Chapitre 9 : Quand ça n'avance pas.

Le repas avait été très bon. Vu comment elle était affamée (ce qu'elle avait grignoté juste avant que tout soit prêt n'avait pas suffit), Lilith aurait pu se contenter de n'importe quoi, mais elle devait bien admettre que Maud n'avait pas menti.

Elle était une excellente cuisinière, et ce malgré sa cécité.

Étant finalement rassasiée, elle jeta un œil sur les personnes autour de la table, se concentrant un temps principalement sur la princesse Blanche-Neige, avant de détourner le regard, comprenant que son intérêt risquait d'être découvert.

Par hasard, son regard se posa sur le jeune homme que Caroline avait nommé Jack, et Lilith ressentit une drôle d'impression. Quelque chose qui se réveillait, peu à peu, et qu'elle n'arrivait pas à comprendre.

Ce n'était pas un pressentiment, ou quelque chose comme ça, c'était… autre chose. Une chose qui avait à voir avec la magie, mais, à nouveau, elle ne parvenait pas encore à s'en rendre compte, cependant, sa perception des choses devenait de plus en plus aiguë.

Elle ne savait pas qui il était, mais ça n'importait pas.

Il n'importait pas.

Oh, espèce de sale petite menteuse.

Arrête de faire ça.

Arrête de faire semblant.

De prétendre que tu te fiches des autres.

Pas alors que tu souffres de la solitude depuis des années.

Pas alors que ton rêve est de retrouver ta famille, et de ne plus être seule.

Alors que tout ce que tu veux, c'est ne plus faire semblant.

Ce n'est pas toi, ça.

Tu n'es pas la reine Christelle.

Lilith aurait aimé pouvoir y croire.

Mais elle avait peur, malgré tout, d'être devenue comme cette femme qui l'avait détruite.

§§§§

« Votre nom, c'est Lilith, c'est ça ? »

L'elfe sursauta, pas encore habituée à ce qu'on l'interpelle ainsi. Pas alors qu'elle était plongée dans des pensées qui la regardaient, elle, et personne d'autre.

Se recomposant un masque d'assurance, elle sourit à Jack. Il la regardait avec une certaine méfiance, contrairement aux autres qui étaient présents, puisque, tout comme Samson, le jeune homme savait que l'arrivée de l'inconnue était plus qu'étrange.

D'après ce qu'ils savaient, elle venait du château, et même si cela ne voulait pas dire qu'elle avait été envoyée par la reine (ce qui était malgré tout une possibilité), Jack ne parvenait pas encore à lui faire confiance.

Même si le fait est qu'il avait pour habitude de ne pas donner sa confiance très vite non plus, et il lui avait fallu du temps pour apprécier Blanche-Neige.

« Exactement… et vous êtes Jack, c'est ça ? Demanda-t-elle, ravie d'être parvenue à se souvenir de son nom.

Un air de confusion apparut sur le visage de Jack.

- Oui… effectivement, fit-il avec surprise… mais comment ? »

Lilith ne put s'empêcher de sourire, voyant qu'elle l'avait déstabilisé.

« Je l'ai deviné… mentit-elle avec malice, souriant toujours, un sourire beaucoup trop éclatant pour qu'elle puisse être prise au sérieux, chose que Jack comprit rapidement, et lui aussi se mit à son tour à sourire.

- Et de quelle manière ? Fit-il, continuant le jeu plus ou moins institué par la jeune elfe.

Lilith haussa les épaules.

- Une intuition, se contenta-t-elle de dire. »

Jack éclata de rire à cet instant, suivi par le reste de la table, alors que Lilith, elle, souriait toujours, presque comme si elle n'osait pas rire comme les autres.

« Caroline me l'a dit, avoua-t-elle enfin, mais je dois avouer que c'était assez drôle de vous… enfin, de te voir aussi décontenancé, ajouta-t-elle, se décidant à le tutoyer (après tout, ils devaient avoir le même âge).

- Hé bien, je dois admettre que tu m'as bien eu, lui répondit l'autre, se décidant à faire comme elle.

Puis, alors que la méfiance qu'il ressentait à son égard refaisait surface, il se décida à lui poser une autre question, plus personnelle, à laquelle elle ne pourrait pas échapper, pas devant tout le monde. Une question sur sa vie, afin qu'ils puissent savoir qui elle était. Du moins si elle répondait avec sincérité.

