Chapitre 19 : La traîtresse qui n'en est pas une.

Dans son rêve, Lilith était vêtue comme lors de la fête. N'étant semble-t-il pas encore redescendue de son petit nuage, elle se mit à effectuer quelque pas de danse, seule, souriante. Elle sursauta en voyant que cette fois-ci, elle ne se trouvait plus dans la forêt de son enfance, mais dans la forêt aux sept couleurs.

C'était la première fois que cela arrivait depuis qu'elle avait renoué avec le monde des rêves, et cela signifiait deux choses, une bonne et une mauvaise.

La mauvaise, c'est qu'elle semblait peu à peu oublier cet endroit où elle avait vécut, grandi, avait été heureuse, et elle ne savait pas si elle saurait l'accepter.

Mais la bonne, c'était qu'elle paraissait considérer cet endroit comme sa maison, son foyer, l'endroit où elle voulait vivre. Cela signifiait qu'elle ne s'accrochait pas au passé, qu'elle allait de l'avant, et qu'elle commençait à accepter le fait que plus rien ne serait jamais comme autrefois.

Ce lieu était chez elle.

Ou du moins il pouvait le devenir.

Le fait qu'elle ait inconsciemment choisi cet endroit comme lieu où elle pourrait se réfugier montrait effectivement bien que là, elle se sentait en paix.

La jeune elfe sursauta à nouveau alors qu'elle se vit face à un miroir, miroir qu'elle venait de faire apparaître sans même s'en rendre compte.

« Qu'est-ce que… »

Quand elle s'était préparée pour la fête, la jeune femme ne s'était pas regardée, à aucun moment, n'osant pas le faire, et c'était pour cela qu'elle avait demandé son avis à Blanche-Neige. Parce qu'elle n'avait aucune idée d'à quoi elle pouvait bien ressembler.

Mais maintenant, elle voyait.

Elle se voyait.

Et elle ne se reconnaissait pas.

Dans le monde des rêves, elle était maintenant habituée à avoir des ailes, c'est vrai, et elle en avait beaucoup profité, renouant avec le bonheur de pouvoir enfin voler à nouveau.

Mais à aucun moment elle n'avait eu l'envie ou le désir de se voir, de se regarder ou même de se contempler. Dans le monde réel, parfois, elle était confrontée à des miroirs, mais elle n'avait jamais vraiment pris le temps de s'y mirer, si ce n'est par courts moments.

Elle n'en voyait pas l'intérêt à la base, c'était pire parce qu'elle n'avait plus ses ailes là-bas, elle tentait presque toujours d'éviter de se voir.

À cet instant, mise face à face avec elle-même par son propre esprit, elle ne pouvait plus reculer.

Devant elle se trouvait une belle elfe,vêtue d'une superbe robe bleue qui la mettait en valeur, assortie avec ses yeux, et qui laissait ses ailes à l'air libre. En voyant l'état de ses cheveux, elle se mit à sourire, admirant le travail que Blanche-Neige avait fait sur ceux-ci.

Cela faisait bien longtemps qu'on n'avait pas pris soin d'elle de cette manière, et cela ne fit que renforcer sa culpabilité, sentiment qu'elle tenta de repousser le plus loin possible. Ce n'était pas le moment de penser à ce genre de chose, pour le moment, la princesse dormait, elle était en vie, en sécurité.

C'était son moment, à elle, elle devait en profiter le plus possible.

Elle se regardait toujours, presque fascinée par ce qu'elle voyait, voyant quelqu'un qui n'était pas elle, ou quelqu'un qu'elle n'avait pas été depuis ses neuf ans.

Oui, elle était elle-même, c'était certain.

Et le fait est que cela n'avait rien à voir avec sa beauté, ou quelque chose de ce genre, non.

C'était parce qu'elle avait ses ailes, et aussi parce qu'elle comprenait en se voyant qu'elle s'était retrouvée.

Et qu'elle avait trouvé ici des gens qui allaient l'aider, qui l'aimaient, qui tenaient à elle.

Non, elle n'était bel et bien plus seule.

Elle savait cela, déjà, mais là, quelque chose avait changé.

