== Chapitre 10 – Le Bout du Chemin ==

Cela faisait une semaine qu'Elias avait quitté Kaamelott.

D'ordinaire, lorsqu'on avait une route dégagée et une idée précise de sa destination, ce délai était amplement suffisant pour atteindre même les frontières les plus reculées d'Orcanie, pauses pipi et casse-croûtes à l'auberge inclus. Cependant, lorsqu'on suivait au petit bonheur – et sans réel talent de traqueur – une piste hors des sentiers battus, là où la couche de neige atteignait parfois le ventre de sa monture, sept jours avaient à peine permis à Elias d'arriver aux abords du mur d'Hadrien.

Il laissa échapper un sifflement d'appréhension quand son cheval trébucha légèrement, probablement gêné par une racine dissimulée. L'animal se stabilisa immédiatement et repris son avancée dans les sous-bois. Pour avoir eu la politesse de ne pas l'avoir envoyé valser au sol, Elias le gratifia d'une tape amicale sur l'encolure.

La bête leur avait été offerte en cadeau de mariage par Mehben, Mehgan et leurs cornichons de maris. Certainement qu'ils pensaient la ménagerie qu'Elias partageait avec Merlin incomplète et en cruel manque d'un nouveau pensionnaire. Le destrier sortait tout droit des écuries du père de Petrok. A en croire le bonhomme, sa famille jouissait d'une grande expérience dans l'élevage équestre depuis plusieurs générations ; le spécimen en présence était notamment issu d'une longue lignée de chevaux de bataille, ceux-là même qui auraient porté Locrinus dans ses nombreux combats contre les Huns.

Boniment éhonté ou non, personne n'aurait pu nier que l'animal avait du charme. De son museau racé au dernier poil de sa robe d'ébène, le jeune cheval à l'œil vif respirait la grâce et la robustesse. Une force paisible, mise en valeur par un écrin chatoyant.

Immédiatement conquis, Merlin l'avait adoré sur-le-champ, à la surprise d'Elias. Son époux n'était habituellement pas très friand d'exploitation animale ; même s'il considérait l'affaire comme un mal nécessaire, l'enchanteur l'avait déjà vu jeter des regards tristounets à des bœufs tractant une lourde charrue, ou à des chevaux attelés à une diligence revenant d'un long périple. Alors voir le vieux hibou caresser avec révérence le pelage noir luisant du destrier et lui murmurer à l'oreille des inepties druidiques s'était révélé des plus étonnants.

Dans sa grande capacité à énoncer des évidences, Merlin avait nommé le cheval Nos – « nuit », en vieux gallois. Si réellement le sang qui coulait dans les veines du cheval était celui de nobles ancêtres rompus à la violence des combats, il devait s'emmerder ferme, car son nouveau maître n'avait que promenades forestières et balades dans les collines à lui proposer. Quelque part, Elias était prêt à parier que cette excursion à travers l'île de Bretagne ravissait le canasson autant qu'elle mettait ses capacités à l'épreuve. Pour le moment en tout cas, l'endurance de l'animal faisait honneur à ses – supposés – aïeuls.

Cependant, même le plus fin destrier au monde ne saurait filer plus droit que la main qui le guidait, et malgré ses dix heures minimum de chevauchée journalière, Elias avait l'impression de tourner en rond. Au tout début de son périple, il avait naïvement pensé que les traces laissées par le cheval d'Alban seraient suffisantes pour le retrouver, même avec presque deux jours de retard. Après tout, il avait vu très nettement dans quelle direction le salopard s'était tiré. Seulement voilà : la piste était vieille de deux jours, justement, et déjà recouverte par de la neige fraîchement tombée. Sans compter la myriade de sabots, bottes et autres roues de carrioles qui avaient tout saccagé depuis.

Même un vrai traqueur professionnel aurait eu le plus grand mal à s'y retrouver, alors pour quelqu'un qui n'y connaissait rien, on approchait l'impossible. A ce stade, seul le nez exercé de Mogriave aurait pu démêler un tel fatras, s'il avait su quoi chercher.

Un petit pincement de regret saisit le magicien à cette pensée, mais Elias se figura que le vieux chien était plus à sa place devant la cheminée du laboratoire qu'à crapahuter dans deux pieds de neige verglacée, de toute manière. Même si un peu de présence n'aurait pas été de refus.