- Dis-moi, ajouta-t-il avec une fausse naïveté (puisqu'il connaissait un peu la réponse à cette question, ayant discuté avec Maud avant cela), d'où viens-tu ? Et qu'est-ce qui t'amènes ici ? »

Il vit à cet instant même le corps de Lilith se raidir, et son sourire disparaître. Jack sentit plus qu'il ne vit le regard désapprobateur de Blanche-Neige, qui, de toute évidence, n'approuvait pas qu'il malmène ainsi leur invitée en ramenant à la surface de potentiels mauvais souvenirs. Mais il n'en avait rien à faire.

Désolé princesse, mais ta bonté te perdra. Tu es beaucoup trop naïve et confiante, il faut donc bien que quelqu'un interroge cette inconnue. On ne sait jamais.

L'elfe ne tremblait pas, elle avait appris avec le temps à ne plus se laisser trahir par son corps, mais elle n'en pensait pas moins. Elle ne fusilla même pas Jack du regard, comprenant parfaitement sa méfiance, en fait, une partie d'elle-même souhaitait presque qu'il comprenne, et qu'il voit à travers ses mensonges.

Lilith ne voulait qu'une chose, qu'on la découvre, et aussi qu'on lui fasse une promesse. Que tout irait bien, et que la reine Christelle serait vaincue, qu'elle-même n'aurait plus à accomplir toutes ces terribles choses. Que sa famille irait bien, qu'elle irait bien, et qu'un jour, ce cauchemar se terminerait.

Ce qu'elle voulait, c'était hurler. Et appeler au secours.

La brûlure dans son dos se réveilla, et elle tressaillit, envoyant un regard blessé à Jack, un regard plein de peur, et il se sentit presque mal en voyant ce qu'il avait réveillé.

L'elfe résista au besoin de passer sa main dans son dos, besoin futile s'il en est, puisque cela n'apaiserait pas la douleur, bien au contraire. Mais, cela lui permit de revenir à la réalité, et de comprendre que non, elle ne serait jamais libre. Du moins, pas avant d'avoir tué la princesse.

Elle prit une profonde respiration, avant de recommencer à parler.

« Ma vie est… compliquée. (Elle avait décidée de tout dire, le plus possible du moins.) Depuis un certain temps… si longtemps que je n'arrive plus à m'en souvenir… je vis… enfin, je vivais… au château de la Vallée d'Émeraude.

- Au château dis-tu ? L'interrogea Blanche-Neige, réellement surprise, cherchant à se souvenir d'un moment où elle aurait pu la voir. C'est étrange, ajouta-t-elle, je suis parfois passée au château (elle n'avait dit à personne qu'elle était la princesse. Seules certaines personnes étaient au courant) et je ne t'ai jamais vue là-bas. »

Le sourire que lui donna Lilith était plein de tristesse.

« J'étais une des servantes de la reine Christelle, et je ne pouvais pas beaucoup sortir, du coup… cela ne m'étonne pas. En revanche, moi, je sais que je t'ai déjà vue quelques fois. »

C'était un message adressée à la jeune femme, non pas à Blanche-Neige seule, mais bien à la princesse Blanche-Neige, celle qui avait fuit le château pour échapper à sa belle-mère. Et l'autre comprit immédiatement.

Elle sait. Elle sait qui je suis. Et elle ne dira rien.

Le regard de l'elfe était suffisamment explicite pour que le sens de ses paroles fut facilement compris. Et, silencieusement, la princesse murmura dans sa direction un discret merci.

Lilith essaya de ne pas trop se sentir coupable.

§§§§

Beth Bourrue regardait Lilith alors que cette dernière racontait son histoire, sa vie au château, et la reine Christelle, dont elle ne faisait pas les louanges. Et elle était inquiète. Pour la jeune femme, qu'elle était en train d'examiner sous toutes les coutures, ne parvenant pas à déterminer ce qui n'allait pas.

Et soudain, alors que l'elfe se levait pour aller chercher quelque chose, elle comprit. La jeune femme était maigre à faire peur. Sa magie faisait que cela n'en était pas à un niveau critique non plus, mais c'était malgré tout une chose que l'institutrice avait réussi à remarquer, surtout qu'elle l'avait portée, aidée par Samson, et elle s'était alors rendue compte à quel point Lilith ne pesait rien.

Ce n'était pas tout, il y avait quelque chose, en Lilith, dans son regard, qui ne lui plaisait pas. Une douleur, une peine qui ne s'en allait pas, malgré les fois où elle avait sourit et rit avec eux, une sorte de mal du pays.

