Chapitre 5 : Être ou ne pas être bien reçue.
Lilith regrettait presque que la forêt ne se trouve pas plus loin que cela. Elle n'avait pas monté à cheval depuis ses neuf ans, au moins.
Elle n'avait absolument rien oublié. Son corps, du moins, ne l'avait pas fait. Elle montait, non pas en amazone, mais de la manière ordinaire, à crue de surcroît. Plaquée contre le cheval, elle savourait la sensation que cela lui procurait, de monter à nouveau à cheval.
Cela lui avait manqué.
Pas le fait de galoper en lui-même, non, ce n'était pas cela.
La sensation de liberté. C'était cela qui lui avait tant manqué depuis tout ce temps.
C'était elle qui décidait.
Écoutant malgré tout les volontés du cheval, qui par chance, s'accordaient aux siennes.
Lui aussi voulait courir.
La forêt, en réalité, se trouvait bien à une à deux heures du château, même avec un cheval rapide. Mais pour Lilith, cela n'était pas suffisant, elle voulait galoper, encore, et encore.
Seulement pour cela, fuir, voler, se libérer.
Parvenir à s'en aller, loin de ce maudit château qui n'avait jamais cessé d'essayer de la détruire depuis son arrivée.
À nouveau, comme autrefois, lors de son enfance, elle faisait corps avec la nature.
Avec sa nature.
Elle était libre.
§§§§
Sa joie fut de courte durée. Quand elle fut proche de l'entrée de la forêt, elle fit ralentir son cheval, se rapprochant avec méfiance de la limite entre les deux mondes : celui du royaume, et celui de la forêt.
Sa magie était bien trop faible pour qu'elle puisse pleinement se rendre compte du phénomène face à elle, mais elle ne put que ressentir l'aura de magie qui s'en dégageait. Distraite, elle donna un léger coup de pied dans l'air qui heurta son cheval, et celui-ci partit au quart de tour, la faisant chuter au sol.
Un air indigné se fit sur son visage lorsqu'elle se rendit compte qu'elle venait tout juste de se faire éjecter de son cheval, sans même avoir pu faire quoi que ce soit.
La surprise passée, elle éclata de rire, d'un rire incongru et véritable, son premier depuis longtemps. Bien trop longtemps, en réalité.
Elle n'avait pas mal, sa magie l'avait protégée, plus ou moins, et c'était tellement… surprenant qu'elle n'avait pu que trouver cela drôle.
Enfin, en attendant, elle n'avait plus de monture…
§§§§
Dans le paisible village dans lequel se trouvait la princesse Blanche-Neige, rien de particulier n'était réellement arrivé. La jeune femme, accompagnée des nains Poussin et Costaud, y vivait désormais depuis un certain temps, loin des cinq autres nains, qui se trouvaient toujours dans la petite chaumière.
La chasseur Samson, qui avait épargné la princesse autrefois, se trouvait là également, tout comme la servante Maud, qui s'était réfugiée après avoir été chassée du château. Aveugle désormais, l'ancienne gouvernante de Blanche-Neige était ravie de sa présence, heureuse d'avoir avec elle celle qu'elle voyait comme sa fille.
On y trouvait également un bon nombre d'enfants, ainsi que Beth Bourrue, qui s'était adoucie grâce à la présence de Blanche-Neige et devenait de plus en plus amie avec Maud.
Enfin, l'un des autres habitants était Jack, jeune garçon sympathique, malgré son attitude parfois mesquine, et sa tendance forte à l'humour et à l'ironie.
Tout semblait bien se dérouler dans cet endroit, Blanche-Neige s'attirant la sympathie de tout les gens du village, et gagnant avec le temps l'amitié de Jack. Elle pensait toujours à sa belle-mère, avec tristesse, souffrant de cette haine qu'elle lui portait.
La princesse grandissait, comme pouvait le constater Maud. Elle semblait beaucoup plus adulte et moins naïve qu'autrefois, et si sa perte d'innocence chagrinait la servante, elle ne pouvait que se réjouir de cette nouvelle maturité gagnée par la jeune femme.
Toute cette aventure, bien que dangereuse, et douloureuse, lui apporterait au moins cela, et Maud comme Blanche-Neige en avaient conscience. La petite fille qu'elle était autrefois n'était plus, et s'était transformée en une jeune femme accomplie.
Tout allait bien.
Aucun d'eux n'avaient conscience du grand bouleversement qui allait s'accomplir d'ici peu.
§§§§
Avec un regard circonspect, Lilith regarda la barrière protectrice. Cette dernière, après coup, ne semblait pas d'une très grande puissance, mais elle avait un rayon d'action bien précis.
Elle ne laissait pas passer les personnes avec de mauvaises intentions, du moins sous certaines conditions.
