Chapitre 4 : Le départ.
Lilith grimaça, puis porta la main à son dos. La perte de ses ailes lui faisait toujours aussi mal, le plomb collé à ses deux blessures était toujours aussi douloureux. Elle se sentait mal, nauséeuse et sale.
Et elle sentait mauvais, aussi.
Chose dont la reine avait conscience.
« Quelle odeur, Lilith ! Tu ne prends pas beaucoup soin de toi, dis-moi.
- Je le pourrais peut-être si je n'étais pas cloîtrée dans une pièce en permanence, sans aucun moyen de me laver. »
Leur ironie mutuelle était palpable, et elles étaient toutes deux habituées à cela. À la peur de Lilith s'était succédé la colère, teintée d'une ironie doucereuse, pleine de haine. C'était comme cela que leur « relation » fonctionnait, de manière tout sauf saine.
Mais de toute façon, aucune d'entre elles ne parvenait à être une personne saine, de toute évidence, pour des raison différentes. Elle étaient toutes les deux tordues, par nature ou par habitude, par conditionnement.
Pas par plaisir en tout cas, pas pour Lilith du moins. Son dos l'avait brûlée quand elle avait senti la main de la reine sur celui-ci, la douleur l'élançait dès qu'elle était touchée à cet endroit, dans d'autres cas, elle parvenait à s'en sortir grâce à sa magie, qui lui permettait de ne pas trop souffrir.
Sa haine refluait en permanence, et il lui était difficile de ne pas se jeter sur elle pour lui crever les yeux, ou pour déchirer sa peau. La faire souffrir, la détruire, c'était son rêve. Elle la voyait en rêve, et la torturait sans aucun remords, tandis que la reine l'implorait et qu'elle se contentait de sourire.
Lilith voyait son sang s'écouler, et la reine hurler, hurler, encore et encore.
La petite fille qu'elle était autrefois aurait sans doute frémit face à cela.
La jeune femme brisée envisageait sérieusement cette possibilité.
« Il me faudrait un bain, réclama-t-elle alors, sans trembler. Et j'aimerais aussi pouvoir me nourrir avant de partir.
- Ce sera fait.
- Enfin, je désirerais dire au revoir à mes parents, avant de m'en aller. »
Christelle grimaça, n'appréciant pas cette requête. Mais le besoin qu'elle avait de voir sa belle-fille morte faisait qu'elle était prête à accepter n'importe quoi. Même ceci.
« Très bien, abdiqua-t-elle, tu pourras les revoir pendant une demie-heure. Mais n'oublie pas, si tu échoues, eux et ton peuple mourront.
- Bien votre majesté.
- Ta tâche sera difficile, elle ne sera pas simple à tuer.
- Quelle est ma mission exactement ?
- Tu vas devoir te rendre dans le village se trouvant dans la forêt aux sept couleurs, dans laquelle se trouve Blanche-Neige. C'est là qu'elle vit, avec d'autres personnes, j'imagine. Il te faudra gagner sa confiance, et la tuer.
- Combien de temps me donner vous ?
- Tout le temps dont tu auras besoin, tant que tu n'es pas trop longue à le faire…
- Dites-moi… à quel point cela sera-t-il difficile ? »
Le regard sérieux de la reine croisa soudain le sien.
« Je te l'ai déjà dit. J'ai déjà essayé de la tuer plusieurs fois, elle y a toujours réchappé. Il te faudra être prudente, ne pas provoquer la méfiance des autres. Peu importe la manière, je n'en ai rien à faire.
- Qu'est-ce que vous voulez ? La rapidité ou l'efficacité ?
- Ce que je veux, c'est très simple. J'ai besoin de résultats. Que ce soit trois jours, trois semaines, ou trois mois, cela ne compte pas. Tue-là, tout simplement.
- Et mon bain, osa-t-elle ? Je ne peux tout de même pas aller l'exécuter dans cet état ! »
Un sourire presque amusé se forma sur le visage de la reine.
