Chapitre 33 : Le sanglier et le bouc.

Les yeux à moitié cachés par mes cheveux humides, (je n'avais pas eu la force de prendre ma baguette pour les sécher, et, soyons honnêtes deux secondes, je ne me sentais pas capable de prononcer une formule latine dans mon état) je ne pouvais apercevoir qu'une masse de cheveux noirs comme la nuit et une peau aussi pâle qu'une matinée d'hiver. Je sais, je suis poétique, j'aurais dû en faire mon métier. Vous êtes jaloux ou pas ? Non ? Quand même, avouez que j'ai du talent... Enfin, bref, continuons.

-Regulus ? C'est toi ? Marmonnais-je, incapable de distinguer clairement la personne à mes côtés.

-Non, me répondit l'inconnu, la voix étouffée par un de mes oreillers. Qu'est-ce tu fais là ? Grogna-t-il, d'une voix enrouée et grave.

-C'est ma chambre, tu m'as encore fait le coup de dormir dans mon lit... Rébus ? Tu regrettes, parfois, dis ? Moi je regrette tous les jours.

Je sais pas si c'est parce que j'avais pas bien compris ce qu'il m'avait dit, où si c'est parce que je ne l'écoutais pas vraiment, mais j'étais plus ou moins persuadée que ça ne pouvait être que Regulus à mes côtés. J'ai senti les draps bouger un instant et lorsqu'il reprit la parole, sa voix était plus claire.

-Tu regrettes quoi ? me demanda-t-il, se rapprochant de moi, une odeur de tabac froid et un mélange d'alcool m'assaillant les sens.

-Tout ce que j'ai vu, lui répondis-je, fermant les yeux, cherchant à me protéger de son regard et à me concentrer. Je t'en veux, tu sais Regulus, je voulais pas vivre ça. Je voulais juste t'aider. J'arrive plus à dormir, je veux plus être seule. Tu regrettes, toi ? Pourquoi t'as fait ça, dis ?

-Je suis pas Regulus, moi c'est Sirius.

J'ai senti une main se poser sur ma joue, et c'est à ce moment là que je me suis rendue compte que je m'étais mise à pleurer. J'ai relevé la tête, me rendant effectivement compte que c'était bien le plus âgé des deux Black qui se trouvait en face de moi. Même si, soyons honnêtes je l'ai su dès que j'ai senti le bout de ses doigts effleurer ma mâchoire.

J'ai repoussé ses cheveux hors de son visage, y laissant traîner ma main, la laissant se poser derrière sa nuque et cherchant à apercevoir ses yeux. Il y avait une part de moi qui n'existait pas vraiment s'il n'était pas là pour la voir, et j'avais besoin qu'il me voie, qu'il me fasse me sentir vivante. Il n'y avait que lui et moi, à ce moment là, et je n'étais pas aussi vide que d'ordinaire quand ses yeux me fixaient.

-Je t'avais dit que ça allait mal se finir, soupira-t-il, comme s'il était épuisé par ma propre incapacité à prendre l'avis de quelqu'un d'autre en compte. Un jour, tu me raconteras tout ce qu'il s'est passé, d'accord ?

Sa main était posée fermement sur ma joue, et elle ne bougea pas lorsque je mis à acquiescer. Ma peau toute entière était devenue hypersensible, chacun de mes nerfs était alerte, comme si le manque de contact humain de ces derniers mois les avaient endormis et qu'ils se réveillaient d'un long sommeil.

-Tu te souviens du jour où on a couché ensemble ? Me demanda-t-il de but en blanc, et j'ai faillit m'étouffer avec ma propre salive, un frisson parcourant le bas de mon dos. Mon corps n'était qu'un traître.

-Oui..?

-Je suis désolé. On n'aurait pas dû. J'étais énervé et j'avais besoin d'oublier tout... Juste tout. Je voulais tout oublier. Ca veut rien dire, rit-il un instant, mais tu m'comprends, nan ?

-Ouais, t'en fais pas, souris-je, sentant les coins de ma bouche effleurer ses doigts un instant. Mais je regrette pas pour autant, soufflais-je, me sentant plus brave que je ne l'étais. Peut-être était-ce l'alcool qui me facilitait la tâche.

Quoi qu'il en soit, il dut le sentir aussi, car il s'est mis à tracer de petits cercles invisibles sur ma peau avec son pouce. C'est pas pour dire, mais je crois que j'étais genre sur le point d'exploser.

