Chapitre 8 : Ne pas s'attacher.
Ils ont l'air d'être des gens bien. C'est probablement ça le pire dans l'histoire, en fin de compte. Tout le monde est en train de lui sourire, et l'accueille, un peu comme si elle était une personne normale. Personne ne la voit comme la tueuse de la reine, et cela fait sincèrement des années qu'on ne l'a pas regardée ainsi.
Son corps et son esprit souffrent toujours autant, mais là, d'un seul coup, elle se sent moins seule.
Oui, c'est bel et bien ça le pire. Parce que, pour la première fois depuis le début de sa « carrière », elle n'a pas envie d'accomplir sa mission.
Ça ne lui est jamais arrivé avant, et même si elle ne sait rien encore de sa victime, le fait est que là, tout de suite, sa détermination est un peu en train de flancher. L'ambiance est chaleureuse, joyeuse, presque familiale, et d'un seul coup, elle se sent presque heureuse.
Il ne lui faut que quelques secondes pour se reprendre, pour se rappeler ce qu'elle a à faire, pour se souvenir que la reine tient ses parents, son peuple, sa famille, et devant ses yeux, elle voit ses parents. Qui lui sourient, qui sont fiers d'elle.
Qui sont libres.
Et pour cela, il faut que la princesse meurt.
Quand elle la regarde, elle ne voit pas sa beauté, ou sa douceur, ni même sa gentillesse.
Tout cela lui est bien égal.
Tout ce qu'elle voit, c'est un cadavre.
Elle voit une personne qui va bientôt disparaître, qui doit disparaître, et mourir.
Et le pire, c'est qu'elle n'arrive même pas à se sentir désolée.
Pour l'instant, Lilith ne parle pas, elle se contente d'écouter. Elle n'est pas douée en temps normale pour nouer des liens avec les autres, du moins de façon sincère, mais elle sait bien jouer la comédie. Sauf que cette fois-ci, elle sent que les choses sont différentes.
Elle sent qu'elle n'a pas à faire semblant.
Et cela ne fait pas sens pour elle.
Soudain, elle vit une femme, semblant aveugle, se diriger vers la cuisine et, sans savoir pourquoi, elle sentit que cela pouvait être sa chance. Elle se leva, et suivit Maud, se demandant bien ce qu'elle allait faire.
En voyant que ce serait elle qui ferait la cuisine, elle releva un sourcil circonspect, mais ne fit aucune remarque, se contentant de la regarder.
« Je sais très bien ce que vous pensez, fit Maud calmement. »
Lilith fronça les sourcils.
Attendez, comment…
« Oui mademoiselle, je vous ai entendue. Je ne vois peut-être plus, mais je sais encore discerner les pas des autres. J'ai dû apprendre à le faire, avec le temps, fit-elle, un peu amère.
- Hé bien, félicitation pour votre clairvoyance. »
Maud eut un léger sourire.
« Merci. Et c'est bien moi qui vais cuisiner, je pense être assez douée, et oui, je peux bien le faire. Vous en jugerez vous-même, vous pouvez même m'aider si cela vous intéresse. »
La jeune femme ressentit une vague d'adrénaline la traverser face à cette proposition. C'était exactement ce qu'elle voulait, l'occasion qu'elle attendait depuis son arrivée, et même avant.
Pouvoir aider à la cuisine lui permettrait d'agir sur elle, et elle posa sa main à sa ceinture. Elle sourit en voyant que dans sa bourse se trouvait bien les herbes que la reine lui avait données.
Un poison fulgurant, qui ne laisserait aucune chance à la pauvre princesse.
Lilith secoua la tête. Elle ne devait pas faire dans le sentimentalisme.
« Je veux bien oui. »
Il y en avait assez pour un essai, puisque c'était des plantes assez rares, et elle comprit qu'elle devait le faire immédiatement.
Sauf qu'elle ne devait faire cela que pour Blanche Neige, et non pas pour les autres.
Pas par bonté d'âme (du moins elle tenta de se persuader de cela) mais par pragmatisme et raison pratique.
Si elle en mettait dans le plat même, la première personne qui en mangerait s'écroulerait aussitôt, et même si il aurait sans doute deux ou trois victimes avant que l'on ne se rende compte de quelque chose, cela ne marcherait pas. Parce qu'il y avait un risque que Blanche Neige ne soit pas touchée, et de tout de façon, même dans ce cas-là, on la soupçonnerait.
Elle était nouvelle et inconnue, son arrivée était faite de circonstances particulière, et elle avait aidé à la cuisine.
