Chapitre 7 : Parce qu'il faut bien essayer.

Le réveil fut lent. Quand Lilith ouvrit les yeux après plusieurs heures de sommeil, elle ne reconnut pas son environnement. Son esprit encore brouillé par la fatigue toujours présente, elle ne réagit pas immédiatement. La première information qu'elle parvint à assimiler, ce fut le fait qu'elle ne souffrait pas.

Pas encore, du moins. Il y avait une main posée sur son front, une main douce et fraîche. La sensation était agréable, mais, habituée qu'elle était à ce que les bonnes choses ne durent pas, elle sursauta, les yeux grands ouverts.

En comprenant que leur mystérieuse invitée venait tout juste de prendre conscience de son environnement, Blanche Neige eut un sourire, et se décida à retirer sa main. La jeune fille qui se trouvait face à elle arborait un air effrayé, et un peu perdu.

Ce qui était compréhensible.

Lilith était déboussolée, se souvenant de peu de choses. Sa chute de cheval, ses difficultés à entrer dans la forêt, son errance pendant des heures. Sa fatigue, immense, à force de marcher.

Et puis plus rien, le trou noir.

Le vide.

Et elle se trouvait là, dans ce lit, dans cette maison inconnue, observée par une femme qui ne paraissait pas dangereuse.

Enfin, on ne sait jamais.

« Oh, fit finalement la princesse, vous êtes réveillée ? »

L'elfe était toujours recroquevillée sur elle-même, tel un animal blessé. Son habitude de revêtir une carapace à chaque moment de sa vie avait été quelque peu mise à mal par les derniers événements.

La fatigue, toujours là, l'empêchait encore de reprendre ses esprits. Ce n'est qu'au bout de quelques secondes qu'elle sut qui se trouvait face à elle.

Sa cible : la princesse.

La clé de sa délivrance, bien qu'elle l'ignore encore. La victime qu'il fallait sacrifier pour que son peuple survive.

Car bien évidemment, la reine avait eu la présence d'esprit de lui montrer au préalable un portrait fidèle de la jeune femme.

(Même si le fait est que dans ce royaume, peu de personnes semblaient savoir à quoi Blanche Neige ressemblait, puisque personne dans le village ne l'avait encore reconnue.)

Si il y avait bien une chose qu'elle devait reconnaître, c'était la beauté de la jeune femme. Elle n'en resta pas subjuguée pour autant, mais elle fut attirée par l'air de bonté et de douceur qui se dégageait d'elle.

Lentement, la princesse se rapprocha d'elle, posant sa main sur la sienne.

« Est-ce que vous allez mieux ? Vous nous avez fait une peur terrible ! »

Ce n'est qu'à ce moment qu'elle parvint à articuler quelques mots.

« Je… oui… je crois. »

La jeune femme avait un air interrogatif, qui s'apaisa face à la réponse de l'inconnue. Elle lui sourit à nouveau :

« Tant mieux… Je vais vous laisser vous reposer. »

§§§§

Elle y était. Elle se trouvait là où elle devait être, enfin. Lilith eut un sourire de victoire. Apparemment, elle avait été récupérée par les habitants du village après sa chute, c'était du moins l'explication la plus plausible.

Et c'était parfait.

Lilith n'aurait pas pu espérer mieux que cette situation avec un peu de chance, elle leur ferait suffisamment pitié pour qu'ils la gardent avec eux. Et puis, plus tard, si elle gagnait leur confiance, elle resterait assez longtemps pour pouvoir accomplir sa mission.

De toute façon, elle ne comptait pas rester longtemps dans cet endroit perdu.

Même si elle devait admettre que le lit était très confortable…

Contre toute logique et aussi tout bon sens, elle décida de se rendormir.

Qu'on lui laisse un peu de temps avant qu'elle ne débute sa mission.

La princesse, quant à elle, était désormais dehors, cherchant quelqu'un.

« Maud ! Fit-elle à son amie. Elle s'est réveillée !

- Dites-moi princesse, comment va-t-elle ?

- Elle est encore assez fatiguée, je pense. J'ai décidé de la laisser seule, il faut qu'elle dorme, à mon avis.

- D'accord Blanche Neige, j'imagine que vous avez raison.

- Oh, bonjour Jack ! Dit la jeune femme en apercevant le jeune homme.

- Bonjour Blanche Neige », répondit son ami.