« Ne t'en fait pas, il sera bientôt prêt. »
§§§§
La baignoire se trouvait désormais dans la chambre de la reine. Elle l'y avait fait apporter là, non pas par bonté, mais tout simplement pour que son esclave se trouve dans un lieu qu'elle pouvait contrôler et qu'elle connaissait.
Quand elle entra dans l'eau brûlante, l'elfe poussa un soupir mêlé de soulagement et de délivrance. Elle sentit son corps se détendre lentement sous l'effet de la chaleur, chose qui n'était pas arrivé depuis… au moins six mois, date de sa dernière mission.
(Et encore, cela n'avait été qu'un nettoyage rapide qu'elle n'avait pas pu apprécier.)
Toujours est-il qu'à cet instant précis, elle se sentait, si ce n'est au paradis, du moins dans une véritable plénitude. Même sa douleur au dos s'était atténuée, et sa main se posa sur la blessure couverte de plomb, et elle soupira.
Sa magie n'avait pas pu l'en débarrasser, et la douleur était encore et toujours là, empêchant ses ailes de se déployer à nouveau. Sans doute sa haine n'avait-elle réellement commencé qu'alors, lorsque la reine Christelle l'avait privée de sa vraie nature.
Et bien évidemment, ce fut à cet instant, alors qu'elle se lavait, que Speck, le génie du miroir, se manifesta à elle. Elle sursauta elle se trouvait justement en face du miroir, détournant le regard, refusant de se regarder.
Belle, elle l'était, de toute évidence, surtout maintenant, lavée de toute la saleté accumulée depuis six mois et plus, mais depuis la perte de ses ailes, elle refusait de se regarder.
L'elfe avait presque honte de ce qu'elle était devenue, elle en souffrait du moins.
(Sa loyauté envers la reine n'était pas d'une très grande fiabilité, de ce fait.
Elle ne l'avait jamais été.)
Un soupir de frustration l'agita alors.
« Speck ! Hé bien, tu ne te déranges pas dis-moi ! N'aurais-tu pas pu attendre que je sois prête, lavée, et changée ? Et habillée, surtout !
- Tu sais que je ne suis pas celui qui risque de te regarder, pas vrai ? Je suis celui qu'on regarde, ou plutôt celui dans lequel on se regarde.
- Malgré cela, tu as beau être devenu le génie du miroir, le fait est que tu restes qui tu es. Qu'es-tu par ailleurs ?
- Je suis comme toi Lilith. Un elfe.
- Je ne le suis plus Speck, et tu le sais. »
Speck et Lilith étaient tout deux prisonniers de la reine, depuis ce qu'il leur semblait être toujours. Au fil des ans, une amitié s'était liée entre eux, alors qu'ils tentaient de trouver un moyen de contrer la reine, sans succès, bien évidemment.
« Je n'ai jamais eu d'aile, et pourtant je suis bel et bien un elfe.
- Nous ne sommes pas de la même espèce Speck, nos morphologies sont différentes, autant que la tienne peut l'être de celle de Mylarka. »
Cette dernière était une fée, amoureuse de Speck , et prisonnière quant à elle d'une épée. Elle et son bien-aimé se trouvaient être séparés depuis des siècles, sans pouvoir communiquer avec l'autre, ignorant leur destin respectif.
« Je sais ce que la reine veut Lilith.
- Cela ne m'étonne pas Speck, tu es son miroir, elle ne fait rien sans te consulter. Alors dis-moi, est-ce toi qui l'a conseillée ?
- Absolument pas ! Cette idée ne vient pas de moi, mais d'elle. Il faut que tu m'écoutes Lilith, ne tue pas la princesse Blanche-Neige. »
La jeune elfe haussa un sourcil.
« Que dis-tu ? Pourquoi le ferais-je ? Où y serait mon intérêt ?
- Quel est ton intérêt à toi ? Qu'est-ce que son meurtre va t'apporter ? »
Speck regretta d'avoir posé la question en voyant la lueur d'espoir rayonner dans les yeux de son amie.