-T'as les cheveux trempés, remarqua-t-il, prenant une de mes mèches entre ses doigts alors que sa main s'éloignait de ma mâchoire, et que je devais me concentrer pour ne pas trop le regarder droit dans les yeux. Ils étaient hypnotisants, si vous saviez, j'imagine qu'ils le sont encore, d'ailleurs, même après tout ce qu'il s'est passé. Mais on va éviter de parler de ça, hein ? Revenons en 77, la vie était plus simple, en 77.

-J'avais pas le courage de les sécher, admis-je. Ils sont bien là comme ça. Je dis pas ça parce que je suis traumatisée, mais à chaque fois qu'ils sont comme ça, je pense à Rogue et à ses problèmes capillaires.

Il se mit à rire un peu trop fort, et j'ai vite levé ma main pour la poser sur sa bouche, essayant de le faire taire, ne voulant pas réveiller les autres.

-Chut ! murmurais-je, cherchant à camoufler mon propre rire. Ils vont t'entendre.

-Ils sont au moins à trois portes d'ici, marmonna-t-il, riant toujours, ses lèvres chatouillant la paume de ma main à chaque syllabe, et je l'éloignais un instant pour le laisser continuer. J'arrive pas à croire que j'ai envie d'embrasser Rogue.

Je me suis mise à rire à voix haute à mon tour, et ce ne fut pas ses mains qui vinrent tenter de me faire taire à mon tour, mais ses lèvres. Ma main, qui était toujours posée contre sa nuque, se mit à la tenir un peu plus fermement, cherchant à m'accrocher à lui le pus longtemps possible. On est restés comme ça un moment, à s'embrasser, son bras droit me serrant contre lui, nos baisers entrecoupés par des halètements, soupirs et autres petits gémissements incontrôlables. J'avais envie de lui dire que je l'aimais et que je n'avais jamais été aussi heureuse qu'à ce moment là de ma vie, je ne savais même pas si c'était vrai, mais j'avais envie de lui dire.

Je n'en fis rien, cependant, trop emportée par une envie de vivre comme si le futur n'existait pas et que le passé n'avait été qu'un mauvais rêve.

On s'est endormis, là, comme ça, à moitié enlacés, à moitié épuisés. Et j'ai dormi d'un sommeil profond que je n'avais pas connu depuis la nuit du Ministère. Je me suis réveillée, la bouche pâteuse, la tête lourde et le cœur léger alors que Sirius se levait, cherchant visiblement la salle de bain.

-C'est la porte, là, en face, lui dis-je, d'une voix plus roque et basse que d'ordinaire.

Il s'est retourné en sursautant, me faisant sourire. J'ai repoussé mes cheveux hors de mon visage pour essayer de l'apercevoir. J'espérais seulement qu'il ne prenne pas peur en me voyant dans cet état là, imaginez un peu qu'il parte en courant. L'horreur absolue.

-Ah, t'es levée, dit-il, un demi-sourire endormi sur le visage. Il avait des petits yeux, et la fatigue lui donnait presque un air enfantin qui contrastait avec le reste de son corps. J'ai essayé de te réveiller, tout à l'heure, continua-t-il, mais tu ne bougeais pas. J'ai fini par abandonner. Je me suis dit que t'en avais sans doute besoin. T'avais vraiment l'air fatiguée, tu devrais vraiment dormir plus.

-Tu sais où sont les autres ? Demandais-je, cherchant à changer de sujet.

-Je crois qu'ils dorment encore. En tout cas, je ne les ai pas entendus. Tu sais quelle heure il est ?

Je me suis retournée, lui tournant le dos un instant pour chercher la petite horloge posée sur ma table basse.

-Midi trente-huit, annonçais-je, en me redressant et en tendant l'horloge vers lui en guise de preuve. On a dormi, quoi, cinq heures ? Riais-je.

-J'pense que je vais aller aux toilettes, manger un truc, et je vais aller me rendormir.

-Tu viens d'avoir la meilleure idée de toute l'histoire de l'humanité, je prends de l'avance, répondis-je avec une voix aussi dramatique et officielle que possible, avant de laisser tomber l'horloge à mes côtés pour m'effondrer à nouveau sur mon oreiller, et me cacher sous les draps en ricanant.

Je l'entendis rire aussi alors qu'il s'enfermait dans la salle de bain. J'ai attendu qu'il ait fini pour y aller à mon tour, puis on est descendus, avec du mal, je tiens à le préciser, les marches et les gueules de bois ne sont pas compatibles, pour aller se poser dans la cuisine.