Les deux jeunes gens s'étaient, malgré leurs efforts, assez peu vus ces derniers temps (en tout pas pendant assez de temps). Ils profitèrent donc de ce moment qu'on leur laissait pour discuter. Ils parlèrent alors de tout et de rien, et notamment de l'inconnue qui venait d'arriver.

Sans compter le fait que Jack ne parvenait toujours pas à se débarrasser de cet étrange sentiment qui l'avait envahi dès le moment où Lilith était arrivée.

Ses pouvoirs se réveillaient lentement, et il le sentait, confusément.

Mais, puisqu'il ne comprenait pas ce qu'il lui arrivait, de tout cela ne ressortait qu'un grand trouble. Chose dont la princesse finit par se rendre compte.

« Ca ne va pas Jack ? Lui demanda-t-elle. Tu as l'air étrange.

Perdu dans ses pensées, le jeune homme sursauta.

- Si, si, fit-il, un peu absent, tout va bien.

- Tu es sûr ? Je n'en ai pas l'impression. Je te parle depuis tout à l'heure, et tu n'as pas l'air d'être très attentif. Es-tu fatigué, ou bien malade ?

- Non, non, pas du tout… je réfléchissais, c'est tout.

- Tu veux en parler ? Est-ce quelque chose qui te tracasse ?

- Pas le moins du monde. C'est juste que… c'est par rapport à cette inconnue. »

La jeune femme le regarda, soucieuse.

« Tu te méfies d'elle ?

- Non, ce n'est pas… je ne saurais pas dire ce que c'est.

- Alors quoi ? Explique moi.

- J'ai l'impression d'avoir senti une présence, tout à l'heure, et… je pense que c'était elle. C'était très bizarre, moi-même, je ne saurais pas dire si c'est bien ce qu'il s'est passé ou non, mais… quelque chose s'est passé tout à l'heure. Et j'ignore quoi.

- Que veux-tu dire ?

- Je ne sais pas…

- Est-ce que tu veux aller la voir ? Demanda la princesse, comprenant que cette discussion quant à ce sujet ne mènerait pas plus loin.

Jack sursauta presque involontairement.

- Elle dort, pas vrai ?

Blanche Neige acquiesça.

- Alors, dans ce cas, je préfère attendre.

- Très bien. »

§§§§

La douleur frappa sans prévenir. Plus par réflexe que par volonté réelle, l'elfe se mordit violemment l'intérieur des joues pour ne pas hurler.

« Oh merde ! » Hoqueta-t-elle malgré tout.

Passant rapidement sa main dans le dos, elle fit une grimace. Elle aurait dû se douter que cela ne durerait pas toujours. Elle attendit quelques secondes pour que la douleur se fasse moins intense, tentant de se calmer.

Lilith sentit aussitôt son corps qui lui faisait mal, encore et encore, et le souvenir de la reine et de ses tortures, et donc par extension, de sa mission lui revint en plein visage. Tout cela était désormais gravé dans sa chair. L'elfe faillit hurler sous la douleur cuisante, presque prête à pleurer.

Alors la jeune femme tenta de faire ce qu'elle n'avait jamais fait de façon consciente depuis des années.

Utiliser sa magie.

Lorsque, tout doucement (un peu comme quand elle était dans la forêt), la blessure toujours présente lui fit un peu moins mal, elle se mit à sourire. Elle n'avait presque plus mal, et cette sensation était nouvelle pour elle, elle ne l'avait pas ressentie depuis des années.

S'étirant tout doucement, elle poussa un soupir de bien être. Si l'on exceptait la douleur soudaine, elle se sentait bien, reposée.

En paix.

À cet instant, elle était beaucoup plus consciente de son environnement que plus tôt. La nouvelle venue examina l'endroit où elle se trouvait, une simple chambre dans une petite chaumière, en contenant trois autres.

Le lit où elle était n'avait rien à voir avec ce qu'elle avait déjà eu avant.

Elle constata en se regardant qu'elle portait toujours les mêmes habits que la veille, ce qui ne la gêna pas (le contraire l'aurait ennuyée), puisqu'elle était habituée à porter la même chose plusieurs jours de suite. De ce fait, elle se trouvait elle-même en assez bon état, ce qui était assez rare pour qu'elle le souligne.

En sortant du lit, elle se plaça devant un miroir, qui se trouvait juste à côté de son lit, s'y regardant pour une fois, dans le but de voir si elle était présentable ou non. Lilith se dit qu'elle n'avait l'air aussi misérable qu'avant. Bien sûr, ses vêtements étaient un peu couverts de poussière, mais rien de vraiment important.