Lilith se voyait, non pas telle qu'elle était réellement, mais telle qu'elle aurait dû être. Elle voyait l'elfe, la jeune femme confrontée à un choix impossible, mais qui n'était plus seule. Celle qui, en venant ici, avait découvert bien plus qu'elle n'aurait pu espérer, qui avait trouvé un foyer, des amis, et une autre famille que la sienne.

Elle posa une main sur le miroir, et elle sourit à son reflet qui lui répondit.

Quelque chose disparut en elle, quelque chose qui s'effritait déjà de plus en plus depuis son arrivée au village : à savoir la sensation qu'elle ne pourrait jamais être assez, qu'elle ne saurait pas être quelqu'un de bien.

Maintenant, tout était différent.

Elle était quelqu'un.

§§§§

Le miroir disparut, et Lilith prit naturellement le chemin du lac, ayant matérialisé ce dernier dans le monde des rêves. Ce dernier était superbe, et elle prit bien le temps de l'admirer, comme elle pouvait le faire dans la réalité.

Elle prit une profonde respiration, et ôta sa robe, avant de se jeter directement dans le lac. Ses ailes se replièrent dans son dos, afin qu'elles ne la gênent pas, et elle nagea pendant de longues minutes, profitant de chaque seconde, cédant à un acte impulsif.

L'elfe finit par en sortir ensuite, et elle s'ébroua, se débarrassant de l'eau dont elle était couverte, séchant ses ailes également, et elle eut un autre sourire.

Cela lui faisait réellement du bien, désormais, d'agir par et pour elle-même, sans être commandée par la reine Christelle. En réalité, c'est ce qu'elle faisait depuis son arrivée au village, mais, après avoir détruit son double, ce fait n'en ressortait que plus, puisqu'elle s'était définitivement délivré de son bourreau.

L'elfe ne savait pas encore comment elle ferait, mais elle se battrait contre la reine, non seulement elle ne tuerait pas la princesse, mais elle ferait également tout pour détruire le monstre qui avait failli la détruire.

Elle avait besoin de cela, besoin de le dire, de le hurler, de le crier au visage de Christelle. Sans que celle-ci puisse rien dire ou même se défendre.

Lilith maîtrisait de mieux en mieux le monde des rêves, depuis le temps qu'elle était là, elle savait comment faire pour faire apparaître ce dont elle avait besoin. Faire advenir le double de la reine Christelle fut un jeu d'enfant.

Elle était encore nue, mais elle s'en fichait, de toute façon, ce n'était pas réellement sa tortionnaire qui était là (et quant bien même, elle l'avait déjà vue ainsi), et si elle avait été devant la reine, elle ne se serait sans doute pas souciée de sa tenue, seulement de ce qu'elle avait à dire.

« Je n'ai plus peur de vous ! S'exclama-t-elle avec force et violence. Vous m'entendez Christelle ? Plus jamais je n'exécuterais vos basses besognes, je ne tuerais plus pour vous. Vous êtes celle qui méritez la mort, la torture, et aussi les pires souffrances. Quant à moi, je me battrais toujours contre vous, et jamais je n'arrêterais. Vous n'avez plus aucune emprise sur moi désormais, me comprenez-vous ? Je suis libre ! »

Peut-être n'était-ce pas totalement vrai. Peut-être s'illusionnait-elle encore, peut-être n'était-elle pas encore complètement libre, c'est vrai.

Mais peu importe.

Elle y croyait.

C'était ça, le plus important.

Et cela montrait d'autant plus à quel point elle avait changé.

§§§§

Quand Jack arriva, Lilith était encore nue, et elle venait tout juste de hurler à pleins poumons sur un double de Christelle, et elle se sentait bien. Un peu épuisée, certes, mais aussi profondément heureuse, et en paix. Elle avait fait ce qu'elle avait à faire.

Elle était à nouveau face au miroir, et vit Jack arriver, se figer, et rougir, un peu troublé. Elle comprit immédiatement, et elle fit apparaître sur son corps sa robe, afin que les choses ne deviennent pas bizarre entre eux.

(Enfin, elles l'étaient déjà, de toute façon.)

« Salut Jack. »

La jeune femme prit quelques secondes pour penser au fait que désormais, il était réellement et complètement normal pour eux deux de se retrouver ainsi dans leurs rêves, et cela la remplit de joie tout en l'effrayant.