Elias en était le premier surpris, mais voyager sept jours avec pour seule compagnie le crissement de la neige sous les sabots de Nos, le cliquetis des fioles dans sa besace et le vent sifflant dans les branches commençait à peser lourd sur ses épaules. Lui qui avait passé près d'un siècle à tenir ses contemporains à l'écart, à se satisfaire de sa propre compagnie, c'était un comble tout de même. Pourtant, la vérité était bel et bien là : une flopée de gens lui manquait.

Enfin, une flopée... pas tant que ça non plus. Merlin, bien sûr. Mehben et Mehgan, évidemment. Mogriave. Et un petit peu la ribambelle de corniauds qui gravitaient autour de ses apprenties, aussi. Un tout petit peu. Autant être honnête jusqu'au bout.

C'était à l'approche de la nuit qu'il ressentait le plus vivement cette solitude. Pour voyager léger et ainsi ménager son cheval, il n'avait pas emporté de tente avec lui. Au moment de partir, la décision lui avait parue intelligente et réfléchie, mais elle avait sacrément perdu son attrait dès la première halte où il avait fallu dormir à la belle étoile. Dans la neige. Avec comme seule source de chaleur un petit feu de camp et une couverture bien trop mince.

Résultat, Elias dormait peu. Il repoussait la mise en place de son « campement » du soir au tout dernier moment, et reprenait la route avant l'aube, lorsque la luminosité était suffisante pour ne pas percuter les arbres. La simple possibilité de crever d'hypothermie au milieu de son sommeil était suffisante pour lui garder les mirettes grandes ouvertes. Entre deux frissonnements, le visage presque entièrement masqué par son écharpe et son bonnet, il pensait amèrement à Kaamelott, son lit, sa couette et sa cheminée. La chaleur du corps de Merlin contre lequel se lover pour faire barrage au froid hivernal. Le fauteuil installé devant les flammes, à partager une tisane avec le druide après une longue journée de boulot. Bon sang, même la chaleur d'un chat endormi sur ses cuisses lui manquait.

Entre le deuxième et le troisième jour, il avait tenté de dormir en journée pour pouvoir continuer à avancer de nuit. Mauvaise idée. Nos avait glissé sur du verglas dans l'obscurité et avait bien failli se péter une jambe, ce qui aurait été une petite catastrophe à plusieurs égards. Non seulement Merlin en aurait fait une jaunisse, mais progresser hors sentier dans l'épaisse couche de neige était déjà suffisamment lente et pénible avec un cheval – la pauvre bête levait parfois haut les jambes pour pouvoir avancer – et Elias n'osait même pas imaginer le temps qu'il mettrait s'il devait percer à pied l'affreuse croûte blanche.

Sûrement qu'il lui faudrait jusqu'au printemps pour atteindre l'Orcanie. Si toutefois c'était vers là qu'Alban se dirigeait.

Ah. Voilà. Pire que le givre, une autre préoccupation était à blâmer pour ses insomnies : localiser ce fils de gobelin. Les possibilités tournaient dans sa tête à chaque minute de chaque heure, picorant sa cervelle gelée comme autant de corneilles moqueuses.

La piste la plus évidente – et, autant ne pas se mentir, la plus facile – restait l'Orcanie. Par un obscur procédé, Loth et sa délicieuse épouse étaient parvenus à briser leur confinement pour engager ce scélérat d'Alban et l'envoyer enlever Yoan. Tout ceci pour avoir un moyen de pression sur Arthur et le forcer à les réhabiliter contre le retour de son fils unique. Tonton et tata orcaniens seraient bien capables de fomenter une telle combine ; leurs moyens pour la mettre en œuvre, cependant, demeuraient extrêmement restreints, pour ne pas dire inexistants. S'ils étaient coupables, le tour de force était remarquable.

Lancelot ? Non. Le mode opératoire ne correspondait pas au bonhomme. Trop fourbe, pas assez frontal.

Un groupe de mercenaires indépendant, alors ? Une bande de tocards à laquelle Alban serait rattaché, et qui espérait tirer une belle rançon de l'enlèvement du prince héritier. Plausible.