-C'est dans ces moments là que je regrette de pas avoir d'elfe-de-maison, annonçais-je alors que je farfouillais dans les placards à la recherche d'une potion anti-veisalgique.

-De toutes façons elles marchent pas ces potions, je vois pas pourquoi tu cherches. Je les ai toutes essayées, c'est de l'arnaque. Tout ce que tu peux faire c'est boire et manger un truc bien consistant. Crois-moi, j'ai de l'expérience dans ce genre de choses. Et puis pourquoi t'as tes potions dans la cuisine ?

-C'est plus pratique, tu trouves pas ? Je sais que d'habitude les gens les font plutôt dans des pièces à part, mais franchement, y a des produits qu'il faut garder frais, des produits qu'il faut mouiller, des plats à laver, j'ai pas envie de devoir trimballer des chaudrons et des ingrédients partout dans le manoir. C'est trop de boulot.

-La vache, t'y as rudement réfléchi, dit soudainement Marlene, que je n'avais pas entendue arriver.

A vrai dire, j'étais perchée sur une de ces échelles escamotables, vous voyez les quelles, celles de Maison Magique et Moi ? Je sais pas si ils les vendent encore. Elles sont sympa, mais des fois j'ai l'impression qu'elles ne sont pas très stables. Enfin bref, j'étais perchée à deux mètres du sol, et quand elle est arrivée j'ai cru que j'allais tomber à la renverse. Les gens pourraient prévenir un peu quand même. Je suis descendue, enfin, c'est l'échelle qu'est descendue, mais ça revient au même. Et on a déjeuné. Potter nous a rejoint un quart d'heure plus tard, et rien ne m'avait jamais paru aussi naturel. Quatre presque inconnus assis autour d'une table, à essayer de se remettre d'une nuit inoubliable. Ils sont partis deux heures plus tard, et Sirius est resté une minute de plus que les autres, prétextant chercher son porte-feuille, pour m'embrasser avant de partir.

-T'es libre demain après-midi ? Me demanda-t-il, un sourire charmeur sur le visage, les yeux pétillants.

-Ca se pourrait, souris-je en retour.

-Ca tombe bien, j'ai une glace à te rembourser. Vers 15h sur le Chemin de Traverse ?

J'ai acquiescé en silence avant de l'embrasser une dernière fois.

Le silence qui m'entoura dès qu'il ferma la porte derrière lui, aussi envahissant qu'il puisse paraître, ne fut pas désastreux. J'étais bien trop occupée à vivre dans ma petite bulle de bonheur pour pouvoir même imaginer être envahie à nouveau par le vide. J'étais heureuse. Et j'ai passé le reste de la journée dans un état de béatitude qui en serait presque gênant. Quand j'y repense, j'étais plutôt niaise. Vous trouvez pas ? Non, répondez pas à cette question, je connais déjà la réponse.

J'ai passé le reste de ce qu'il me restait de l'été avec lui, à aller manger des glaces en nous baladant dans le Chemin de Travers, à nous amuser sur la plage à côté du manoir, à rire et à danser. Potter avait, bon gré mal gré, passé quelques après-midi avec moi, je crois que le pauvre garçon aurait fait n'importe quoi pour passer du temps avec Sirius.

On est même allés boire un verre avec tous ses amis dans un pub miteux qui appartenait à un vieil homme à Pré-au-Lard, je peux encore sentir l'odeur de chèvre dans mes narines, c'est pour vous dire le genre d'endroit. Apparemment, Remus, l'un des deux autres que je connaissais moins, celui qui était préfet de Gryffondor. Je l'appelle Remus, parce que je ne me souviens absolument pas de son nom de famille. Un truc en in, genre Pinpin. Mais ça doit pas être ça. Donc, bref, Pinpin avait ensorcelé l'un des toilettes de la patronne de l'autre pub (un peu moins miteux mais quand même un peu) du village, pour qu'il morde les fesses des gens qui tentaient de s'y asseoir, lors de leur dernière visite. Du coup, ils avaient préféré éviter les lieux pendant un moment. Vous suivez ou pas ? Je sais, y a beaucoup d'informations.

