Chapitre 29 : Perditio Et Relinquo
-Rebus ?
Vous savez quelle est la pire des choses dans le fait de vivre dans un manoir immense ? Il y a trop de pièces. Je veux dire, c'est utile, plus ou moins, mais franchement c'est tout sauf pratique quand vous cherchez quelque chose, ou en l'occurrence quelqu'un.
J'ai bien dû passer, quoi, dix bonnes minutes avant de le trouver dans la cuisine.
Il était là, le dos tourné vers moi, ses cheveux lui arrivaient au bas de sa nuque, à présent. Il avait enlevé sa chemise, et ne portait plus qu'un Marcel blanc par dessus son pantalon. Le soleil brillait par la fenêtre et illuminait la pièce. Je n'avais auparavant jamais vraiment prêté attention à sa pâleur extraordinaire. Le souvenir de la peau brunie par le soleil de Sirius me frappa instantanément, et je me rappelais à quel point leurs vies avaient été différentes.
-Regulus, t'es levé depuis longtemps ?
Il sursauta, se retourna aussitôt, et je vis sur son visage les traces d'un manque de sommeil évident.
-J'ai pas réussi à dormir, m'avoua-t-il, l'air contrit. Tu parles dans ton sommeil.
Je me suis sentie rougir, la chaleur envahit ma poitrine et mes joues instantanément.
-Oh, lui répondis-je simplement. Je savais pas.
-Du coup, j'ai tenté de faire à manger.
Mon œil fut soudain attiré par quelque chose. C'était là, inscrit sur son bras, noir sur un blanc bien trop pâle. La marque des ténèbres, dont le serpent se mouvait lentement. Je ne l'avais jamais vue de mes propres yeux auparavant.
Il vit ma panique instantanément. Sa main venant recouvrir son tatouage dans une sorte d'automatisme. J'ai reculé aussi loin que j'ai pu quand il s'est approché de moi. Quand sa main toucha la mienne, je sortis de la pièce en courant. Ma peau me brûlait, mon estomac s'était noué et ma tête me tournait. J'avais soudainement l'impression d'être dans un de mes cauchemars.
-Elise ! Elise où tu vas ?
-M'approche pas !
J'étais en train de remonter les escaliers en courant, les portraits se moquaient de moi, j'avais les larmes aux yeux. Regulus me suivit. Evidemment. Les ricanements m'accompagnèrent tout le long du chemin jusqu'au deuxième étage. Regulus ne réussit pas à me rattraper avant que je ne m'enferme dans la première pièce sur mon chemin.
Il s'agissait de la bibliothèque des Rosier. Elle était remplie de dizaines de milliers d'ouvrages tous plus anciens les uns que les autres. La plupart étaient écrits en latin, en vieil anglais ou en vieux français, certains, hérités depuis des siècles, certains achetés récemment. Certains de simples romans ou contes, d'autres des ouvrages de magie noire disposés çà et là comme de banals livres de recettes. Tout était normal. Tout allait bien. Il n'avait pas osé. Il n'avait pas programmé son suicide aussi vite que ça. J'avais la tête reposée sur l'énorme porte en bois, le regard fixé sur l'espèce de slogan qui devait servir à représenter les Rosier : Victoria Et Pertinacia. Victoire et Persévérance. Je n'avais jamais, de toute mon existence, eu l'impression d'avoir autant échoué dans ma tâche.. Perte et abandon. Perditio Et Relinquo. Voilà ce qui me représentait le mieux.
Je pouvais entendre Regulus m'appeler dans le couloir, derrière la porte. « Franchement, Elise, c'est pas si grave que ça, ça change absolument rien. Je te jure ! » Je me suis laissée glisser le long de la porte, pour atteindre le marbre glacé. Plus le temps passait, et plus je détestais la froideur et la solitude du marbre. Il n'y avait rien de plus tragique que d'avoir mon propre sol me rappeler à quel point j'étais seule. Vide. Froide. Comme la mort qui l'attendait. Comme celle qui m'attendait. Bordel.
Regulus tapa doucement sur la porte, avant de se mettre à parler, presque trop bas pour que je ne l'entende.
-Laisse-moi entrer s'il-te-plaît.
-Pour quoi faire, pour que tu viennes me lancer un Avada Kedavra à la figure ?
-Mais écoute-moi un peu pour une fois ! Je te jure que ça ne change rien.
-Ca change absolument tout, que tu t'en rendes compte ou pas ! Tu lui appartiens, bordel Regulus ! Tu lui appartiens ! Ta vie toute entière, ton corps, tes mots, tes gestes, tes émotions, tes souvenirs et ton futur. Tout, bordel, tout ! Je m'étais relevée, trop en colère pour continuer à me cacher. J'ai ouvert la porte avec force, ce qui n'était pas chose facile, vu le poids qu'elle faisait, avant de continuer à lui hurler au visage. Tu vas mourir, tu le sais, pas vrai ? Tu t'en rends compte ? Tu vas mourir, et moi je pourrai rien faire pour toi. Tu es déjà mort, Reguls Arcturus Black, ce n'est qu'une question de mois, d'années si t'as de la chance.
Je l'ai poussé du doigt jusqu'à ce qu'il atteigne le mur du couloir, son dos s'y cognant d'un bruit sourd. Il avait l'air terrifié. Je l'étais aussi.
-Je serai peut-être mort, me dit-il froidement, mais je ne serai pas mort pour rien.