Le repas étant fini, Beth se décida à aller parler à Jack. Son inquiétude était fondée, elle le savait, l'inconnue avait besoin de leur aide, et elle pressentait qu'ils auraient besoin de quelqu'un pour la surveiller, pour s'occuper d'elle (même si elle pouvait très certainement le faire elle-même, mais le fait est que Beth aurait été plus tranquille si il y avait eu quelqu'un avec elle).

Elle pensa un temps à aller voir Maud, mais cette dernière étant aveugle, elle n'aurait pas pu beaucoup l'aider. Cependant, elle se décida à y penser, et puis, cela lui permettrait d'avoir une excuse pour aller lui parler.

« Bonjour Mme Bourrue, en quoi puis-je vous aider ? »

Elle sourit. Si il y avait bien une bonne chose qu'avait amené l'arrivée de Blanche-Neige dans leur petit village, cela concernait le comportement de Jack, qui s'était nettement amélioré.

« Hé bien, c'est à propos de cette jeune personne, Lilith... »

Elle lui confia ses doutes, expliquant qu'elle avait peur pour elle, pour une raison qu'elle ne s'expliquait pas encore, et elle lui demanda si cela ne le dérangerait pas de veiller sur elle.

Jack accepta, parce que c'était ce qu'il comptait faire, de toute façon, mais dans un autre but, afin de la surveiller. Il se méfiait encore d'elle, plus par réflexe que pour une autre raison, et de toute façon, ils ne la connaissaient pas, alors il valait mieux faire preuve de prudence.

§§§§

Les jours et les semaines passèrent alors avec une certaine lenteur, chose que Lilith savourait tout doucement, se sentant en paix comme jamais auparavant. La vie au village était calme et simple, et par moments (qui étaient toujours courts, trop, malheureusement), elle parvenait à oublier sa mission, son but, et elle croyait (ou tentait de la faire) que cet endroit était sa maison.

Jack la suivait partout, enfin, c'est un peu exagéré, disons qu'il était sur ses traces très souvent, et cela ne la gênait même pas en fait. Cela aurait dû, mais elle comprenait, à nouveau, leur méfiance. Elle comprenait la raison pour laquelle ils ne lui faisaient pas confiance, tout simplement parce qu'ils avaient raison.

Elle remettait en doute de plus en plus le bien-fondé de sa mission et elle se disait que Speck avait bien raison en fin de compte, chose qu'elle se disait alors qu'elle côtoyait de plus en plus souvent la princesse Blanche-Neige. Cette dernière n'était pas parfaite non plus, mais pour l'instant, elle n'avait présenté à Lilith qu'un comportement bienveillant, vis-à-vis d'elle ou bien d'autres.

Pour la première fois, elle hésitait, d'une manière réelle et sincère. S'il ne s'était pas agit de sa famille, elle n'aurait rien fait, en fait, elle ne faisait rien.

Elle n'avait toujours rien essayé depuis sa première tentative, à moitié à cause de la surveillance qu'on faisait peser sur elle, à moitié parce qu'elle ne le voulait pas. De toute façon, elle avait encore du temps, elle pouvait bien prendre son temps, non ?

En tout cas, c'est ce qu'elle croyait, avant de se rendre compte de son erreur.

Trois semaines après son arrivée, alors qu'elle venait tout juste de prendre son bain (chose qu'elle faisait de plus en plus souvent depuis son arrivée. Cela faisait partie des bonnes choses de cet endroit.), elle eut une mauvaise surprise.

Elle se trouvait seule (bien évidemment) dans la salle où se trouvait la baignoire, elle en sortait tout juste, encore nue, et elle se trouvait devant le miroir, s'y regardant depuis la première fois depuis… depuis la fois où elle l'avait fait au château.

Seule Maud était présente dans la petite chaumière, puisque Blanche-Neige, Poussin et Costaud venaient tout juste de partir.

Quelques secondes après, Lilith sursauta, voyant son reflet disparaître, au profit du beau visage harmonieux de Christelle, visage déformé par la colère. Elle laissa échapper de ses mains l'objet qu'elle tenait, qui s'écrasa au sol, provoquant un bruit assourdissant.

Inquiète, Maud se dirigea rapidement près de la porte et demanda d'une voix forte :

« Lilith, est-ce que tout va bien ? »

Le regard rempli d'horreur, recevant la réalité en plein visage, l'elfe parvint à articuler d'une voix confiante et atrocement fausse :

« Oui Maud… Tout va bien... »