Elle voyait encore plus son affection grandir envers le jeune homme, et si elle essayait de ne plus en avoir peur, le sentiment lui faisait presque mal.

« Rebonjour Lilith, lui répondit Jack avec son même sourire malicieux. Alors dis-moi, comment as-tu trouvé le bal ?

- Je te l'ai déjà dit je crois, non ?

- Oui c'est vrai. Mais assez peu. Quel est ton avis définitif du coup ?

Lilith sourit.

- C'était parfait. Je te l'ai déjà dit, je… ce genre de chose m'avait réellement manqué, et je suis… je suis tellement heureuse que vous ayez organisé cela. Et Blanche-Neige avait l'air d'être si heureuse et ravie de revoir Richard.

- Oui, en effet. Que penses-tu de lui ?

- Peu de choses, mais si dans ce que tu dis, tu me demandes si je pense qu'il pourrait être suffisamment bien pour notre princesse… Je pense qu'il l'aime réellement, pour elle-même, pas seulement pour son titre ou sa beauté. Et je crois que c'est réciproque.

- C'est bien mon avis. »

Un silence un peu inconfortable apparut alors entre eux. Enfin, Jack sembla vouloir dire quelque chose.

« Lilith, je… Puis, il se tut, et eut un sourire presque douloureux. Bonne nuit.

- Bonne nuit Jack », ajouta-t-elle, alors qu'elle le voyait s'éloigner.

Elle se sentit comme glacée à cet instant.

Depuis la fois où il avait appris son véritable but, c'était probablement la première fois qu'une de leurs rencontres se finissait aussi abruptement.

Et elle ne comprenait pas pourquoi.

§§§§

Jack, de son côté, était toujours dans le monde des rêves, mais ailleurs, et il se traitait mentalement d'idiot.

Pourquoi ?

Parce qu'il n'avait pas réussi à dire à Lilith ce qu'il, hé bien… voulait lui dire, tout simplement.

Qu'il l'aimait.

Et il n'avait pas pu.

Par peur, par hésitation, ou timidité, ou d'autres choses, qui sait ?

Il n'avait juste pas réussi.

Et ça le désolait, surtout quand on prenait en compte la manière dont il avait laissé Lilith.

Non mais quel idiot.

Oh, et oui, idiot et indélicat en plus.

Ce qui n'arrangeait pas tout le reste.

Il erra donc dans le monde des rêves pendant un certain temps, telle une âme en peine, ne cessant de se blâmer pour ne pas avoir osé agir, et surtout parler.

À son réveil, Jack ressentit une sorte mélancolie qu'il ne comprit pas.

§§§§

Maud était aveugle. C'est quelque chose connu de tous, une chose regrettée, bien sûr, puisqu'ils auraient bien aimé pouvoir lui rendre sa vue. Cela faisait déjà quelque temps que Lilith voulait essayer de faire quelque chose à ce sujet, et maintenant que sa magie était assez puissante et qu'elle parvenait à bien la contrôler, elle allait tenter de faire quelque chose.

« Maud, lui dit-elle alors. Elles étaient seules. Je pense que ma magie peut te rendre la vue. Mais il va falloir que tu me fasses confiance et que tu me laisses poser mes mains sur tes yeux. L'acceptes-tu ?

- Bien sûr Lilith, je te fais entièrement confiance. »

L'elfe eut un sourire douloureux, mais cette fois, elle parvint à ne pas se sentir trop coupable. Elle allait faire quelque chose de bien, et elle était en paix avec elle-même. Rendre sa vue à Maud n'effacerait pas ses propre crimes, mais c'était un début.

Elle posa alors ses deux mains sur les yeux fermés de l'ancienne gouvernante, et une sorte de lumière sembla jaillir de ses mains, sa magie guérissant peu à peu les yeux encore aveugles de Maud.

Après quelques secondes de ce traitement, l'elfe retira ses mains, soulagée d'avoir au moins fait cela de bien.

Et Maud ouvrit les yeux.

Recevant d'un seul coup la lumière en plein dans ces derniers, elle cligna des yeux à quelques reprises, avant de pouvoir supporter la lumière en question, et que sa vue retrouvée ne s'adapte.

Pour la première fois, elle vit Lilith.

