Quelques éléments que je n'avais pas réussi à placer dans le premier chapitre.
« Sherlock ! John ! »
Mrs Hudson est en train de monter les escaliers, un plateau dans les mains : deux tasses de thé et un crumble maison.
« Je ne serai pas là, ce week-end, prévient-elle en arrivant sur le palier. Je vais chez une amie. Sherlock, vous n'oublierez pas de fermer la porte d'entrée, hein ? Je suis votre logeuse, pas votre concierge. »
Elle s'interrompt au bout de quelques pas dans le salon. Le loup se trouve toujours entre leurs deux fauteuils, endormi, la gueule sur les pattes avant.
« Oh ! »
Elle pose son plateau sur la table. Mrs Hudson connaît Sherlock depuis assez longtemps pour que le stade de la surprise soit remarquablement bref. Son ton dénote plutôt un reproche bienveillant :
« John, Sherlock, vous savez que je ne peux pas accepter de chien dans cet appartement. C'est déjà suffisamment difficile de le garder propre. Et puis, un animal aussi grand a besoin d'espace pour courir, se dépenser. »
Elle termine en levant le doigt et en adoptant une attitude plus ferme :
« Je n'irai certainement pas le promener à votre place. »
Sherlock est silencieux depuis maintenant plus de dix minutes, les mains jointes à hauteur de sa bouche et les yeux braqués sur l'animal. John relève le nez de son ordinateur pour lui sourire poliment et la rassurer :
« Ne vous inquiétez pas Mrs Hudson, nous n'avons pas l'intention de le garder. »
Sherlock conserve le silence. John lance un regard appuyé dans sa direction :
« N'est-ce pas Sherlock ? »
Sherlock prend sa respiration et repose les mains sur ses accoudoirs, les yeux toujours fixés sur le loup :
« Que dis-tu du nom de Barbenoire ?
— Sherlock ! »
Le ton de John est une mise en garde.
« Je pense que ce serait l'animal de compagnie parfait pour Mycroft. Sournois, dangereux, prompt à laisser des poils partout, et qui pourrait l'escorter dans sa prochaine tentative pour reprendre le footing.
— Sherlock. »
Un soupir accompagne cette fois-ci le prénom.
« Est-ce qu'il n'était pas possible de faire vomir le loup, plutôt que d'attendre ? »
John ne pose cette question cruciale qu'après le départ de Mrs Hudson.
« Certainement pas. J'ai demandé à l'un de mes indicateurs de déclencher une alerte à l'autre bout de Londres, afin d'obliger le gang à envoyer des renforts et relâcher leur protection sur le pavillon. Mais ces imbéciles ont mis beaucoup plus de temps que prévu à réagir. La fenêtre adéquate était dépassée, et d'après les articles de zoologie que j'ai consultés, la preuve doit déjà se trouver dans ses intestins. »
John ignore la critique de Sherlock concernant le degré d'intelligence des malfrats, et prend le temps de savourer l'instant présent. Il est assis dans son fauteuil, au calme dans leur salon, une tasse de thé brûlante à la main et une part de crumble odorante à sa droite. Sherlock n'a pas réussi à récupérer le loup suffisamment tôt pour essayer de le convaincre de transformer leur table de cuisine en table d'opération. Ou d'utiliser l'une des civières à la morgue de St Bartholomew's. John est presque certain que Molly aurait cédé.
« En quoi ce doigt pourra-t-il encore t'être utile, après son passage dans l'appareil digestif ? »
Après tout, il ne faut pas être médecin, ou vétérinaire, pour deviner l'état final de cette preuve. La situation mérite bien quelques éclaircissements supplémentaires.
« La personne avait déjà perdu son auriculaire, explique Sherlock. À cause d'une hyène, à ce qu'il prétendait. Je penche plutôt pour un banal accident domestique, sans doute avec une scie sauteuse. Toujours est-il que son supérieur est passé au doigt suivant. »
La pause est une invitation à en tirer lui-même les conclusions.
« L'annulaire gauche ? Tu attends de récupérer une alliance ? »
Le sourire discret de Sherlock confirme la justesse, sinon l'exhaustivité de cette déduction.
John repose sa tasse de thé et commence à examiner ses options pour le reste de la soirée.
Option 1 : Inviter Mrs Hudson à dîner à l'extérieur. Elle se doutera de quelque chose, mais elle acceptera quand même.
Problème : Ils ne savent pas dans quel état ils retrouveront l'appartement – et Sherlock. John contemple un instant le tapis rouge qui recouvre le parquet.
Option 2 : Contacter Scotland Yard pour leur proposer de récupérer la preuve et son contenant.