Et de toute façon, son but n'était pas d'avoir des vêtements esthétiques, encore une fois, juste qu'ils soient propres. Elle se secoua un peu, afin de se rendre un peu plus présentable, avant de se décider à sortir.

Il fallait bien qu'elle rencontre les habitants du village, si elle voulait parvenir à mener à bien sa mission.

§§§§

Adossée contre le mur de la maison, Lilith regardait tout ce qu'il se passait autour d'elle, souriante.

Elle ressentit un certain regret en voyant que c'était dans un village aussi paisible et calme que la princesse s'était réfugiée.

Ayant vécu dans un environnement rempli de ténèbres et de noirceur, elle ne savait presque plus ce que le mot « normalité » voulait dire.

Savoir qu'elle allait bientôt bouleverser la tranquillité de ce petit endroit lui faisait un peu mal. La « haine » des humains qu'elle avait n'était pas tant que cela fondée et réelle, c'était plus une colère qu'autre chose, dirigée contre la reine Christelle, principalement.

Mais maintenant, face à tout ces gens, paisibles, calmes, heureux, et tout ces enfants qui riaient, elle eut un autre sourire.

Sa colère était toujours là, bien présente. Mais sa simple présence à elle, ici, dans ce village, dans cette forêt, lui permettait déjà de se sentir mieux. Et cela ne voulait rien dire de bon quant à ce qu'elle était supposée faire.

Parce que, ce que la reine Christelle n'avait jamais compris, c'est que son esclave, sa tueuse, n'avait pas un cœur de pierre, qu'il y avait encore du bon en elle. Non, elle ne savait pas que malgré tout ce qu'elle avait dû faire, elle n'avait jamais cédé, elle n'avait jamais sombré.

En fait, tout se jouerait ici, dans ce village. Là, tout dépendrait du choix de l'elfe.

Oui, de son choix dépendrait le destin de beaucoup.

Mais elle ne serait pas seule.

« C'est toi la nouvelle ? »

Lilith, les bras croisés, regardant ailleurs, sursauta. Puis, elle baissa la tête. Une petite fille aux cheveux bleus roi se trouvait juste à côté d'elle, la regardant avec curiosité.

L'elfe se remit de sa surprise au bout de quelques secondes.

« Oui, c'est moi…

- Je m'appelle Caroline. Et toi ?

- Je suis Lilith, et je suis ravie de te rencontrer.

- D'où est-ce que tu viens ? »

Le sans-gêne de la gamine aurait pu amuser Lilith, si la question n'avait pas été si problématique. Que pouvait-elle répondre exactement ? La vérité ? Un demi-mensonge ? Ou bien quelque chose de vague ?

« Je viens de très loin j'ai beaucoup voyagé, tu sais, pour venir jusqu'ici. »

Intérieurement, elle se sentit soulagée, et aussi un peu satisfaite de sa propre réponse. Cela serait sûrement suffisant pour calmer la curiosité de l'enfant. Mais ce ne fut pas le cas. Ouvrant grand les yeux, la fillette lui demanda avec innocence :

« Tu avais envie de venir nous voir ? »

Gênée, Lilith se mordit violemment la lèvre, comprenant son erreur. Elle avait inconsciemment dit ce qu'elle n'aurait justement pas évoquer. : à savoir qu'elle était venue ici avec un certain but. Celle à qui elle s'adressait n'était qu'une enfant, elle se sentait donc moins sur la défensive qu'avec quelqu'un de plus grand et plus âgé.

Mais, d'un autre côté, le fait que ce soit justement une gamine permettait à Lilith de plus facilement parler avec elle, et donc de rectifier son erreur.

Un peu mal à l'aise, elle parvint enfin à parler :

« Pas exactement… j'explore le pays, enfin, le monde en général, à cheval, m'arrêtant de temps en temps où je le peux. Et je ne fais pas vraiment attention où je vais je suis tout à l'heure tombée de cheval, dans la forêt. Et j'ai eu donc l'idée de venir le chercher ici. Ne serais-tu pas où il se trouve ? »

Les yeux de Caroline se mirent à briller.

« Oui ! Samson m'en a parlé tout à l'heure. Apparemment il a récupéré ton cheval.

- Oh, vraiment ? Hé bien, dans ce cas, merci pour toutes ces informations Caroline... »

En voyant cette petite fille, le sourire aux lèvres, innocente et joyeuse, Lilith sentit une profonde joie l'envahir.

Elle aurait presque voulu remercier la reine Christelle de l'avoir envoyée ici.