Bref, on était à deux jours de la rentrée, ça devait être un mardi, si ma mémoire est bonne, et on était en train de se saouler allégrement avec des gens que je ne connaissais pas vraiment, et pour tout vous dire, j'adorais cette liberté. Je dois avouer que le camp des « gentils » Gryffondor était beaucoup plus accueillant que ce à quoi j'avais été habituée et ce à quoi je m'attendais. Ils n'avaient pas l'air de me détester. Enfin, sauf Potter, mais je ne lui en veux pas. Le pauvre bougre savait à qui il avait affaire, il savait ce que je représentais. C'était sans doute le seul du lot qui eut la bonne réaction. Des fois, je me dis que c'est impossible que Sirius ait pu trahir une amitié pareille. Il y avait un lien entre eux deux qui me paraissait immuable, peu importe ce qu'il pouvait se passer. Et puis, je me souviens de ce que la guerre peut faire aux gens. Ca vous change du tout au tout. Peut-être qu'il pensait bien faire, peut-être pensait-il qu'il n'arriverait rien à son meilleur ami... Il y aurait dû y avoir un procès, au moins ça. Il méritait au moins ça.

Je me suis égarée, pas vrai ? Désolée, ça m'arrive des fois. La solitude post-mortem a ses défauts. Donc, continuons. On était en train de se marrer passablement pendant que Remus nous expliquait qu'il avait vu Wilkes sortir des toilettes en courant, les fesses à l'air, et une morsure rouge écarlate sur la fesse gauche, et qu'il était sorti du bar en hurlant qu'il n'y mettrait plus jamais les pieds. Potter

s'était mis en tête qu'il fallait qu'il nous fasse revivre la scène en vrai et s'était levé du banc, moisi, pour faire semblant de courir en hurlant à travers le bar.

Le bar, qui était à moitié rempli de vieux sorciers à l'air louche et d'une vieille qui avait l'air d'être au moins, et j'insiste bien sur le au moins, en partie troll, et dont l'un des pieds faisait la taille d'une citrouille, n'était pas un endroit très accueillant. Et ce cher Potter a failli par percuter de plein fouet l'un des boucs qui était attaché à une poutre noircie par la crasse, et c'est là que la soirée a vraiment commencé à s'améliorer. Le pauvre Potter a commencé à se faire pourchasser par la bête, qui, dans son élan et sa rage soudaine a réussi à casser la poutre. Je pense qu'il devait y avoir de sérieux problèmes d'infestations dans ce bar, sérieux, une poutre c'est pas censé se casser comme ça.

Enfin bref, la poutre a cédé, le bouc, avec ses énormes cornes et son odeur immonde, a poursuivi Potter, qui a du se réfugier sur la table où se trouvait la sorcière à moitié troll. Le bouc, encore plus énervé, a tenté de sauter sur la table, sans y parvenir. La vieille sorcière a commencé à sortir sa baguette, je pense qu'elle voulait lui lancer un sort pour le faire déguerpir, alors que Potter nous hurlait de venir l'aider. Remus était en train de se lever quand le drame, enfin, la surenchère du drame s'est produit. C'est à ce moment là, alors que le pauvre bouc tentait de renverser la table, je pense vraiment que c'était par désespoir, a encorné, par mégarde, le pied-citrouille de la vieille dame, et elle s'est mise à hurler, en agrippant sa baguette de toutes ses forces. Il s'est mis à pleuvoir des étincelles violettes, le bouc et Potter, ont commencé à faire des claquettes et tout le monde s'est mis à hurler.

Un vieux, qui devait être le patron, nous a fichu à la porte juste après, traînant Potter, qui faisait toujours des claquettes, hors de l'établissement. Je riais si fort que j'en avais mal au ventre. Je crois qu'on a du mettre près d'une heure à se remettre totalement de ce qu'on venait de voir, alors que Potter tentait de trouver un contre-sort. On a fini par déambuler dans la pénombre pour se poser devant ce que les autres appelaient la Cabane Hurlante. Potter a fini par trouver un contre-sort, avec l'aide de Marlene et de Pinpin, mais pas avant qu'on ne se menace les uns les autres de « se pisser dessus. »

-Je te jure, Potter, je vais plus jamais pouvoir te croiser de ma vie sans me marrer, annonçais-je, les joues rougies par l'euphorie et l'alcool.

Tout le monde s'est remis à rire, et c'est seulement lorsque Sirius m'a embrassée, pour la première fois devant ses amis, que j'ai arrêté de rire.


Je sais, vous êtes surpris, j'ai mis moins de deux mois à sortir un nouveau chapitre, l'apocalypse est en marche. Avec un peu de chance, il en sera de même pour le prochain. :)