Un sourire illumina le visage de la gouvernante, elle se leva, et, émue, serra Lilith dans ses bras.

Elle se mit à pleurer de joie, sentant avec soulagement sa vue revenir, comme elle avait pu l'être autrefois.

« Merci Lilith. Merci infiniment.

- Oh, vous savez Maud, ce n'est rien, se défendit modestement l'elfe, qui savait tout ce qu'elle avait déjà pu commettre auparavant. Maud continua à sourire et à la serrer dans ses bras, alors que ses larmes cessaient peu à peu de couler.

- Bien sûr que non Lilith, tu m'as rendue la vue ! Je ne pourrais jamais suffisamment te montrer ma reconnaissance, et je te serais toujours redevable.

- Non Maud, c'est moi qui toujours vous devrait quelque chose. Vous et les autres, vous m'avez accueillie sans vous poser de questions, vous m'avez offert un lieu où vivre. Et vous m'avez permise d'être heureuse à nouveau. Je ne saurais jamais vous rendre tout ce que vous m'avez donné.

- Oh, enfin, Lilith, il n'a jamais été question de cela voyons !

- Je sais, mais cela ne change rien au fait que vous m'avez sauvée Maud. Vous et tout les autres. »

Un silence apaisé se fit entre elle, alors que Maud jetait un coup d'œil à tout ce qui l'entourait.

« Dites-moi Maud, demanda avec curiosité l'elfe à l'autre femme, comment êtes-vous devenue aveugle ? Enfin, si ce n'est pas trop indiscret.

- Non, ce n'est rien. Quand la reine Christelle m'a chassée du château pour m'éloigner de Blanche-Neige parce qu'elle n'appréciait pas mon influence sur elle, je n'ai pas vraiment su où aller. Je me suis réfugiée dans ce village paisible, et je m'y suis installée.

- J'imagine que vous n'êtes pas devenue ainsi d'un seul coup.

- Non, en effet. Les jours ont passé, et, peu à peu, ma vue a commencé à s'affaiblir, sans que ni moi ni personne ne comprenne pourquoi. Ma vue a continué de décliné, malgré nos tentatives pour enrayer le processus, et un jour, il était trop tard. Je ne voyais plus.

- Je suis désolée Maud.

- Ne le sois pas. Sans toi, je serais toujours aveugle, alors que maintenant, je peux à nouveau voir le visage de ma chère Blanche-Neige. Et celui de Beth également.

- Oui j'en suis bien certaine, ajouta avec humour la jeune elfe. Voulez-vous aller les voir ?

- J'allais justement le proposer. »

§§§§

Tout le monde éclata en énormes cris de joie quand ils apprirent ce que Lilith avait fait à Maud, et la manière dont elle l'avait aidée.

Maud était très appréciée dans le village, de ce fait, tout le monde sembla complètement accepter Lilith, même ceux qui ne l'appréciaient pas forcément à la base. La jeune femme reçut alors les remerciements de tous, avec gêne, puisqu'elle ne considérait pas ce qu'elle avait fait comme un acte héroïque. Par son attitude de résistance contre la reine Christelle pendant qu'elle était encore au château, Maud était bien plus une héroïne qu'elle.

« Félicitations ! Lui lança alors Jack, qui ne semblait pas réussir à s'éloigner d'elle pendant très longtemps, non pas qu'elle s'en plaigne.

- Salut Jack, alors, comment vas-tu ? »

Si on ne comptait pas le monde des rêves, ils ne s'étaient pas revus depuis la fête, et l'elfe, qui n'avait pas oublié l'étrange attitude de son ami pendant leur conversation dans l'autre monde, se sentait quelque peu incertaine.

Il ne lui dit pas qu'il ne se sentait pas comme d'habitude, lui-même ne comprenait toujours pas ce qu'il lui arrivait, étant donné le fait qu'il ne se souvenait toujours pas de ce qu'il se passait dans le monde des rêves.

Ce que Jack savait pertinemment en revanche, c'est qu'il voulait lui parler, et lui dire quelque chose.

Avouer ses sentiments à l'elfe lui paraissait être un bon début, mais à nouveau, il n'y parvenait pas, pas plus que Lilith elle-même, par ailleurs.