Même si, en fait, cela n'en rendait sa tâche que plus difficile.

§§§§

Quelques secondes plus tard, une légère musique se mit à résonner.

« Que se passe-t-il ? Demanda Lilith, surprise, et guère habituée à ce genre de choses, pas depuis plusieurs années, en tout cas. »

Caroline lui expliqua rapidement qu'ils faisaient souvent cela, jouant de la musique en plein jour, ou le soir, et qu'ensuite, ils dansaient, parfois pendant des heures.

À cet instant surgirent les autres habitants du villages, adultes et enfants, qui commencèrent justement à danser. Il y avait notamment Jack et Blanche-Neige, qui dansèrent un temps ensembles.

La curiosité de Lilith était toute entière dirigée vers la jeune princesse, et elle ne portait pas d'attention particulière à Jack. Cependant, pour faire bonne mesure, elle se décida à poser une question sur les deux personnes devant elle.

« Qui sont-ils ? Demanda-t-elle en les désignant.

- Lui, c'est Jack. Il est farceur, et parfois un peu joueur, aussi, mais quand on le connaît, crois-moi, il est vraiment génial.

- Et elle ?

Caroline la regarda avec surprise.

- Tu ne connais pas Blanche-Neige ?

- Non, mentit-elle, je suis nouvelle, après tout. Je pense que c'est chez elle que j'ai été emmenée après ma chute, mais non. Je ne la connais pas.

- C'est une des personnes les plus gentilles que j'ai jamais rencontrée ! Et elle est douce, bonne, et belle aussi. Elle essaie toujours de faire en sorte qu'on donne le meilleur de nous-mêmes. »

L'admiration naïve de la petite fille était beaucoup trop éclatante pour qu'elle puisse être feinte : et elle était trop jeune pour avoir encore appris à dissimuler, comme pouvait le faire Lilith.

Cette dernière grinça des dents le plus silencieusement possible. Ignorant le véritable but de la reine, à savoir, être la plus belle de toutes, elle s'était lancée dans cette tâche persuadée que sa cible était un monstre.

C'était le cas de ses victimes précédentes, pourquoi serait-elle différente ? Que pouvait-elle avoir de plus ?

Elle se dit alors que le plus dur ne serait peut-être pas de tuer la princesse, mais d'affronter ensuite la colère des villageois si jamais elle était découverte.

Il faudrait qu'elle reste discrète, le plus possible, du moins.

Elle comprit alors les mises en garde de Christelle.

Posant son regard sur le jeune homme mentionné par Caroline, elle fronça les sourcils. Ils risquerait d'être un problème, elle le ressentait. En tout cas, elle sentait quelque chose autour de lui, quelque chose de diffus, et d'étrange.

Elle se décida à le surveiller attentivement.

Il dansait à présent avec un petite fille, et Lilith se décida alors à poser de nouveau son regard sur Blanche-Neige.

La petite fille, qui avait décidément beaucoup de suite dans les idées, se décida soudainement à saisir la main de Lilith, pour l'emmener avec elle.

« Viens ! Je vais te la présenter ! »

N'osant pas protester (et étant par ailleurs ravie de l'occasion qui lui était offerte), Lilith se laissa faire. Blanche-Neige s'était arrêtée de danser, et discutait désormais avec Maud et Beth. Ces dernières, avant cela, dansaient ensembles.

« Blanche-Neige ! Blanche-Neige !

- Hé bien Caroline, que se passe-t-il ?

- Voici Lilith ! C'est l'inconnue que Mme Bourrue et Samson ont retrouvé tout à l'heure.

- Merci de m'avoir ramenée ici, fit Lilith, comprenant qui était face à elle.

- Oh, mais c'est tout naturel, voyons, dit alors Mme Bourrue, presque gênée d'être remerciée ainsi. »

En voyant le sourire approbateur de Maud, elle ne put s'empêcher de rougir.

« Je suis ravie de vous rencontrer Lilith. Et je suis contente que vous vous soyez remise, lui dit Blanche-Neige avec un sourire heureux.

- Merci à vous pri… mademoiselle, se reprit aussitôt Lilith. Merci à vous tous pour votre accueil. »

Le sourire de Blanche-Neige se fit rayonnant.

« Mais je vous en prie. Voulez-vous vous joindre à nous tout à l'heure pour le repas de ce soir ? Cela nous permettra de discuter tous ensembles, et vous pourrez reprendre des forces. »

Lilith sourit à son tour.

« J'en serais ravie. »