Tous mes remerciements à Miss Macaronii, Maeglin Surion et Siuan-Amyrlin, dont les aimables commentaires m'ont encouragée à terminer ce texte.


Alors qu'il se tient debout, le dos contre l'une des fenêtres, Greg Lestrade passe en revue les événements des dix dernières minutes, pour essayer de comprendre comment ils en sont arrivés là. Mais s'il doit être honnête avec lui-même, l'enchaînement des causes et conséquences importe peu : étant donné l'enthousiasme avec lequel ses collègues s'étaient portés volontaires, il aurait dû anticiper un tel dénouement.

Le loup est allongé sur le flanc, toujours entre les deux fauteuils, une seringue hypodermique fichée dans le muscle d'une de ses pattes arrière. Un tir remarquablement net, et tout à fait conforme aux recommandations du vétérinaire.

Sherlock est affaissé sur son fauteuil, la tête pendant par-dessus un accoudoir, une même seringue hypodermique plantée dans sa fesse droite. Un tir tout à fait remarquable par la manière dont il a échappé à l'attention de sa victime.

John vient de se relever et d'annoncer que les fonctions vitales du détective sont parfaitement stables. Il ne fait aucun mouvement pour retirer la seringue, mais il est en train de prendre du recul et de sortir son smartphone de sa poche.

L'inspecteur ne peut qu'admirer sa conscience professionnelle. Les autres agents n'ont pas attendu son diagnostic pour se rapprocher et chercher le meilleur angle de prise possible. Anderson a même commencé à déballer son matériel photographique.

Lestrade respire un grand coup, s'efforce de rassembler un peu de la célèbre rationalité promue par le détective, et fait le point sur les avantages et inconvénients de cette situation.

Point positif numéro 1 : Son équipe est arrivée à temps pour renouveler l'anesthésie, sans danger pour l'animal ni aucun d'entre eux.

Point positif numéro 2 : La camionnette destinée au transport du loup vers le Zoo de Londres a confirmé son arrivée dans les dix prochaines minutes.

Point positif numéro 3 : Sherlock Holmes est également anesthésié et ne peut plus les empêcher de récupérer l'animal.

Point positif numéro 4 : Watson semble certain que le cocktail utilisé pour le loup ne présente pas de danger particulier pour un être humain de la corpulence de Sherlock.

Point positif numéro 5 : Le récit de cette soirée va les propulser au centre de toutes les conversations de Scotland Yard pendant au moins un mois. Ils vont être traités en héros.

Point en suspens : Mycroft Holmes aura peut-être quelques mots à dire sur le traitement infligé à son petit frère… sauf s'il estime que cette nouvelle raison d'insulter Sherlock peut excuser leur implication dans l'incident. Après avoir récupéré les meilleures photos dans leurs smartphones. Sans demander leur permission évidemment, mais en chargeant ses agents de les pirater. Encore une fois.

Point négatif tout à fait certain : Après son réveil, Sherlock va être encore plus insupportable.


« … une manière très caractéristique d'éviter que nos regards se croisent, ainsi qu'une légère crispation du bras gauche qui fait franchement de vous la plus mauvaise actrice... »

Deux jours ont passé depuis le double coup de seringue hypodermique. Sherlock n'en a gardé aucune séquelle : la vindicte de déductions qu'il est en train de déverser sur le sergent Donovan souligne au contraire le plein épanouissement de ses facultés.

« … un défaut de coordination des vêtements qui démontre un laisser-aller évident, même si sur ce point vous ne pouviez pas tomber de très haut... »

John ne peut pourtant qu'admirer le courage du sergent, qui a accompagné l'inspecteur Lestrade pour présenter à Sherlock ses excuses officielles, après la providentielle erreur de cible. Peu importe que ces excuses sonnent faux.