En vérité, Elias se fichait pas mal du vrai commanditaire et de ses motivations. Il comptait bien rattraper son « cher » confrère avant qu'il n'arrive à destination et lui faire possiblement avaler son extrait de naissance. Malgré sa promesse de faire tout son possible pour ramener le glandu en vie, Elias ne pouvait pas garantir de garder son sang-froid quand viendrait le moment d'appréhender l'autre courge. Surtout après autant de jours à crapahuter dans la neige sans vraiment dormir et en mâchouillant deux lamelles de bœuf séché par jour.

D'autant que le corniaud rendait sa trace incroyablement ardue à suivre. Oh, Elias avait bien croisé la route d'une paire de bûcherons ou de bergers en vadrouille qui se souvenaient vaguement d'un cavalier solitaire accompagné d'un gamin un poil trop remuant. Comme ça ne courait pas les collines, un tel duo, ça avait tendance à marquer les esprits. Mais au moment de donner des indications claires sur la localisation du bonhomme, rideau les cocos. Elias n'avait récolté que des bredouillements approximatifs et des regards bovins, lorsque ce n'était pas carrément des remarques sarcastiques du genre : « Si vous croyez que j'ai l'temps de noter vers où tout l'monde circule dans ce fieffé pays ! J'peux pas dire que j'ai bien l'occasion ! »

Heureusement, Elias pouvait compter sur d'autres méthodes de renseignement que ses contemporains, les Dieux soient loués. Plusieurs fois par jour, l'enchanteur ensorcelait les corbeaux qu'il croisait en chemin, leur donnait la description d'Alban et les envoyait survoler la forêt en éclaireurs. De temps en temps, l'un d'eux revenait avec un début de piste concret, mais de façon générale les informations que les oiseaux lui ramenaient étaient imprécises, quand elles n'étaient pas complètement hors sujet.

Non et puis, au plus il allait au Nord, au plus les bestioles avaient un accent impossible à déchiffrer. Comme si ce n'était pas déjà assez compliqué comme ça de se coltiner la traversée de l'île version aventure sauvage, en grappillant une unique heure de sommeil par jour et en passant les vingt-trois autres à se peler le fondement, il fallait maintenant composer avec le patois local des piafs.

Elias se fit la très juste réflexion qu'il aurait fait un druide merdique. Dans un coin de sa tête, il avait commencé une liste des détails de son périple à ne surtout pas évoquer devant Merlin à son retour. Il y ajouta « problème de communication avec la faune endémique », juste derrière « incapacité à construire un abri décent pour la nuit » et « pas foutu de se repérer dans la forêt au milieu de tous ces arbres qui se ressemblent. »

En dépit de ces désagréments, Elias sentait qu'il se rapprochait. Il ne savait pas exactement pourquoi, mais depuis qu'il avait passé la frontière Sud de la Carmélide, quelque chose dans l'air lui paraissait différent. Plus avenant. Ou alors c'était tout simplement parce qu'il avait cessé de neiger et qu'il pouvait enfin espérer sécher un peu.

Finalement, le moral, ça ne tenait pas à grand-chose.

Elias guida Nos en lisière de bois, le long d'un mince ruisseau à peine visible. Le sillon qu'il suivait depuis des jours – et qu'il espérait vivement être la trace du passage d'Alban – se faisait de plus en plus net. Soit il n'avait pas beaucoup neigé en Carmélide cette semaine-là, en comparaison avec les terres au Sud, soit Elias gagnait du terrain sur le ravisseur. La seconde option serait préférable : il n'allait pas tarder à manquer de vivres et sa monture commençait à montrer des signes évidents de fatigue. Cette petite excursion punitive n'avait que trop duré.

Le ruisseau décrivait un arc pour s'éloigner des bois, et la piste faisait de même. Elias fronça les sourcils ; jusque-là, Alban avait pris soin d'avancer en forêt, à l'abri des regards. Pourquoi choisirait-il soudainement de se promener en terrain découvert ? La réponse lui échappait, mais en l'absence d'un meilleur cap, l'enchanteur délaissa le couvert des arbres et suivit le sillon directeur en plein milieu de la lande gelée. Avec un peu de chance, il atteindrait d'autres sous-bois avant le coucher du soleil. S'il existait quelque chose d'encore moins marrant qu'une nuit sans tente dans la forêt, c'était une nuit sans tente sur un plateau, exposé aux éléments et bien en vue de tous les nuisibles – animaux et humains – du bled.