Bien sûr qu'elle serait suspecte.
Et alors, elle ne pourrait pas fuir et retrouver sa famille, et son acte n'aurait servi à rien.
Elle grimaça.
Il fallait trouver autre chose, ou du moins, le faire différemment.
§§§§
« Alors dites-moi, Lilith, d'où venez-vous, et quelle est votre histoire ?
- Je… fit la jeune elfe, cherchant ses mots. »
Son côté paranoïaque lui souffla aussitôt qu'ils avaient envoyé Maud pour la « cuisiner » (ce qui marchait encore plus dans ces circonstances) et lui faire raconter son histoire.
Elle ne savait pas quoi dire, en fait, c'était la deuxième fois qu'on lui demandait de raconter son histoire, et elle n'avait pas encore réussi à bien fixer ce qu'elle comptait leur raconter.
Ne sachant pas elle-même si elle souhaitait leur dire la vérité ou non.
Jetant un regard sur ce qu'il se trouvait devant elle, elle se rendit compte qu'elle était clairement affamée. N'ayant rien mangé depuis son départ du château, le fait est que oui, elle avait constamment l'impression qu'elle allait s'écrouler si elle ne mangeait rien.
Elle hésita quelques secondes, avant de tendre la main.
Oh et puis merde.
Maud laissa échapper un léger rire.
« Servez-vous, je vous en pris, il faut que vous preniez des forces.
Comment…
Elle n'avait fait aucun bruit, alors comment…
- Je vous l'ai dit ma chère, j'ai appris à vivre sans mes yeux, ce qui n'a pas été sans mal, je dois bien vous l'avouer. »
La jeune femme se trouvait être assez admirative de l'abnégation de la gouvernante, ne se plaignant pas de son sort, et elle sourit.
« Merci à vous, murmura-t-elle avant d'enfin se jeter sur la nourriture qui lui faisait face. »
§§§§
Elle ne savait toujours pas quoi dire, surtout qu'elle devait prendre en compte ce qu'elle avait pu dire à la petite fille qui l'avait interrogée peu de temps avant, elle devait essayer d'être cohérente.
« Mon histoire est… compliquée. Et douloureuse, aussi. J'en ai un peu parlé à Caroline, et je crois bien avoir… édulcoré une bonne partie des événements. »
Le visage de Maud se fit pensif et grave, et Lilith faillit sourire. De cette manière, ce qu'elle avait dit n'était pas un mensonge, elle avait seulement essayé de protéger une enfant de la dure réalité.
(Et c'était le cas.)
C'était parfait, elle s'en sortait bien, et de toute façon, tout ce qu'il dirait ne serait pas vraiment un mensonge.
Et quant bien même ce serait le cas, ils ne vérifieraient pas.
« Et quelle est-elle, si ce n'est pas trop vous demander ?
- Je vis au château depuis que je suis toute petite, je suis une des servantes de la reine Christelle. En fait, j'y suis arrivée peu de temps après elle. Je travaille pour elle depuis ce jour.
- Je ne pense pas vous avoir jamais vu. »
Lilith garda son calme. Son histoire n'était pas remise en cause, Maud cherchait seulement à en savoir plus. Et de toute façon, elle non plus n'avait jamais vu Maud avant, au château. Ce qui n'avait rien d'étonnant, puisqu'elle était restée dans les cachots.
« Ce n'est pas étonnant, répondit-elle. Je suis surtout restée aux côtés de la reine, je ne pense pas avoir jamais pu aller ailleurs. »
Il y avait de la peur dans sa voix, une peur qui n'était même pas feinte, parce que le fait est que la reine avait vraiment essayé de la briser.
Une expression de profonde compassion se fit sur le visage de l'autre femme, et celle-ci posa une main réconfortante sur l'épaule de l'elfe. Lilith la regarda avec choc, ne s'attendant pas à une telle attention, chose que Maud ne remarqua pas.
« Dites-moi, mon enfant. Comment s'est-elle comportée avec vous ? »
Lilith la regardait, une expression de pure douleur sur le visage, à la fois à cause de ses souvenirs, et de l'attitude de Maud. D'après ce qu'elle savait, cette dernière était l'ancienne gouvernante de Blanche-Neige, et une de ses amies.
Son esprit commençait à remettre en doute le fait que Blanche-Neige puisse ne pas être quelqu'un de bien, parce qu'elle n'imaginait pas que quelqu'un comme Maud, qui paraissait si gentille, puisse s'attacher à quelqu'un de mauvais.