Celle-ci savait qu'elle n'y parviendrait sans doute jamais, à cause de tout ces mensonges, et ces faux-semblants présents dans le monde réel. Même dans l'autre monde, elle ne savait pas si elle parviendrait à se déclarer.

Elle aurait voulu lui dire Je t'aime, elle aurait voulu croire qu'une histoire entre eux était possible, elle aurait voulu croire qu'elle le méritait lui, et que son âme à elle n'était pas trop sombre.

Elle aurait voulu espérer, penser que tout n'était pas déjà perdu, détruit, ruiné par faute.

Elle aurait voulu…

Il y avait tellement de choses qu'elle voulait.

Elle voulait vivre, aimer, être heureuse, changer les choses et détruire la reine, elle voulait que son peuple vive.

Elle voulait être libre.

Et il n'y avait que dans le monde des rêves qu'elle pouvait l'être.

§§§§

Cela n'aurait pas été un mensonge que de dire que Lilith se réfugia dans ce monde factice un peu trop souvent dans les jours qui suivirent. Cela devait bien faire six mois qu'elle était ici, dans ce lieu, et elle ne voulait plus partir de ce village.

Mais elle ne savait plus comment gérer ses sentiments pour Jack, peu importe le monde, et même si il y avait encore la problématique du meurtre, et celle de ses parents, c'était bien une des choses qui la préoccupait le plus.

En rêve, c'était pire, parce qu'elle n'arrivait pas à se contrôler, et une étrange atmosphère régnait entre eux quand ils se retrouvaient là-bas, atmosphère qui se répercutait sur le monde réel.

Si Lilith avait été un peu plus informée, elle aurait pu qualifier cela de tension sexuelle.

Rien ne s'était passé entre eux, et cela n'arriverait sûrement pas directement. Pas tout de suite, sauf si Lilith réussissait à faire disparaître tout ce que Christelle lui avait fait subir. Depuis qu'elle était dans le monde des rêves, elle y arrivait peu à peu, sauf qu'elle n'oublierait jamais.

Les tortures, les viols, la manipulation, le sort de son peuple, et de sa famille…

Tout cela avait traumatisé Lilith, et si depuis son arrivée dans le village, elle avait commencé à se reconstruire : reconstruire son estime d'elle-même, sa confiance en elle-même, sa capacité à croire en les autres et à leur faire confiance… il y avait d'autres choses pour lesquelles le processus serait plus long.

Et même si elle cachait aux autres, l'épisode de la possession, quand elle avait été prisonnière d'elle-même, de son propre esprit, quand son corps n'avait pas su se défendre, quand elle n'avait plus été elle-même, et que la reine Christelle l'avait privée de son libre-arbitre, cela n'avait pas arrangé les choses.

Lentement, ses blessures se refermaient les unes après les autres.

Et elle allait mieux.

Mais il y avait encore tant de choses qui n'allaient pas chez elle, comme la perte de ses ailes, ça aussi ça l'avait minée. Même si le monde des rêves aidait beaucoup, pour l'instant, cela ne suffisait pas.

Dans le monde réel, elle renouait peu à peu avec le combat, entraînant Blanche-Neige à se battre à l'épée, afin que cette dernière ne soit pas trop démunie si un jour elle était en danger. La princesse se révéla être très bonne élève, et si cet entraînement assez court ne pouvait pas être suffisant face à des soldats entraînés, cela l'aiderait au moins à ne pas se faire battre trop vite.

Par effet de surprise, elle pourrait peut-être même réussir à les battre.

Juste après la fête, Richard était repartit sur le champ de bataille, promettant de ne rien dire au roi Conrad, et de les prévenir eux dès que la guerre serait finie.

Blanche-Neige était à la fois heureuse et mélancolique, souffrant d'être encore une fois séparée de son bien-aimé, qui lui avait assuré qu'il souffrait tout autant qu'elle. Ils avaient tout deux comme projet de se fiancer lorsque tout leurs tracas seraient terminés.

La jeune princesse en avait parlé avec Lilith, après l'un de leurs entraînements, et cette dernière avait approuvé l'idée avec enthousiasme.

Elle-même ne savait plus où elle en était, alors tant mieux si l'autre femme le savait…

« Et toi Lilith ? Où ça en est toi et Jack ? »

La jeune elfe faillit s'étouffer avec l'eau qu'elle buvait, tant la question de Blanche-Neige la désarçonna par sa franchise.

