Chapitre 6 : Interactions.

Le village était calme, comme il l'était toujours, et Samson se méfiait de ce calme. Quelque chose allait arriver, il le sentait l'arrivée de ce cheval n'était pas un hasard, quelqu'un allait venir. Peut-être avait-il tord, et que ce cheval n'était qu'un animal vivant dans les bois et qui était tombé par accident dans leur petit village.

Cette hypothèse pouvait être étayée par l'absence de selle sur la monture, à laquelle le chasseur n'avait pas fait attention, c'était Jack qui en avait fait la remarque. Cela rassurait quelque peu Samson, puisqu'à sa connaissance, aucun soldat de la reine ne montait à cru, lui-même le faisait peu.

Mais cela ne changeait au fait qu'il y avait un cheval inconnu chez eux, et il ne pouvait se débarrasser d'un certain sentiment de malaise, craignant que quelque chose de mauvais n'arrive. Il se savait trop méfiant, c'était sans doute un tord, mais il connaissait la reine et ses tours.

Il savait de quoi elle était capable, et ô combien vicieuse elle pouvait être.

Et cela lui faisait peur. La princesse était en danger, et il ne pouvait rien faire pour la protéger, si ce n'est par sa présence et en restant sur le qui-vive. Sauf qu'elle ne pouvait pas vivre ainsi pour le reste de ses jours, et le chasseur attendait avec impatience le jour où le roi rentrerait de la guerre.

Sauf que celle-ci était partie pour durer longtemps, et le chasseur sentit son inquiétude grandir.

Il soupira.

« Encore à ruminer Samson ? »

Il se retourna : Jack était là, assis sur une des branches d'un arbre, le jeune homme souriait, mais Samson ne put rater l'air d'inquiétude qu'il avait sur le visage.

« Toi aussi on dirait.

Avec une agilité presque non-humaine, Jack sauta d'où il était, et atterrit au sol, sans difficulté.

- C'est le cas, mais ce n'est pas à cause du cheval. Pas seulement en tout cas.

- Explique-moi ce qui te tracasse. »

Il grimaça.

« C'est difficile à dire… »

Le jeune homme paraissait troublé, Samson pouvait le sentir, quelque chose ne semblait pas comme d'habitude.

Jack soupira il ne se sentait pas dans son état normal, et ce, depuis quelques heures, un peu de temps après que le cheval soit arrivé. Quelque chose avait changé, et il ne pouvait pas déterminer quoi.

« Je sens… quelque chose. Un peu comme une présence.

- Ce n'est pas étonnant, nous sommes nombreux dans ce village.

- Non, ce n'est pas ce que je voulais dire… une présence que je n'avais jamais senti avant… quelqu'un, ici, dans cette forêt, et je n'arrive pas à comprendre. »

Je n'arrive pas à comprendre pourquoi cela me semble si important.

Ce que Jack ne savait pas, c'est qu'il avait senti la présence de Lilith, ce qui n'avait rien d'étonnant.

Lilith étant une elfe du Nord, elle était une créature magique, d'un genre différent des nains, et plus puissante qu'eux. De ce fait, Jack avait réagi à sa présence, puisque même si sa magie était encore faible, elle était toujours présente, et forte, aidée par la forêt.

Il y avait autre chose que Jack ignorait, à savoir ce qu'il était lui-même.

Jack était un esprit de la forêt, il en était le prince à vrai dire, supposément un être mauvais, ce qui était dans sa nature, mais, élevé par un homme bon, il n'avait jamais rien su de cela.

Jamais il ne s'était comporté d'une mauvaise façon, ce qui tendait à montrer qu'il avait peut-être surmonté sa nature.

Il semblait être un humain normal, un peu comme Lilith, si on exceptait ses oreilles, pointues, tout comme celles de l'elfe. Dans son corps, quelque chose s'était réveillé, quelque chose qu'il n'avait jamais ressenti auparavant.

Quelque chose avait émergé, quelque chose enfoui depuis une éternité.

Sa magie.

Et sans doute autre chose, la certitude qu'il n'était plus seul, qu'il avait trouvé quelqu'un comme lui.

Ce qui, selon Jack lui-même, était absurde. Il était normal, humain, pourquoi aurait-il besoin de cela ?

Mais il ne pouvait nier cela, qu'il y avait quelque chose en lui de différent maintenant.