Avec étonnement, Elias constata que sa piste rejoignait un petit sentier à flanc de colline. Plus surprenant encore, ce même sentier débouchait au bout de quelques minutes de marche sur une route assez large pour y faire passer une carriole. Ici, la neige était damée par un passage plus soutenu de voyageurs, mais un jeu de sabots fraîchement imprimé dans le sol se détachait du reste. L'enchanteur se sentit sourire à travers son épuisement. Il touchait au but, il pouvait presque le sentir dans l'air glacé.

Nos se lança bien volontiers sur la route, certainement aussi heureux qu'Elias de laisser derrière lui l'immonde poudreuse gluante. Le cheval profita même de cette liberté de mouvement retrouvée pour allonger progressivement la foulée et transformer son pas rapide en petit trot. Son cavalier le ramena bien vite à une allure raisonnable.

« Doucement, garçon, intima le magicien. On sait pas pour combien de temps on en a encore à crapahuter comme ça, alors on y va mollo, d'accord ? Mais j'suis content moi aussi de changer d'air. »

Nos s'ébroua et ne retenta pas de forcer l'allure. Elias flatta l'encolure du jeune cheval en récompense et se concentra sur la suite de la route.

A mesure qu'ils avançaient, le sourire satisfait du sorcier s'estompait. D'autres traces se rajoutaient petit à petit en parallèle de celles qui l'intéressaient, les croisant souvent, les effaçant parfois. Les contrevenantes indésirables se firent de plus en plus présentes à la faveur de sentiers qui rejoignaient la route principale, si bien qu'Elias se retrouva bientôt immobile à un carrefour, sans plus savoir dans le méli-mélo de neige piétinée ce qu'il était censé suivre, ni lequel des quatre embranchements prendre.

« Non mais dites-moi que c'est pas vrai ! » feula le magicien écœuré.

Une vive frustration se mit à lui chauffer les oreilles. Vraiment ? Sept jours à se geler le derche sur une selle, pour en arriver là ? Vraiment !?

Elias embrassa du regard ses alentours, espérant repérer un corbeau, une corneille ou même un foutu pigeon qu'il pourrait envoyer survoler la lande. A défaut de piaf, ses yeux se posèrent sur un genre de petite chaumière juste en retrait de la route, devant laquelle un homme était en train de fendre des bûches qu'il piochait dans une brouette pleine. Ce dernier suspendit sa tâche pour dévisager l'enchanteur, un bras appuyé sur sa hache.

C'était un géant tout en épaules et en muscles, chauve, avec une bonne bedaine qui pointait de sous son habit de laine et un poitrail plus large que celui d'un bœuf. Il avait des yeux de goret et les lèvres pincées du bonhomme affligé de constipation chronique. En quelques mouvements de ses bras épais comme des cuissots de cerf, il pouvait facilement briser tous les os d'Elias un à un, si l'envie lui en prenait. Ce n'était pas de gaité de cœur, mais l'enchanteur n'avait pas le choix : si quelqu'un avait vu passer Alban dans ce coin paumé, c'était forcément ce type-là.

Elias approcha prudemment sa monture de la cabane et l'arrêta à une distance qu'il estimait sécurisée. De derrière le billot, une ombre mouvante attira son attention et le fit grimacer. Le paysan – ou bûcheron, ou charpentier, ou n'importe quel métier que l'on pouvait pratiquer au milieu d'un plateau désert bordé par la forêt – possédait un chien. Une espèce de croisé berger / ogre des collines. A l'image de son patron, la bête était monstrueusement grande, à peine moins haute sur pattes qu'un poney. Le molosse avait l'air aussi doux qu'un loup enragé, ses babines légèrement retroussées sur des crocs grand modèle pour bien montrer à quel point il approuvait la présence d'un inconnu. Elias se figura que si un pauvre bougre avait le malheur de se faire mordre l'oignon par ce colosse, il ne pourrait sans doute pas s'asseoir avant quatre générations.

Pour sa part, le mage allait garder son anatomie bien en sécurité, sur sa selle. Question d'auto-préservation.

« Bonjour, salua-t-il avec les derniers vestiges d'amabilité qu'il lui restait en réserve. Ça fait longtemps que vous êtes là ?