(Le fait est que la protection de la forêt aux sept couleurs fonctionnait d'une étrange manière.)
Posant sa main sur celle-ci, elle ressentit sa magie, plus qu'elle ne l'avait fait. En même temps, cela faisait tellement de temps qu'elle n'avait pas ressentit de magie qui n'était pas la sienne. Elle sentit la magie l'envahir, lentement, une magie nouvelle et surprenante, et aussi apaisante.
En même temps, la dernière magie qui avait été proche d'elle était celle de la reine, et elle n'avait pas été agréable, vraiment pas. Elle se souvenait d'une magie sombre, mauvaise, ignoble.
Ainsi, celle qui se trouvait là, l'envahissait peu à peu, et elle l'accueillit en elle sans se battre contre cette dernière. Cette magie était douce et en même temps combative, Lilith pouvait le sentir.
La forêt ne la laisserait sans doute pas entrer sans encombre, à moins qu'elle ne montre qu'elle n'était pas dangereuse. L'elfe eut un sourire en voyant sa magie répondre et réagir à celle de la forêt, semblant un peu reprendre des couleurs, surtout maintenant qu'elle se trouvait loin de la reine.
Encore craintive, sa magie se déploya peu à peu, entrant en connexion avec celle de la barrière. Restée à son niveau le plus bas pendant des années, tentant de seulement de soigner Lilith de ses blessures, sa magie put enfin s'étendre un peu plus, tandis que Lilith éprouvait une grande joie à l'idée de renouer avec sa magie.
L'espace d'une seconde, sa douleur dans le dos s'atténua un peu, la laissant en paix, alors qu'elle sentait la magie de la barrière, telle une main, qui l'entourait peu à peu, tentant étrangement de la protéger.
Les deux magies étaient en harmonie, se répondant parfaitement, et l'elfe sentit confusément que c'était un test qu'elle devait passer, avant que la forêt décide si oui ou non elle pouvait rentrer dans cet endroit. Sa magie était pacifique et défensive, tout comme celle de la forêt, et elle se sentit un peu mieux.
Sa magie se renforçait tout doucement, et une joie intense s'empara d'elle quand elle comprit que si elle passait un certain temps ici, peut-être que sa magie retournerait à son niveau d'origine.
Prise par sa joie, elle ne se rendit pas compte que l'esprit de la forêt l'observait avec circonspection et peur, et un peu d'espoir aussi.
La forêt savait parfaitement quelle était la mission de l'elfe, mais elle ne pouvait pas croire qu'une personne aussi pleine d'une forte magie blanche pouvait faire cela. Elle pouvait aussi n'être qu'une bonne actrice, et faire semblant, mais une chose était vrai.
La magie ne mentait pas.
Et celle de l'elfe était une des plus pures qu'elle avait jamais vu.
Un passage s'ouvrit alors, et Lilith sourit.
Bien.
Première étape terminée.
Avant de rentrer, elle se plongea à nouveau dans la magie de la forêt.
Oh, comme cela lui avait manqué !
Elle regarda la forêt face à elle, et pendant un moment elle décida d'oublier un peu sa mission, renouant avec la nature, comme elle l'avait plus tôt à cheval. La forêt elle-même était pleine de magie, Lilith le sentait, chose qu'elle n'avait pas fait depuis longtemps. Elle déploya sa magie un peu partout, savourant le fait d'enfin pouvoir l'utiliser librement.
Pendant un moment, elle se sentit redevenir elfe.
Avant que la réalité ne se rappelle à elle.
Et qu'elle ne se remette en route pour accomplir sa mission.
Et que la forêt ne se décide à la piéger un petit peu.
§§§§
Blanche-Neige fronça les sourcils. Elle n'avait pas rêvé, elle avait bien entendu un cheval, non ? Se retournant, elle vit une monture qui avait du s'emballer, et qui paraissait agitée.
S'en rapprochant, elle tenta de le calmer, ce qu'elle parvint à faire peu après.
« Calme-toi… qu'est-ce qui t'arrive, d'où viens-tu ? »
Ces questions avaient pour but principalement de calmer le cheval avec une voix apaisante, mais le fait est que la princesse aurait bien voulu avoir les réponses à ces questions.
« Dommage que Froussard ne soit pas là, se dit-elle, pensant au nain qui pouvait communiquer avec les animaux, il aurait pu me dire tout cela.
- Blanche-Neige, est-ce que tout va bien ? »
Maud, qui avait entendu du bruit, mais ne voyait rien, s'était rapprochée avec inquiétude.
« Oui, Maud, ne t'en fait pas. Ce cheval vient de surgir de nulle part, mais il s'est calmé.