Problème : Les services en charge de la protection des animaux sauvages risquent d'être appelés à la rescousse. Ils vont alors demander une fouille générale de l'appartement, pour vérifier si Sherlock ou lui ne détiennent pas d'autres espèces en danger. Il est peu probable que ces agents se plaignent des ossements ou tissus humains qui traînent dans leur cuisine. Mais nul, à part Sherlock, ne peut jamais être tout à fait sûr du contenu des autres placards et de sa chambre.
Option 3 : Attendre l'intervention de Mycroft. Il est impossible que Sherlock ait pu traverser Londres avec un loup sans être repéré à un moment ou un autre par une caméra de surveillance. Et il faut aussi compter sur les agents qui protègent très vraisemblablement leur appartement.
Problème : Il est tout à fait possible que Mycroft décide de ne rien faire. Soit parce qu'il fait confiance à John pour trouver une solution, et donc lui épargner la peine d'intervenir. Soit parce qu'il fait confiance à John pour ne pas trouver de solution, et qu'il se réjouit déjà des difficultés qui vont nécessairement s'ensuivre.
Option 4 : Se comporter en personne raisonnable et responsable, et rester à surveiller les agissements de son colocataire.
Problème : Il sera sans doute mis à contribution quand la pièce à conviction refera son apparition. Ce qui l'exposera aux odeurs, au ménage … Et John préfère ne pas laisser son imagination poursuivre dans cette direction.
C'est finalement une cinquième option qui s'impose à lui.
L'inspecteur Lestrade arrive. La porte du 221B est restée ouverte, il rentre sans frapper et monte les escaliers sans prendre la peine de déranger Mrs Hudson.
« John, est-ce toi qui as contacté Jérémy ? demande Sherlock depuis la cuisine où il a commencé une nouvelle expérience.
- Non, ce n'est pas moi qui ai appelé Greg. »
John insiste une énième fois sur le prénom du policier.
« J'ai reçu un tuyau de la part d'un des gars des stups », explique Lestrade.
Maintenant qu'il s'est assuré que le loup est toujours endormi, il salue John d'un mouvement du menton et s'installe dans le canapé.
« C'est très certainement le policier sous couverture, déduit Sherlock, sans relever le nez de l'erlenmeyer qu'il est en train de réchauffer. Il se tient encore un peu trop droit, et il fait quelques erreurs d'intonations sur les voyelles alors qu'il prétend être originaire de l'Essex.
— J'essaierai de transmettre la remarque, reprend Lestrade. Mais ce qui m'intéresse, c'est plutôt de savoir comment tu as réussi à transporter un loup à travers Londres. »
John se retourne à son tour vers Sherlock. Ce dernier daigne relever la tête. L'expérience ne doit pas être assez palpitante.
« Il s'agissait d'une course de plus de neuf kilomètres.
— Pas d'après l'indic, Sherlock. »
Lestrade accompagne le démenti d'un regard appuyé.
« Vous vous améliorez, George. J'aurais cru que cela aurait été plus difficile, à votre âge. »
Lestrade se contente de lever un sourcil et d'attendre.
« Non, reprend enfin Sherlock en retournant à ses éprouvettes, le taxi que j'ai choisi a l'habitude d'arrondir ses fins de mois en transportant autre chose que des passagers. Le cliché classique de la montre à grand prix. Totalement disproportionnée par rapport au reste de sa tenue. Et un signe de reconnaissance discret sur son tableau de bord, pour garantir sa fiabilité aux consommateurs. À partir de là, il m'a été facile d'obtenir sa coopération discrète et efficace.
— As-tu conservé son numéro d'identification ? »
Lestrade commence à sortir un calepin de sa poche.
« Une donnée inutile, l'interrompt Sherlock. Le conducteur est lié à l'affaire en cours, et il craint qu'on le prenne pour un délateur. Il ne devrait pas tarder à se rendre à la police pour demander sa protection. »
Lestrade range son calepin pendant que John essaie de résumer la soirée de Sherlock.
« Tu as détourné l'attention des trafiquants de drogue, anesthésié et enlevé leur mascotte, et utilisé le taxi de l'un de leurs propres agents pour rentrer ici. »
Sherlock émet un murmure d'approbation.
« C'est très pratique. Le taxi venait juste de se recharger. »
John et Lestrade profitent du silence qui suit cette remarque pour réévaluer mentalement le niveau de danger de cette journée. Leur méditation est cependant interrompue par un grondement indistinct et un léger bruit de frottement.
Leurs yeux se dirigent vers les pieds de John.
Le loup commence à bouger.
Information trouvée sur un guide de voyage internet : Les 'black cabs' ont l'obligation légale d'accepter toutes les courses de plus de 9 km (30 km pour les taxis stationnant aux bornes de l'aéroport d'Heathrow), ou de plus d'une heure. Tous les 'black cabs' sont accessibles en fauteuil roulant et transportent gratuitement les chiens d'assistance.
Je me demande s'ils ont une assurance spéciale Sherlock.