- Bah… ça va faire vingt-trois ans tout à l'heure, » lui répondit l'ahuri.

A priori, l'espace qui séparait ses deux oreilles était aussi épais que sa hache, et bien moins aiguisé avec ça. Cette fois-ci c'était sûr, Elias avait affaire à un paysan breton pure souche, né et élevé sur l'île. Quelle veine.

« Je veux dire, là, dehors, précisa-t-il en tentant de garder un semblant de calme.

- Aaaah… une heure ? P'têtre deux ? J'sais pas.

- Et merde… bon, je demande quand même à tout hasard, est-ce que vous auriez vu passer un type à cheval accompagné d'un gamin ? Aujourd'hui, ou même hier. »

Tout en fouillant dans sa mémoire, qu'Elias imaginait aussi broussailleuse que ses sourcils, le paysan grattait sa colline déboisée.

« Un type avec un môme ? J'crois pas bien, non… on voit pas passer grand-monde par chez nous, faut dire. »

Non. Sans blague ? Un patelin pourtant si charmant…

« Et puis c'est que j'ai passé la journée à couper du bois dans la forêt. Mais ma femme était là, p'têtre qu'elle a vu passer votre gars. »

Serviable, le géant tourna sa considérable masse en direction de son lieu d'habitation et usa de toute son impressionnante capacité pulmonaire pour appeler sa moitié. Le volume sonore fit sursauter Nos et Elias se vit contraint de se cramponner aux rênes pour empêcher le cheval de faire volte-face.

A force d'entendre son cher et tendre beugler à réveiller tous les animaux en hibernation dans un rayon de trois lieues, l'épouse consentit enfin à sortir de la bicoque en bois. Elle était vêtue d'une robe tirant sur le beige – mais probablement blanche au départ – suffisamment large et ancienne pour avoir servi de voile à Brutus lors de sa première expédition maritime vers l'île de Bretagne. La bonne femme engoncée à l'intérieur avait autant de hanches qu'une jument de trait et à peu près les mêmes incisives. Clou du spectacle, ce qu'Elias pouvait apercevoir bien malgré lui au niveau de son corsage baillant aurait pu faire reculer un bataillon de légionnaires ivres.

Tout était démesuré, dans ce bled.

« Mais pourquoi qu'il gueule comme ça, celui-là ? » aboya la matriarche en guise d'entrée en matière. Elle s'exprimait aussi cordialement qu'une marchande de poisson de Massilia à laquelle on aurait fait remarquer que ses dorades n'étaient pas de toute première fraîcheur. « Z'êtes encore mis un coup de hache sur la guibole, gros poivrot ?

- Quoi ? Mais non, rho ! protesta son mari.

- Bah j'aime autant ! » Elle planta ses mains sur ses hanches et lança à Elias un regard appuyé. « Et celui-ci ? Egaré, j'suppose ? Et juste avant l'heure de la bouffe, comme par hasard ! »

L'enchanteur ouvrit la bouche pour lui assurer qu'il ne comptait absolument pas leur piquer une place à table – quand bien même l'accueil de la maisonnée était excessivement chaleureux, au demeurant – mais le bûcheron lui coupa l'herbe sous le pied.

« Mais non, mais ça va pas, hein ! C'est juste un type qu'a une question dont au sujet d'laquelle vous auriez p'têtre une réponse ! Allez pas nous faire passer pour des bourrins, ho ! »

Elias avait bien envie de lui dire que le mal était déjà fait, et depuis une plombe d'ailleurs, mais il préféra ne pas foutre en l'air ce qui s'apparentait à sa seule piste potentielle. Alors il demanda à madame ce qu'il avait déjà demandé à monsieur, sans trop d'espoir non plus.

S'il s'était douté.

« Bah oui oui, quelqu'un est passé, oui, répondit-elle un ton plus bas. Pas long avant que celui-ci revienne de la forêt. A cheval, avec un long manteau, tout pareil comme vous.

- Est-ce qu'il avait un gamin avec lui ? interrogea Elias.

- Euh oui, un petit garçon haut comme ça, son fils qu'il a dit. L'pauvre gosse dormait. »

Ah. Ça commençait à devenir intéressant.