« … et comme si votre prétendue intelligence n'était pas suffisamment déjà en souffrance, vous avez en plus choisi de la noyer dans l'alcool... »

Sherlock continue d'égrener ses remarques insultantes sur les dernières occupations de Donovan, et John se demande, sans grande conviction, s'il est utile de lui expliquer que les agents de Scotland Yard ont très certainement passé les deux derniers jours à échanger de gros plans de la flèche fichée dans son postérieur, et à offrir des tournées à Donovan pour la remercier de sa contribution à leurs réjouissances.

C'est au moment où Sherlock reprend sa respiration pour continuer ses insultes que Greg Lestrade l'interrompt adroitement :

« Je peux aussi vous annoncer que la pièce à conviction a bien été récupérée par les soigneurs du zoo, et que grâce à elle nous allons pouvoir procéder au démantèlement de la filière. »

Sherlock renifle dédaigneusement. Nul doute qu'il ne pense que c'est surtout grâce à lui que l'affaire est résolue.

« Nous en avons donc presque fini avec ce dossier, et je vous dois tous les remerciements de Scotland Yard pour votre coopération. »

Et pour les crises de fou rire qui ont dû accompagner la révélation des photos compromettantes. John lui-même a eu un très joli succès auprès de ses propres collègues. Surtout Mary.


Mrs Hudson est aussitôt attirée par le bruit de la porte qui s'ouvre et elle se précipite dans le hall.

« Je refuse de nettoyer leurs salissures ! Je suis votre logeuse, pas votre femme de ménage ! »

John n'a même pas encore atteint la première marche de l'escalier.

« Bonsoir, Mrs Hudson. »

Il est inutile de poser des questions, le dernier coup réalisé par Sherlock se révélera bien assez tôt.

« Je veux que votre appartement soit dans un état impeccable, c'est bien compris ? »

Les épaules sont droites, l'index est levé comme une menace. Mrs Hudson semble réellement en colère, et l'appréhension de John grandit.

« Je ne veux pas que toutes ces saletés attirent d'autres insectes dans la maison ! Morts, cela m'est égal, mais je ne veux pas d'infestation ! »

Elle surveille l'expression de son visage et doit y lire un acquiescement suffisant ; elle renifle bruyamment et tourne le dos pour se réfugier dans son propre appartement.

Le premier indice concernant l'incident en cours se révèle à John alors qu'il monte l'escalier.

À travers la porte de l'appartement, il entend les sifflements aigus et légèrement stridents de plusieurs volatiles.

Sherlock l'interrompt quand il rentre :

« Ne laisse pas mes témoins s'envoler ! »

John referme la porte derrière lui. La cage ouverte est restée au milieu du salon, et les perruches sont perchées sur le dessus de la table comme des virgules vertes sur le fond plus sombre des dossiers de Sherlock. L'une d'entre elles se trouve juste à côté de son ordinateur allumé. Quatre autres, entre quelques pas de danse nuptiale, ont commencé à picorer d'invisibles graines sur les livres. Les trois dernières sont alignées sur le bras de la lampe, et observent avec suffisamment de complaisance les petites fiches de portrait robot que Sherlock leur tend.

« Des témoins ? », questionne John en restant près de la porte.

Il ne veut pas prendre le risque d'effaroucher les oiseaux et qu'ils aillent s'installer plus loin dans l'appartement.

« La victime a été retrouvée poignardée dans la pièce où se trouvait la volière. Cet imbécile d'Anderson n'a même pas pensé à leur poser des questions. Toutes les études montrent pourtant que cette espèce de perruche possède un QI largement supérieur au sien. »

Watson hésite. Il connaît Sherlock depuis trop longtemps pour prendre ses paroles pour argent comptant. Serait-ce donc en réalité un effort pour se distraire, une nouvelle expérience, ou une tentative pour humilier Scotland Yard ? Sans doute les trois à la fois. Et plus encore.

Il décide finalement de rester pour surveiller son colocataire. Non seulement, comme il l'a silencieusement promis à Mrs Hudson, il y a l'état de l'appartement à considérer, mais il ne serait pas étonné si Sherlock en profitait pour dresser les perruches à attaquer le sergent Donovan.