« Qu'est-ce que tu entends par là ?

- Je… je ne le sais pas moi-même. »

§§§§

De son côté, Lilith ne ressentait rien de cela, se contentant de marcher dans la forêt, essayant de trouver son chemin, guidée par la présence amusée et amusante de l'esprit de la forêt. Et soudain, elle entendit une voix, venant probablement de la forêt elle-même.

« Je sais pourquoi tu es là…

N'étant plus habituée à être confrontée à la magie, elle sursauta un peu, avant de se reprendre. Elle ne posa aucune question, elle savait qui parlait.

- Alors pourquoi m'avoir laissée entrer ?

Elle était contente que l'esprit ne ce soit pas complètement faite avoir par elle, et, inconsciemment, cela la rassura.

- Par curiosité… et espoir aussi.

- Quel espoir ?

- Que tu accepterais de m'écouter, et de renoncer à ta tâche. »

L'esprit ne fut pas surpris en entendant le rire cynique de la jeune femme.

« Tu te trompes sur mon compte alors. Je ne peux pas.

- Je peux essayer de te faire changer d'avis.

- Qu'avez-vous tous à vouloir que j'abandonne ? Pourquoi pensez-vous que cela en vaille la peine de l'épargner ? Parce qu'elle est quelqu'un d'extraordinaire ?

- Oui. Et aussi pour te préserver toi. »

L'elfe éclata d'un rire atrocement faux, montrant à quel point elle était brisée. Mais il y avait quelque chose dans son regard qui poussa l'esprit à croire que tout n'était pas perdu.

« Vraiment ? C'est drôle, j'ai du mal à y croire.

- Pourquoi ? »

Lilith se figea, son rire s'arrêta, et elle sourit douloureusement.

« Parce que cela fait des années que personne ne s'est soucié de moi… si ce n'est mes parents, du moins pour des raisons non égoïstes, en tout cas.

- Cela pourrait changer tu sais… si tu voulais y croire. »

L'elfe tourna la tête.

« Non… je ne crois pas. »

§§§§

Lilith était épuisée, à nouveau. Avant de retrouver son chemin, elle avait marché pendant trois heures, et maintenant, elle se rapprochait du village, sentant qu'elle s'écroulerait avant d'y arriver.

Elle n'était pas habituée à marcher de longues distances, et sa magie, déjà faible et occupée à diminuer la douleur de son dos, ne lui permettait pas de récupérer son énergie. Lilith, au lieu de vouloir jouer de cela à son avantage, et donc se faire recueillir sans trop attirer les soupçons, tentait de toutes ses forces de résister à l'épuisement qui la gagnait de plus en plus.

En vain.

Quelques mètres avant d'entrer dans le village, elle sentit avec horreur son corps la lâcher et, n'en pouvant plus, elle s'effondra au sol.

Son corps, traître, l'avait abandonnée, ne parvenant plus à suivre le rythme infernal qu'elle l'avait forcé à prendre, et, quelques secondes après, elle s'endormit, se reposant enfin.

§§§§

« Mme Bourrue ! Mme Bourrue ! »

La nouvelle institutrice fronça les sourcils en entendant les cris d'enfants, qui semblaient paniqués. Avant, elle les aurait sans doute rabroué pour crier de cette manière, mais depuis quelques temps, elle était beaucoup plus bienveillante vis-à-vis de ceux-ci, étant plus compréhensive.

Et les enfants en question paraissaient réellement inquiets.

« Que se passe-t-il donc ?

- Venez vite ! Fit un des enfants en lui saisissant la main.

- Qu'est-il arrivé ? Demanda-t-elle avec inquiétude.

- Nous avons trouvé une jeune femme, allongée au sol. On a essayé de la réveiller, mais elle a l'air d'être inconsciente. On ne sait pas quoi faire. »

Une fois arrivée sur les lieux, elle vit avec surprise que les enfants avaient dit vrai, une personne était là, au sol, ne bougeant plus. En l'entendant respirer, elle poussa un soupir de soulagement.

« Les enfants, fit-elle, allez me chercher Samson, s'il vous plaît. Il m'aidera à la ramener au village, je ne pense pas pouvoir le faire seul.

- Bien Mme Bourrue ! »

En les voyant l'écouter sérieusement, et obéir à sa demande, elle eut un sourire. Elle n'avait jamais su comment s'occuper des enfants, comment réussir à les gérer, comment faire en sorte qu'ils l'écoutent et qu'il l'aiment.