Le mage devenu traqueur se redressa en selle, attentif et bien plus enclin à faire preuve de politesse.

« Est-ce que vous pourriez me le décrire, ce cavalier. S'il vous plaît ? rajouta-t-il après un instant de réflexion.

- Ben… c'était un monsieur tout trapu, tout… comment qu'on pourrait dire… » Légèrement embarrassée, elle agita sa main devant ses yeux. « Tout abîmé du visage, sans vouloir vexer. »

Le sang d'Elias ne fit qu'un tour.

Alban. Elle avait vu Alban, et dans la journée en plus ! C'était inespéré.

« Vers où il allait ? demanda-t-il sans plus chercher à amadouer ou à masquer son empressement.

- L'a dit qu'il devait rejoindre des gens au Bois Rond, j'y ai dit que c'était à peu près à trois heures de ch'val en suivant ce sentier. »

La merveilleuse informatrice tendit le bras vers la bifurcation au Nord du carrefour.

Enfin. Enfin Elias allait pouvoir déchaîner toute sa fureur vengeresse sur la couenne du renégat. Il en tressaillait d'avance.

Un détail, toutefois, vint perturber sa petite bulle de fomentation personnelle. Quelque chose dans le discours du couple.

« Vous dites que vous lui avez parlé il y a combien de temps ? s'enquit-il, soudain saisi d'un mauvais pressentiment.

- Oh ben c'est pas compliqué, comme j'ai dit, c'était juste avant que celui-ci revienne de la forêt, indiqua la paysanne en désignant son mari. Alors j'dirais… ouais, entre une et deux heures.

- Et pour atteindre le Bois Rond par le sentier, il faut compter… trois heures, c'est bien ça ?

- Voilà. A tout casser. »

Ce qui venait de se casser, ou au moins de prendre un sacré coup sur le coin du museau, c'était bien l'espoir d'Elias d'arriver à rattraper Alban avant qu'il ne rejoigne ces fameux « gens » qui l'attendaient au Bois Rond – le reste de la bande, certainement.

Alors après avoir pris une seconde pour remercier ses précieux informateurs – on avait du savoir-vivre, ou on n'en avait pas – Elias décampa en direction du Nord. S'il y avait la moindre chance d'intercepter Alban avant qu'il ne rejoigne ses complices, il fallait la saisir ; même si la bande au grand complet ne comptait que trois ou quatre individus, il serait toujours infiniment plus simple de récupérer Yoan en n'ayant affaire qu'à un seul ravisseur isolé.

Plein d'urgence, Elias lança Nos au galop sur le sentier. Si la neige n'était pas aussi damée que celle de la grande route, elle offrait néanmoins assez de support au cheval pour lui permettre de filer à vive allure. Ce dernier ne se fit pas prier pour foncer à bride abattue, mais Elias pouvait sentir qu'après sept jours à grignoter l'herbe gelée des sous-bois, l'animal approchait la fin de ses réserves d'énergie. Cette ultime course risquait bien de tout lui griller.

« Allez, kiki ! encouragea-t-il, assez fort pour couvrir le bruit des sabots et les cliquetis de la sellerie. C'est bientôt le bout du chemin ! Si on chope ce salopard avant la nuit, j'te promets l'écurie grand luxe, avec bouffe à volonté ! Allez, fonce mon grand, fonce ! »

Elias n'était pas druide, il ne savait pas parler aux animaux, mais Nos devait avoir saisi l'intonation de la requête. Malgré l'écume qui commençait à lui maculer les lèvres et le souffle court qui s'échappait de sa bouche en de grandes volutes contre l'air glacé, le cheval accéléra encore, sans faire aucune économie de force. L'enchanteur juché sur son dos relâcha complètement les rênes et se contenta d'accompagner le mouvement le plus souplement possible, en dépit de ses jambes ankylosées et de son derrière déjà meurtri par des jours de chevauchée ininterrompue.

Il s'agissait simplement de ne surtout pas chuter. A l'allure qu'ils se payaient, cela donnerait quelque chose d'extrêmement artistique en matière de trajectoire et de réception au sol.