« Elle va le faire Speck, murmura-t-elle. Elle va me rendre ma famille. »
Un filet d'eau glacé sembla glisser le long du dos du prisonnier, quand celui-ci comprit à quel point ils étaient foutus. La reine avait mis en balance quelque chose contre lequel il ne pouvait pas lutter : une promesse de liberté.
Qu'aurait-il fait, lui, si la reine lui avait promis de lui rendre Mylarka ? Comment aurait-il réagi ? Que pouvait-il donc faire face à cela, comment convaincre Lilith de la nécessité d'épargner la princesse ?
« Comment peux-tu être sure qu'elle ne ment pas ?
- Je n'ai aucune preuve de cela, je ne peux que lui faire confiance…
- Très mauvaise décision, ironisa, cynique, le génie du miroir.
- Ça ne change rien à l'affaire, ajouta-t-elle, défaite, elle tuera ma famille si je refuse, et crois-moi, là, on peut lui faire confiance.
- Tu penses que ça en vaut la peine ? »
Une lueur de colère surgit dans le regard de la jeune femme.
« Bien sûr ! Hurla-t-elle presque (heureusement que sa magie protectrice avait insonorisé la pièce pour qu'on ne les entende pas). Qu'est-ce que tu crois ? Que moi et ma famille nous n'avons pas assez souffert ? Que nous ne savons pas comme toi ce qu'est la douleur ?
- Je n'ai jamais dit cela Lilith… Tu n'as aucune idée des conséquences, de ce qui arrivera si tu tues Blanche-Neige.
- Que m'importe son sort ? Fit-elle, dédaigneuse. Elle ne doit pas valoir mieux que la reine.
- Tu as bien tord.
- Non Speck, je ne pense pas… Les humains sont tous les mêmes, ajouta-t-elle avec dégoût. Des monstres, assoiffés de sang. Ou des lâches. Elle ne sera pas différentes des autres.
- C'est ce que tu crois… Tu seras bien surprise le jour où tu la rencontreras. »
Le sourire de Lilith se retroussa en une terrible grimace.
« Nous verrons... »
§§§§
Elle était prête, en direction des cachots. Avec un peu d'espoir, elle se disait que, bientôt, ses parents n'auraient plus à vivre ici. Une fois qu'elle aurait fait ce qu'elle avait à faire elle se détourna des pensées que Speck avait tenté d'installer en elle.
La vie d'une gamine de même pas vingt ans ne lui était pas utile (que lui importait son sort ?), tentait-elle de se persuader. Mais une partie d'elle tentait de se battre contre cela.
Alors qu'elle allait se rendre aux cachots, elle se figea alors. Un air blessé apparut sur son visage.
Elle venait de comprendre que tout ce qu'il y avait jamais eu de bon en elle était en train de mourir à petit feu, alors qu'elle tenait de se battre pour sa famille, n'ayant aucun remords à l'idée de tuer une gamine de vingt ans.
Quelque chose se brisa en elle.
Avec tendresse, elle passa sa main à travers les barreaux. Bien sûr, elle n'avait pas le droit de rentrer dans la cellule. Ses parents lui souriaient ils avaient beaucoup vieilli en dix ans, et l'elfe se jura de tout faire pour les libérer. Eux, et tout les autres.
« Oh Lilith… lui fit son père. Que va-t-il encore t'arriver ?
- Ne t'en fait pas papa… Tout ira bien pour moi.
- Que t'a-t-elle encore demandé de faire ? Se lamenta sa mère. »
Bien évidemment, ils savaient. Lilith avait toujours été honnête avec eux, et ses parents ne l'avaient jamais rejetée malgré cela. Elle avait du sang sur les mains, du sang de salopards, certes, mais cela n'enlevait rien à l'horreur de ses crimes.
(Mais elle n'était pas Christelle, elle savait l'atrocité qu'elle devait faire.
Elle n'était pas un monstre.)
Au regard de leur sort, les deux elfes ne lui en voulaient pas, ils savaient qu'elle faisait cela pour eux.
Cela ne les empêchait pas de déplorer la perte d'humanité (en quelque sorte) de leur fille, et de la voir s'enfoncer peu à peu dans les ténèbres sans pouvoir rien faire. Une lueur restait encore en elle, ils ne perdaient donc pas espoir.