Elle avait toujours cherché à faire cela, mais n'ayant jamais côtoyé d'enfants avant sa venue au village, elle n'avait jamais su comment faire, ne sachant qu'être sévère envers eux. Une mauvaise méthode, elle devait le reconnaître.

Et puis Maud était arrivée, Maud qui s'en sortait tellement bien avec les enfants, et pour qui cela semblait être si facile. Comme elle avait été méchante avec elle, alors que l'aveugle ne cherchait que son amitié !

Beth avait été jalouse, jalouse de son don avec les enfants, qui avaient tous peur d'elle, la méchante femme toujours sévère et même injuste.

Sans Blanche-Neige, ils en seraient toujours au même point, et Beth s'était adoucie, grâce aux deux femmes, et elle ne pouvait que les en remercier. Elle aurait voulu s'excuser auprès de Maud, mais elle n'osait pas.

Elle avait peur de s'y prendre mal.

Elle sortit de ses pensées en entendant les pas de Samson.

« Bonjour Beth, que se passe-t-il ? »

Elle l'avait trouvé louche, au début, mais il s'était avéré utile et sympathique, et elle était heureuse de sa présence.

- Pourriez-vous m'aider Samson ? Les enfants ont trouvé cette jeune femme endormie, elle doit être épuisée. Je voudrais la ramener au village, qu'elle puisse se reposer. »

L'homme se figea une seconde. Beth ne savait pas pour le cheval, la nouvelle ne s'était pas répandue dans le village, et contrairement à lui, elle ne savait pas quels étaient les projets de la reine.

Était-elle la mystérieuse cavalière de ce cheval inconnu ?

« Oh… bien sûr Beth, je vais vous aider. »

A eux deux, ils la portèrent délicatement, l'emmenant vers une des maisons du village.

« Où pourrions-nous bien la mettre ? Demanda Samson. »

Blanche-Neige, sortant pour aller voir Jack, se dirigea vers eux.

« Samson, Mme Bourrue… qui est-ce ?

Puis une lueur s'alluma dans les yeux de la princesse. Elle avait compris.

- Est-ce…

- Sans doute, oui. Nous l'ignorons encore.

- Vous cherchez un endroit où la déposer pour qu'elle se repose ?

- Oui, c'est exact.

- Mettez là chez nous, nous avons un lit en plus, elle pourra y dormir.

- Vraiment ? Merci Blanche-Neige.

- Je vous en prie Mme Bourrue, c'est la moindre des choses. »

§§§§

Lilith ne sentait plus rien, à nouveau. Elle dormait bien, pour la première fois depuis longtemps le problème qu'elle avait quant au sommeil était que dans sa cellule, le lit n'était pas agréable.

Elle ne sentit pas tout de suite le changement de lieu, en fait si elle en prit conscience, la fatigue, trop forte, l'empêcha de s'en soucier. Surtout en sachant qu'elle se trouvait actuellement dans un lit moelleux, et que son corps épuisé l'empêchait de se réveiller, pas avant qu'elle ait réussi à récupérer.

Blanche-Neige, inquiète, restait à ses côtés. On voyait bien que l'inconnue n'avait pas dormi depuis longtemps, et elle avait l'air d'avoir marché pendant un temps.

Ce qui était le cas, Lilith n'avait vraiment pas la possibilité de se reposer entre ses missions, à cause de la douleur présente en permanence, mais à cet instant, la magie de la forêt lui permettait de moins souffrir et donc son corps avait pris la décision de s'arrêter, juste pour quelques heures.

Lilith rêvait.

Son enfance, son passé, tout ce qui avait été bien pour elle autrefois.

Elle ignorait encore où elle était, se contentant de savourer cette paix retrouvée.

Elle ne savait que sa proie se trouvait là, juste à côté d'elle, à sa portée.

Elle ne savait pas que dans ce petit village se trouvait sa nouvelle chance, une chance d'être libre, de faire les bons choix.

Elle ne savait pas que toutes ses tentatives de remplir sa mission se révéleraient être des échecs.

Elle ignorait encore tout ce qu'elle allait trouver ici, dans ce petit endroit caché de tous.

Non, elle ne savait pas.

Pas encore, du moins.