Quand le fameux Bois Rond se dévoila au loin – avec sa forme parfaitement sphérique, uniquement fendue en deux par le sentier, il n'y avait pas moyen de douter – le soleil avait déjà à moitié disparu derrière la ligne d'horizon, baignant la neige de reflets rougeâtres. A travers l'épuisement et l'urgence, Elias sentit une sorte d'euphorie le gagner à l'idée que son voyage touchait enfin à sa fin. Encore quelques petits efforts, et il serait de retour dans son laboratoire, au chaud, au sec, avec une coupe de vin à la main et un époux à qui raconter son épopée.

Merlin le houspillerait certainement au début, pour être parti comme un voleur sans rien dire à personne, mais le druide était trop bonne pomme pour rester fâché bien longtemps. Surtout si Elias rentrait au bercail avec le petit prince sous le bras.

Il sentit l'odeur du feu de camp avant d'en apercevoir la fumée, mince colonne blanche s'élevant depuis l'intérieur du bois contre la toile de fond assombrie du début de soirée. Peut-être s'agissait-il du corniaud en personne ? Elias laissa Nos dévorer la distance qui les séparait de la petite forêt de résineux puis ralentit graduellement l'allure, pour finalement s'arrêter à la lisière, en marge du sentier. Pour le reste de son approche, la discrétion serait de mise, ce qui était difficile à accomplir dans les sous-bois avec une monture.

Elias se laissa glisser de la selle et grimaça d'inconfort quand ses jambes raides reprirent contact avec le sol. D'une démarche aussi biscornue que celle d'un poulain de deux jours, l'enchanteur mena un Nos hors d'haleine vers un arbre pour y attacher sa bride.

« Bien joué bonhomme, intima-t-il à voix basse en flattant le poitrail luisant de sueur. Beau boulot. Tu peux souffler un coup, je prends le relais. J'en ai pas pour longtemps. »

Juste le temps de griller une paire de fesses.

Elias récupéra son bâton dans la sacoche accrochée à la selle et pénétra dans le bois avec précaution, prenant garde à ne pas dépasser des fourrés. Dans la pénombre grandissante, il se laissa guider par l'odeur du feu de bois et progressa à pas de loup dans la direction générale de la colonne de fumée.

Ici, sous le couvert des arbres, la surface de la neige était devenue cassante à force de dégeler le jour et de regeler la nuit. Elias devait faire extrêmement attention à ne pas poser le pied sur une de ces plaques verglacées, sous peine de se faire repérer comme le dernier des bleus. L'élément de surprise constituait un atout majeur dans son plan, il serait très pénible de devoir s'en passer. Alors il prenait bien soin de viser le pied des arbres, là où la croûte de neige s'effaçait pour laisser apparaître la litière brune de la forêt en-dessous. Ses muscles transis de froid hurlaient au scandale, son dos malmené par une semaine de chevauchée lui donnait l'impression d'avoir cent-dix ans de plus, pourtant Elias maintenait le cap.

Au bout de quelques instants de cette pénible avancée, dissimulé dans les buissons, la lueur diffuse d'un feu de camp se mit à scintiller entre les branches. Elias s'en rapprocha avec l'avidité du prédateur affamé, redoublant de furtivité tout en sentant nettement un frisson d'excitation lui dévaler l'échine. Instinctivement, il se ramassa de plus en plus sur lui-même, pour terminer à plat ventre sous un arbuste épineux, immobile et aux aguets.

Un seul regard à l'étroite clairière devant lui, et un rictus victorieux déforma ses lèvres gercées.

Tranquillement assis à côté des flammes, comme s'il n'avait pas semé le chaos à Kaamelott une semaine auparavant, Alban se faisait griller une cuisse de lapin. Un sourire niais planait sur sa sale gueule balafrée. Le bougre salivait probablement déjà à l'idée de son repas du soir, dont le doux fumet emplissait les environs. A peine le nez d'Elias en capta-t-il une effluve qu'il s'empressa d'annoncer la nouvelle à son estomac ; ce dernier retourna immédiatement sa veste et se mit à gargouiller pour signifier à son propriétaire que la disette, c'était bien gentil, mais qu'étrangement on s'en lassait assez vite.

Elias plaqua une main sur son ventre pour faire taire l'organe récalcitrant. Ce faisant, il sentit soudainement un picotement à la base de sa nuque. Comme s'il était lui-même observé. L'enchanteur jeta tant bien que mal un coup d'œil par-dessus son épaule pour sonder les profondeurs noircissantes des sous-bois. Rien. Personne. Pas même une chouette curieuse perchée sur une branche. Le cœur battant à tout rompre, le mage surveilla encore quelques instants les alentours silencieux avant de reporter son attention sur le responsable de toute cette épopée.