« Je ne vois pas de quoi tu parles.

La princesse roula des yeux.

- Oh je t'en pris Lilith ! Il y a deux histoires d'amour qui passionnent ce village : celle entre Maud et Beth, qui est déjà en bonne voie, et celle entre toi et Jack. Tout le monde ne parle que de cela… enfin, quand vous n'êtes pas dans le coin, bien sûr. Alors ?

- Jack et moi ne sommes pas amoureux. »

Ce n'était pas totalement un mensonge, après tout, il n'étaient pas strictement ensemble.

« Mais, tu l'aimes ? Demanda la princesse qui semblait déjà sure de la réponse.

- Oui, avoua l'elfe, ne pouvant mentir devant les yeux plein d'attention et d'intérêt de la princesse. Mais de toute évidence, ajouta-t-elle, ce n'est pas réciproque. »

Blanche-Neige la regarda avec un air si incrédule, que, si la situation n'avait pas été beaucoup trop bizarre pour cela, l'elfe aurait sans doute éclaté de rire.

« Mais enfin Lilith… c'est tellement évident que Jack est amoureux de toi ! »

Oh, comme je voudrais y croire.

Et même si c'était vrai, qu'est-ce que cela changerait ?

§§§§

Les jours passèrent à nouveau, et Jack commit l'irréparable.

Il avoua ses sentiments à Lilith.

(Dans le mondes des rêves, bien sûr.)

Cela se passa après une journée particulière, durant laquelle les interactions entre les deux jeunes gens se révélèrent encore plus étranges que d'habitude, et pendant la nuit, Jack craqua complètement, avouant enfin ce qu'il avait sur le cœur.

Une conversation sans but ni intérêt les amena à cela, enfin, amena plutôt Jack à se déclarer.

Et Lilith n'avait rien répondu. Elle était restée sur place, glacée, interdite. En elle se disputaient la joie et la peur, aucune des deux n'avaient gagné, et elle n'avait pas su quoi répondre.

Jack l'avait regardée pendant quelques secondes avec tellement d'espoir dans les yeux, et elle n'avait rien répondu.

Elle avait essayé, bien sûr, les mots étaient déjà prêts, et il aurait été tellement facile et libérateur de les laisser s'échapper, et de lui faire comprendre que c'était réciproque, mais elle n'y arrivait pas.

Elle aurait voulut lui dire ce qu'il ne savait pas encore, tout le reste de son passé qu'ils n'avaient pas encore évoqué ensemble, mais elle ne pouvait pas.

Elle voyait l'amour dans les yeux de Jack, mais son esprit lui jetait au visage les yeux de la reine Christelle, et son sourire sardonique remplaçait le sourire joyeux et doux du jeune homme.

Au bout de quelques minutes de silence, le regard de Jack se fit plein d'incompréhension, de surprise et de tristesse.

Lilith tremblait, soudainement devenue muette, alors que toutes ses souffrances passées lui revenaient en plein visage, et que la peur la dominait peu à peu. Elle sentit très rapidement qu'elle allait pleurer, ses yeux se remplirent de larmes sans qu'elle puisse faire quoi que ce soit.

« Je suis désolée Jack », parvint-elle enfin à murmurer, les larmes aux yeux.

Elle n'arriva pas à dire autre chose.

Cette fois-ci, ce fut elle qui coupa leur conversation.

§§§§

Le jour suivant, ce ne fut que tensions entre les deux jeunes gens, et elle fut assez négative.

Elle ne fut que cela, en fait.

Lilith ne comprenait pas pourquoi elle s'était tue, pourquoi elle n'avait pas réussi à articuler un seul mot, alors qu'elle aurait voulu pouvoir crier son amour à Jack.

Et elle finit par réaliser ce qui l'avait bloquée.

La reine.

Ce que la reine lui avait fait lui pesait encore, même dans le monde des rêves, encore plus dans le monde réel.

Elle allait mieux.

Mais est-ce que ça serait suffisant ?

Le soir, elle finit par comprendre que oui.

Elle savait que tout cela ne disparaîtrait pas, mais eux, ils étaient là.