-Un mort est un mort, tu sais. Le problème, c'est ce qu'il va advenir de ceux qui sont encore en vie après. Tu t'en fiches de mourir, soit, mais est-ce que je suis obligée d'avoir à supporter ta mort ?
Je le regardais droit dans les yeux, il n'osa pas dire un mot.
-Tu t'en fiches à ce point là de moi, hein ? C'est ça la vérité? Je me suis éloignée de lui, ne voulant pas lui donner l'impression que j'étais encline au moindre contact.
-Non, non Elise non, tu peux pas croire ça ! Ca n'a rien à voir avec toi, tu peux pas imaginer une seule seconde que je veux te faire souffrir. C'est beaucoup plus compliqué que ce que tu t'imagines. J'ai pas envie de mourir. J'ai même pas encore finit mes études. Paraît qu'il y a un poste qui m'attend au Ministère quand j'aurai fini. Je sais même pas ce que je veux faire de ma vie. Mais je ne peux pas juste rien faire... Mais ils sont partout, Elise, ils ne sont pas comme nous. Et puis, ils nous ont chassés pendant des siècles, il serait temps qu'on riposte.
Il toucha son bras presque inconsciemment. Je me demandais s'il avait mal, si il pouvait sentir le serpent se mouvoir contre sa chair, s'il était terrifié par sa présence, s'il savait que ce symbole morbide allait, comme l'aurait fait un Sinistros, nous mener tous deux à notre perte.
-Tu sais que la mode chez les Moldus en ce moment c'est plus Peace and Love que la guerre que t'as prévue ? J'crois qu'ils pensent qu'ils ont évolué au delà de ce genre d'idioties. C'est quand la dernière fois qu'un sorcier a été persécuté par un Moldu ?
-C'est parce qu'on est forcés de se cacher ! Ils sont juste jaloux de notre supériorité évidente, ils ont peur de nous, de notre pouvoir. On devrait les diriger, c'est l'ordre naturel des choses.
-Et donc, pour rétablir l'ordre naturel des choses tu dois aller te faire tuer ? Génial, ton plan.
-C'est parce que t'es entourée de Sang-de-Bourbes que tu parles comme ça ?
-Ou parce que je me dis que c'est pas mon problème ce qu'il se passe chez les Moldus. Par contre les Sang-de-Bourbes, je vois pas ce qu'ils ont fait de mal. Je veux dire, la sélection naturelle a fait son travail, si on suit ta théorie.
-C'est quoi la sélection naturelle ? Il paraissait vraiment surpris que je ne pus m'empêcher de pouffer de rire.
-Mais bordel pourquoi il n'y a jamais un seul Sang-Pur qui a pris des cours basiques de sciences ? Pourquoi faut toujours que tout le monde joue aux imbéciles ? Ma mère avait failli me tuer quand elle a appris que j'avais demandé à mon tuteur ce qu'était l'arithmétique. Y a rien de mal à vouloir comprendre le monde. Ca ne va pas ternir la pureté de ton sang, ou je ne sais quoi. Y a des trucs que les Moldus font pas trop mal quand même. Tu sais ce qui constitue ton corps ? Moi oui.
-T'as toujours été comme ça ou c'est que je ne m'en étais jamais rendu compte ?
-Quoi, « comme ça » ?
-Je sais pas, pro-Moldus.
-C'est censé vouloir dire quoi ? Lui demandais-je avec colère, croisant mes bras et haussant les sourcils.
Il ne me répondit pas, et détourna le regard vers le sol.
-Non mais vas-y, explique-moi. Tu veux me dire que je suis une traître-à-mon-sang ? C'est ça, hein ?
Toujours aucune réponse, je m'approchais de lui, un sourire cynique sur le visage. La vérité allait enfin éclater. Et je n'avais plus peur de le dire.
-C'est ça, évidemment. Je sais pas si t'as remarqué, mais ouais, c'est le cas. A ton avis, pourquoi je suis venue dans ce pays merdique qu'est l'Angleterre ? Et en plus dans la maison la plus horrible du coin, avec la famille la plus cinglée que j'ai jamais vue. Tu veux savoir ce que j'ai fait de si horrible que ça pour que j'atterrisse ici ? Vas-y, demande-moi, t'en rêves depuis un an !
-Je ne te demanderais rien du tout. T'es énervée, je comprends. Tu t'inquiètes pour moi, c'est normal. Je veux pas gâcher notre amitié pour ça.
Je ne pus m'empêcher de rire avant de soupirer.
-Tu devrais rentrer chez toi. Bordel ce que t'es lâche.
-Lâche ? Je suis lâche ? C'est pas moi qui suis pas capable d'assumer qui je suis et ce que ça implique. Je me bats pour la survie de mes semblables, moi, au lieu de me contenter de regarder le monde se foutre en l'air. T'as la trouille, avoue-le !
C'était lui qui était en colère à présent. Je ne l'avais jamais encore vu en colère, il n'était pas du genre à se mettre en colère, du moins c'était ce que je croyais.
-Je préfère encore être terrifiée et vivante.
Il est partit. Et j'étais de nouveau seule. La solitude a la fâcheuse tendance de vous engouffrer toute entière si vous la laissez faire de vous ce qu'elle veut. Alors, le temps de quelques semaines je me suis enfermée, plus ou moins littéralement, dans une routine solitaire. Elle était réconfortante, sur le moment. C'est toujours comme ça, au début. Et puis, un jour, la solitude vous rattrape. Elle finit toujours par nous rattraper.