Elle décida de se taire en partie, de ne pas tout dire, pas le pire, pas les crimes de Christelle contre elle. Le fait est qu'elle se refusait de blesser Maud d'une quelconque manière, pas par rapport à cela.
(Parce qu'elle devrait le faire plus tard, autrement.)
« Elle n'a pas été tendre, c'est certain. Parfois cruelle, aussi. Et je ne pense pas que la princesse me contredira à ce sujet, ajouta-t-elle. »
Lilith se figea en voyant le regard étrange que posait sur elle Maud.
« Ainsi donc, vous… vous savez que c'est elle ? »
L'elfe referma les yeux.
Et merde…
Elle avait oublié qu'elle n'était pas supposée savoir que Blanche-Neige était la princesse du royaume. C'était sa première erreur, mais elle pouvait bien la réparer, pas vrai ?
Et de toute façon, elle avait vécu au château, évidemment elle avait pu voir la princesse quelques fois.
Elle rouvrit les yeux.
« Oui. Je sais que c'est la princesse, Maud.
Les yeux de la servante s'ouvrirent d'horreur.
- Vous ne direz rien, pas vrai ? Hoqueta-t-elle.
- Non ! S'exclama Lilith. Enfin Maud, bien sûr que non ! Bien au contraire, je suis plutôt celle qui vous demanderait de ne pas me dénoncer. Je me suis échappée du château, volant un cheval pour ce faire. J'ignore si elle me recherche, en fait, j'en doute. Mais si elle me retrouvait, hé bien… je ne sais pas ce qu'elle me ferait. »
Un air de soulagement prit la place de la peur sur le visage de Maud.
« Oui, je comprends. Ne vous en faites pas Lilith, je me tairais.
- Merci, souffla Lilith avec un soulagement feint. »
Ce fut le seul moment où elle eut l'impression de mentir.
§§§§
Maud avait dit la vérité, elle cuisinait très bien, et Lilith se sentit presque mal à l'idée de devoir gâcher un aussi bon plat avec du poison.
Elle avait fini par trouver un moyen de ne pas tout rater. Le poison ne serait glissé que dans l'assiette de Blanche-Neige, puisque les assiettes seraient ensuite amenées jusqu'à la table, remplies. Son regard brilla quand elle vit qu'elle avait repéré la bonne assiette, se sentant proche de la fin de son cauchemar.
Le repas était désormais prêt, et ce fut Maud qui remplit toutes les assiettes, ne voyant pas l'attitude étrange de Lilith qui finit par trouver une ouverture et glissa l'herbe dans l'assiette en question.
Elle n'avait plus qu'à attendre l'arrivée des autres, ainsi que le début du repas, et tout serait terminé. Quand la princesse serait morte, et que tous seraient désemparées, elle pourrait alors fuir à cheval, et rendre compte de sa mission à la reine.
Enfin, cela, c'est ce qu'elle croyait.
Sauf que ce qui arriva ensuite fut un mélange entre de la malchance, Poussin, et aussi un esprit de la forêt combatif.
En effet, ce fut au nain d'amener toutes les assiettes sur la table, mais, quand il s'agit de celle de Blanche-Neige, il trébucha et s'écroula au sol, faisant de ce fait tout tomber.
« Oh, Poussin ! S'exclama en riant Maud, qui trouvait cela plutôt amusant. Petit maladroit !
- Je suis désolé Maud, fit le nain, un peu piteux. Je ne sais pas ce qu'il s'est passé, j'ai glissé. Je te jure que je ne l'ai pas fait exprès.
- Glissé ? Glissé sur quoi ? Sur le vent ? »
Mais elle riait, ce n'était donc pas un reproche.
Lilith, quant à elle, était plutôt maussade, ayant vu la brise de vent qui avait entouré Poussin, avant de le faire tomber, et elle fronça les sourcils. Elle aurait juré avoir entendu quelqu'un rire.
Maudit esprit de la forêt, fit-elle en grinçant des dents.
« Tiens Poussin, dit Maud, lui redonnant une assiette, alors qu'il se relevait, en voici une autre. »
Il la posa sur la table avant de repartir se changer, et Lilith, pour calmer sa déception et sa colère grandissante, se décida à nettoyer le sol.
Elle ne pourrait plus la tuer de cette manière, c'était donc un échec, complet, certes, mais pas définitif.
Elle haussa les épaules.
Bon, ce serait pour la prochaine fois.