Heureusement, Alban ne semblait rien avoir perçu du moment de flottement d'Elias, tout affairé qu'il était à sa cuisson de viande. A une dizaine de pas derrière lui, la jument noire de Rostan était attachée à un arbre, le museau fouillant le sol gelé en quête de brins d'herbe épargnés par le froid. Juste à côté de l'animal, à la limite de la lueur des flammes, une petite silhouette recouverte d'une couverture grelottait, assise sur une souche aussi large qu'une roue de charrette.

Yoan.

Elias se passa le bout de la langue sur l'arête de ses dents, ravi. La marche à suivre était incroyablement simple. Balancer un éclair dans la tronche de ce dégénéré d'Alban – assez fort pour assommer mais pas pour tuer, il avait promis qu'il ferait preuve de retenue. Le ligoter sur la jument. Récupérer Yoan. Ramener tout ce petit monde au poste de surveillance routière le plus proche et demander une escorte vers Kaamelott pour raccompagner le fiston et son ravisseur en toute sécurité.

Simple, efficace, et tellement à portée de main qu'Elias pouvait pratiquement entendre les délicieuses excuses qu'Arthur forcerait Léodagan à cracher.

Alors pourquoi la petite sonnette d'alarme à l'arrière de sa tête continuait à tinter à tout va ? Il connaissait bien son aigre signal, c'était un genre de sixième sens qui le déclenchait à chaque fois qu'il tombait sur une situation tsoin-tsoin. Habituellement, il était infaillible, mais Elias eut beau sonder de nouveau les environs avec attention, rien ne lui parut suspect.

Assez perdu de temps avec ça.

Le meilleur duelliste du royaume de Logres commença tout doucement à laisser la magie se concentrer au creux de sa paume droite, jusqu'à ce qu'une boule lumineuse se mette à y crépiter. Les sorts d'éclair, c'était pratiquement une seconde nature pour lui, il fallait simplement ajuster la puissance pour ne pas risquer de toucher Yoan. Elias ancra ses doigts libres profondément dans le sol humide, histoire de se donner un point d'appui pour le moment où il bondirait hors de sa cachette, directement sur sa proie ingénue.

Cet enfoiré d'Alban n'avait aucune, aucune idée de l'avalanche de sauvagerie qui allait lui tomber sur le râble. Après sept jours à le faire cavaler dans toute la campagne bretonne par des températures inhumaines, il n'allait peut-être pas caner mais il allait la prendre, sa danse !

L'enchanteur était tellement aveuglé par sa soif de vengeance et une victoire si imminente qu'il en avait le goût aux lèvres que lorsqu'il entendit craquer la plaque de verglas derrière lui, il était déjà bien trop tard.

Elias eut à peine le temps d'apercevoir un mouvement dans sa vision périphérique, puis la douleur explosa à l'arrière de son crâne. Quelque chose d'incroyablement dur venait de lui percuter le béret et de projeter son visage en avant contre le sol. Ses mâchoires se refermèrent dans un claquement sec et il se mordit l'intérieur de la joue sous la force de l'impact. Son éclair s'échappa de traviole pour aller frapper un arbre à dix pieds de là, bien loin de sa cible initiale.

« Raté. Dommage. »

Cette voix... oh non, cette voix !

Fauché en plein élan, Elias lutta contre la douleur et la perte de connaissance pour coordonner ses mouvements, la vision brouillée et le goût métallique du sang plein la bouche. Cruellement conscient de sa position plus que vulnérable, allongé à plat ventre sur le sol gelé, il se démena pour se retourner et faire face à son agresseur.

Ses efforts désespérés ne lui permirent que de voir la massue se lever en préparation d'un second coup.

« Honnêtement, hein… de tous les jours que vous auriez pu choisir pour enfin faire preuve de courage, celui-là n'était pas le bon. »

Le gourdin inflexible s'abattit sans lui laisser le temps de se défendre, de s'enfuir, ou de penser à quoi que ce soit d'autre que l'accablante vérité.

Oh non. J'suis mort.