Ses amis, sa nouvelle famille.

Et Jack, aussi.

Elle était en train de se reconstruire, de faire à nouveau ses propres choix.

Et surtout, elle se devait d'être honnête avec lui.

Quand elle apparut devant lui, dans l'autre monde, il ne fit même pas mine de fuir.

La regardant avec une tristesse assez mal cachée, mais sans colère ni déception ou quoi que ce soit contre elle.

« Tu sais Lilith, fit-il en soupirant, tu aurais pu me dire que tu…

- La reine Christelle m'a violée ! L'interrompit-elle brusquement. Le regard du jeune homme se remplit d'horreur, alors que la réalisation le frappait. Elle m'a violée pour la première fois il y a des années, quand j'avais seize ans. Et elle a continué, plusieurs fois, dans les années qui ont suivi. Elle a recommencé quand je suis allée la voir au château.

- Mais… pourquoi ?

- Parce qu'elle est un monstre ! C'est pour cela que je n'ai rien pu te dire, parce que j'avais peur. Et j'ai toujours peur, mais j'ai confiance en toi. Je t'aime Jack ! Mais j'ai seulement peur que l'histoire recommence et qu'elle me détruise. »

Lentement, le jeune homme se rapprocha d'elle, et il la prit dans ses bras avec douceur.

Elle éclata en sanglots et se mit à pleurer comme elle n'avait jamais pleuré auparavant, puis elle se mit à sourire.

« Tu sais… c'est la première fois que je le dis à quelqu'un. Que j'ose enfin en parler. Avant… ça m'était impossible.

- Je suis désolé de ce qu'elle t'a fait subir.

- Tu n'as pas à l'être. Jack, vous m'avez sauvée ! Sans vous tous, je sais que j'aurais continué à sombrer comme je le faisais auparavant, je serais devenue comme elle. »

Et elle savait pertinemment que c'était le cas.

« Ne pense même pas à me contredire, c'est clair ? Tu sais tout aussi bien que moi qu'elle était en train de me changer, elle… Ne me dit pas que je suis plus forte qu'elle, que j'aurais pu résister, ou quelque chose comme ça. Parce que je sais parfaitement que c'est faux. Sans vous, je ne serais plus rien. »

Jack se détacha alors d'elle et il la regarda avec fierté.

« Tu as réussi à résister contre elle toutes ces années. Tu as obéi à ses ordres et commis de terribles actes, c'est vrai, mais tu n'avais pas d'autre choix. Et tu n'as jamais complètement abandonné. Tu es forte Lilith, bien plus que tu ne sembles le penser. »

A cet instant, la jeune elfe eut n'eut aucune hésitation, et elle se décida enfin à faire ce qu'elle voulait faire depuis longtemps : embrasser Jack.

Si ce geste prit en quelque sorte le jeune homme par surprise, cela ne l'empêcha pas d'y répondre très vite, et ils poussèrent tout deux un soupir de contentement.

Ce n'était pas à proprement parler le premier baiser de Lilith, mais c'était son premier baiser consenti (ceux avec la reine Christelle n'étant pas de cet ordre là) et réellement amoureux, aussi.

Et elle était en train d'en apprécier chaque seconde, puisque celui-ci lui permettait de mettre complètement de côté ceux qu'elle avait pu avoir avec Christelle.

Peu à peu, Jack devint de plus en plus entreprenant alors que le baiser se poursuivait, et ce n'était pas pour déplaire à Lilith.

Cette dernière était habituée à ne pas pouvoir dire non, et ce n'était en rien une bonne chose, c'est certain. Mais le fait est qu'elle aimait Jack et qu'elle le désirait, aussi, depuis pas mal de temps, peut-être même avant qu'elle se soit rendue compte qu'elle l'aimait.

De ce fait, elle ne protesta à aucun moment.

Sauf que, d'un seul coup, les mains de Jack s'arrêtèrent brusquement, et il s'écarta.

Il souriait toujours, et il déclara :

« Je t'aime Lilith. Vraiment, mais là je pense qu'on va trop loin, trop vite. Surtout après ce que tu as vécu. Alors… je pense qu'on devrait s'en tenir là et reprendre au moment où tu le voudras. D'accord ? »

Lilith sursauta, interloquée, comprenant ce que Jack lui proposait, et ses yeux se mouillèrent de larmes une nouvelle fois.

