prendre exemple sur eux, et qu'ils étaient plutôt doués. Je ne sais pas comment il en est arrivé à cette conclusion... J'ai arrêté de chercher.

«Bref, il a simplement préféré s'échapper. Il se disputait constamment avec mère, qui l'accusait de ne plus être un Black. Et puis, il a appris que père voulait qu'il t'épouse. C'est là que ça a explosé. Il s'est mit à crier, à hurler qu'ils n'arriveraient jamais à contrôler sa vie et qu'il en avait eu assez. Il est parti aussi vite qu'il a pu, juste le temps de faire ses valises... Et on ne l'a pas revu depuis deux jours.

Je ne sais même pas où il est parti. Sans doute chez son meilleur ami, Potter, lui aussi est un sang-pur, mais il est aussi bizarre que Sirius.

Je l'ai regardé, incapable de prononcer un seul mot.

Etais-je vraiment censée épouser un mec aussi tordu que ça ?