- Un cheval ? D'où vient-il ?
- Je l'ignore Maud, peut-être Samson le sait-il, ou bien Jack. »
Aucun des deux ne le savait, mais le chasseur fronça les sourcils.
« On dirait un des chevaux du château. Je jugerais que c'est un de ceux de la reine.
Aucun d'eux ne manqua le frémissement d'effroi de Blanche-Neige, même si elle le cacha bien, même Maud le comprit, bien que ne voyant rien.
- Ne vous en faites pas princesse, elle ne vous fera rien. »
Jack se tendit légèrement à la mention du titre, ignorant encore toute la vérité, mais il ne dit rien.
« Comment a-t-il pu rentrer ici ? Demanda le jeune homme. Je croyais que la forêt était protégée.
- Je ne crois pas que cela s'applique aux animaux, fit Maud. En tout cas, le plus vraisemblable est qu'il soit venu seul.
- Tu crois qu'il a pu venir seul du château ? Demanda Blanche-Neige. Qu'il s'est enfui ?
- C'est probable…
- Oui Maud, reprit Samson, vous avez sans doute raison. »
Jack fut le seul à voir l'air soupçonneux et inquiet du chasseur. Les deux hommes s'éloignèrent quelque peu, et le plus jeune finit par parler.
« Pourriez-vous m'expliquer la situation, Samson ? Pourquoi la simple venue d'un animal dans notre village vous inquiète autant, vous, Maud, et Blanche-Neige ?
L'autre soupira.
- C'est une longue histoire. Le problème, c'est si ce cheval avait un cavalier, et surtout si ce dernier est un des soldats de la reine. Là, cela nous causera des ennuis.
- Quel rapport avec Blanche-Neige ?
Le chasseur se tourna vers lui.
- Vous pensez qu'elle pourrait être visé par… quoi, quelque chose ?
- Blanche-Neige est la princesse du royaume de la Vallée d'Émeraude.
Le jeune homme eut un air estomaqué sur le visage.
- Comment ? Tu veux dire… la princesse Blanche-Neige ? Mais… que fait-elle ici ?
- C'est pour cela que nous sommes inquiets. La reine veut la mort de la princesse, elle m'a envoyé la tuer, mais je n'ai pas pu. Depuis, elle n'a cessé de la persécuter, et la princesse a dû s'enfuir, dernièrement, elle est venu ici, pour échapper à la reine Christelle. »
Jack eut un air grave sur le visage. La princesse était en danger de mort, et pourtant, elle ne s'en plaignait pas, elle n'en parlait à personne, gardant cela pour elle. Il n'admira qu'encore plus son amie pour cela, pour son courage et son abnégation.
« Je comprends, fit-il enfin. Si ce cheval a été envoyé par la reine, et qu'il avait un cavalier, les choses risquent de mal se passer. »
Samson acquiesça.
Oui, il était inquiet, lui aussi.
§§§§
Lilith émit un soupir de frustration.
Trois heures.
Cela faisait trois putain d'heures qu'elle tournait en rond !
Putain de merde, c'est pas vrai !
Elle eut envie de hurler, parce qu'elle n'était pas idiote, elle voyait bien que la forêt se moquait d'elle.
La magie de la forêt l'entourait, la narguait, l'envoyait vers des endroits qui n'étaient pas les bons, et qui étaient les mêmes !
Lilith finit par s'arrêter, et s'assit au sol.
« Je peux savoir ce que tu fous ? Demanda-t-elle, excédée. Je veux dire… vraiment ?
Elle aurait pu jurer avoir entendu un rire.
- Qu'est-ce que tu veux que je fasse, hein ? Je… je suis perdue là. J'aimerais bien savoir comment faire parce que là, franchement, je n'en peux plus. Je… s'il te plaît, laisse-moi passer. Je… sincèrement. »
Elle eut un rire presque non forcé.
Elle n'était pas si énervée que cela en fait, cela faisait tellement longtemps qu'elle n'avait pas ri ainsi, et l'esprit la regarda avec surprise.
Il était méfiant vis-à-vis de cette jeune femme qui… oh… Ce n'est que là, en voyant les oreilles de la jeune femme que la forêt comprit qu'elle était une elfe.
Un être de la forêt, pur, mais détruit et souillé par la magie de la reine.
Ce n'est que là, qu'elle fit son choix, en voyant la lumière qui se dégageait de cette créature magique, cette personne qui pouvait ressortir des ténèbres, si on l'y aidait.
Si on lui donnait une chance.
Sentant un changement, Lilith se releva, et vit qu'elle pouvait enfin sortir de ce piège, et aller là où elle devait aller.
Elle sourit.
Deuxième étape réussit.
« Merci, murmura-t-elle. »