Parce que c'était inespéré.

Parce que, pour la première fois, quelqu'un lui demandait son consentement, et ne tentait pas de lui voler son libre-arbitre.

Elle serra alors son petit-ami non officiel dans ses bras.

« Merci Jack… tu n'as pas idée d'à quel point ça compte pour moi. »

§§§§

Lilith se sentait heureuse. Certes, Jack ne se rappelait toujours rien de ce qui la concernait et qui était issu du monde des rêves, mais bon. Au moins, elle savait que ses sentiments étaient réciproques, et que lui ne lui ferait jamais de mal.

Allant marcher dans la forêt, elle tomba sur l'esprit de la forêt qui s'était matérialisé juste à côté d'elle.

« Hé bien Lilith, comment vas-tu ?

- Très bien esprit. Je me posais une question.

- Je t'écoutes.

- Saurais-tu me guérir ? »

Le sourire de l'esprit se fana et disparut face à la requête de l'elfe. Il soupira.

« Tu veux dire, faire disparaître ce que la reine Christelle t'a fait subir ?

- Oui. Et me rendre mes ailes aussi.

- Non, malheureusement. Je suis désolé Lilith, fit-il en voyant son air déçu, mais ce n'est pas en mon pouvoir.

- Pourquoi donc ?

- La magie de la reine Christelle, celle qu'elle a utilisé contre toi, est beaucoup trop puissante, et elle est toujours en toi. De plus, sa magie à elle existe toujours, il faudrait qu'elle soit détruite pour que je puisse faire en sorte que tu redeviennes telle que tu étais avant.

- Je comprends esprit, ne t'en fait pas. »

Deux jours plus tard, Lilith avait réfléchi à tout ça, au fait de oui ou non coucher avec Jack. Elle aurait pu le faire ce jour-là, elle aurait voulu le faire, mais cela n'aurait certainement pas été le bon moment.

Mais maintenant, elle savait qu'elle pouvait avoir confiance en lui, et de toute façon c'était ce qu'elle voulait aussi, parce qu'elle l'aimait, et parce qu'elle voulait oublier de toutes ses forces ce que la reine lui avait fait.

Alors, le soir même, dans le monde des rêves, elle alla le voir pour lui dire qu'elle était prête.

Et ce fut la meilleure nuit de sa vie.

§§§§

La journée qui suivie fut merveilleuse pour la jeune femme, parce qu'elle la passa avec Jack, à discuter et à rire avec lui, et ce même s'il n'avait aucune idée du fait qu'ils avaient passé la nuit ensemble, et pour la première fois depuis longtemps, Lilith se sentait heureuse, sans douleur ou presque.

Ce qu'elle ne savait pas, c'est que la situation n'allait pas durer.

Pendant la journée, Poussin fut chargé par Blanche-Neige de l'aider à ranger la maison qu'elle, Maud et Lilith habitaient, et au bout d'un moment, celui-ci arriva à la chambre de Lilith, qui certes était parfaitement rangée, mais qui avait besoin d'un peu de nettoyage.

Et, Poussin étant qui il était, à savoir un incorrigible maladroit, il fit tomber au cours de son ménage le sac de Lilith, dans lequel était un certain nombres de ses affaires, dont quelques unes venaient du château.

Et parmi elles, le jeune nain reconnut des objets qui, il en était certain, appartenaient à la reine Christelle.

Il resta glacé pendant quelques secondes, ne comprenant pas ce qu'il voyait, ne parvenant pas à l'accepter, alors que son cerveau lui hurlait qu'il n'y avait pas d'autre explication possible.

« L'Ancien ! L'Ancien ! S'exclama-t-il en allant chercher le vieux nain. Venez vite, il faut que je vous montre quelque chose. »

Celui-ci le suivit sans comprendre ce qui agitait son jeune ami, avant de soudainement comprendre la vérité. Le sac de Lilith (qu'ils n'avaient jamais fouillé avant, par respect pour elle) contenait des objets compromettants, beaucoup trop, dont du poison, et les deux nains durent se rendre à l'évidence.

Leur chère amie Lilith n'était une réalité qu'une vile traîtresse.