Mais ils sentaient que sous la mauvaise influence de la reine, ils perdaient leur fille.
« Elle veut que je tue quelqu'un.
- Qui ? »
Elle regarda ses parents avec tristesse.
« Ne me le demandez pas, je vous en prie…
- Qui est-ce Lilith ? »
A cet instant, elle n'était plus la guerrière, l'elfe terrible, la meurtrière. Juste une enfant perdue qui ne voulait que sauver ses parents.
La reine avait su jouer avec cela.
Vaincue, elle baissa la tête, telle une petite fille prise en faute.
« La princesse Blanche-Neige.
- Quel âge a-t-elle ?
- Elle n'a pas vingt ans, osa dire enfin leur fille. »
Sa mère ferma les yeux. Une enfant. Sa fille allait tuer une autre enfant.
Qui ne devait pas être bien coupable.
« Tu ne peux pas faire cela…
Un sourire faux et amer se figea sur le visage de l'elfe.
- Je ne peux pas… Ce sera la dernière fois, ensuite, elle nous libérera. Un seul meurtre, et tout sera fini. »
La main de sa mère se posa sur sa joue, et elle sourit.
« Cela te détruira, prophétisa-t-elle. Tu n'as pas à faire cela… tu pourrais fuir.
- Je ne vous abandonnerai pas ! Il en est hors de question. Pas alors que je peux vous sauver. Vous êtes ma famille… Quelle personne serais-je si je vous laissais ici ?
- Alors tu as pris ta décision ?
- Oui.
- Et nous ne pourrons pas te faire changer d'avis.
- En aucun cas. »
Sa mère soupira, puis l'embrassa sur le front, à travers les barreaux, alors que son père serrait sa main, fort.
« Alors dans ce cas, bonne chance.
- Elfe Lilith ! Il faut y aller maintenant ! Tonna le soldat qui l'accompagnait.
Elle sourit une dernière fois.
- Je vous aime, murmura-t-elle, avant de s'en aller. »
Le soldat, attentif seulement à ce qu'elle ne s'en prenne pas à lui, ne s'aperçut pas que l'elfe pleurait.
§§§§
Lilith se trouvait désormais hors du château, changée, vêtue d'un pantalon plus présentable que celui qu'elle avait avant, et avec une chemise de femme, pourvue d'une sorte de corset, plus confortable que celui d'une robe. Elle portait également des bottes confortables, une tenue qui n'était que pratique et qui n'avait rien de particulièrement esthétique. Mais c'était la tenue la plus belle qu'elle ait portée depuis longtemps.
Ses longs cheveux désormais détachés dissimulaient ses oreilles pointues, non point pour se cacher, mais plus par habitude. Elle ne voulait plus se revendiquer comme elfe, pas après ce que Christelle lui avait fait.
Pas alors que tout ce qui faisait d'elle une elfe lui avait été volé, ses ailes et la majorité de sa magie.
« Je te l'ai déjà dit, ta tâche sera rude. Il ne s'agit pas seulement de gagner leur confiance, il te faudra tout d'abord entrer dans la forêt aux sept couleurs, là où se trouve le village dans laquelle elle s'est cachée. Cette forêt est protégée par une magie puissante. Tu devras trouver un moyen d'y pénétrer.
- Ne vous en faites pas votre majesté, je sais ce que je fais.
- Je n'en doute pas. Ce cheval devrait te permettre de te rendre dans la forêt.
- Merci votre majesté. »
Tout cet échange de politesse n'était qu'hypocrisie entre elles, cela se sentait à la tension qui habitait la reine, ou la haine dont Lilith débordait.
Elle se hissa sur le cheval, et salua la reine, prête à partir.
« Et n'oublie pas. Si tu ne me déçois pas, tu auras ce que tu souhaites… Mais si c'est le contraire qui arrive… tu sais ce qui t'attends. »
L'elfe haussa la tête, puis partit en direction de la forêt.
