Me revoilà, après un long moment d'absence (ou presque), les plantations recommencent, mais j'ai quand même du temps à consacrer à cette histoire, pas d'inquétude ;)
Pour résumer les chapitres précédents :
Diplômée en Italie, Amelia Dippet est arrivée à Poudlard pour un apprentissage en botanique. Les choses commencent mal quand le professeur Chourave lui demande d'employer une potion anti-chenille sur des géraniums. Cherchant une alternative, Amelia décide de faire une expérience pour prouver que la potion n'est pas nécessaire, mais l'expérience échoue. En parallèle, son choix de ne pas utiliser de baguette, faute de pouvoir s'en servir, semble exaspérer le professeur McGonagall, qu'Amelia évite à tout prix.
Au chapitre 9, Amelia venait d'avouer à sa tutrice l'échec de son expérience, et témoignait de ses difficultés à trouver des renseignements fiables à la bibliothèque.
Bonne lecture !
Chapitre 10 : Le maître des potions
Décembre 1990 – Poudlard
Le festin du 25 décembre était, en guise de festin, un repas assez discret, sans doute le plus discret de l'année. Le château s'était vidé dès le samedi des vacances, et les quelques élèves restés à Poudlard se comptaient sur les doigts de la main, aussi les cinq tables de la Grande Salle avaient été délaissées au profit d'une seule.
La bibliothèque étant fermée le 25 décembre, Amelia n'eut rien de mieux à faire que de venir s'ajouter à la tablée.
Il restait quelques sièges inoccupés quand Amelia arriva, un peu en retard. Ne voulant pas se faire remarquer davantage en hésitant, elle marcha vers la première place libre qu'elle trouva, c'est-à-dire en face de Dumbledore. Au dernier moment, alors qu'elle tendait la main pour attraper la chaise, Amelia s'aperçut dans un frisson légèrement horrifié que le directeur, coiffé – pour une obscure raison – d'un chapeau irlandais, était en grande conversation avec nulle autre que le professeur McGonagall.
La gorgone écossaise.
Le surnom de Peeves, entendu juste avant Halloween, au mois d'octobre, résonna aux oreilles d'Amelia, qui sentit batailler en elle une forte envie de rire et un irrépressible besoin de s'enfuir.
Ce fut le professeur Chourave, assise plus loin, qui la sauva en lui faisant signe.
Changeant brusquement de trajectoire, Amelia se dirigea – « se précipita » serait une formulation plus exacte – vers sa tutrice.
« Nous vous avions gardé une place, » lui dit celle-ci.
« Un peu de vin ? » proposa le professeur Flitwick, évidemment assis aux côtés de son épouse et collègue de botanique.
« Je vais plutôt prendre de l'eau, merci, » répondit précipitamment Amelia.
Soulagée d'avoir échappé au pire, à savoir un repas entier à moins d'un mètre du professeur McGonagall, Amelia se détendit et considéra les plats qui lui faisaient face.
Les innombrables plateaux disposés sur la table ne donnaient pas beaucoup plus envie que d'habitude – peut-être même moins, s'il fallait être honnête. De la dinde rôtie en abondance, des tourtes aux rognons, des tartines de fromage fondu à la bière, des beignets de saucisses, des puddings, des tartes au sucre, des fruits confits, et même de la gelée bleue, verte ou rose.
Seule la politesse empêcha Amelia de tordre le nez quand le professeur Chourave lui servit un morceau de dinde ruisselant de jus et une louche de pommes de terre frites au gras de bœuf.
Heureusement, Amelia trouva devant elle – était-ce le hasard, ou une intention bien ciblée – un plat de purée de pois cassés, dont elle se servit une dose généreuse et dont elle enduisit la dinde et les pommes de terre, préalablement découpées en minuscules morceaux.
Tout en calculant minutieusement la dose de purée nécessaire à l'effacement du goût d'un misérable petit morceau de dinde, Amelia observa du coin de l'œil le reste des convives.
Il y avait trois élèves, de trois années et de trois maisons différentes, à en juger par le silence gêné qui régnait entre eux. Outre Dumbledore et le professeur McGonagall, il y avait aussi beaucoup des professeurs habituellement présents, à qui Amelia n'avait, pour la plupart, jamais adressé la parole, et dont elle ne connaissait, pour une grande partie, toujours pas le nom.
La seule exception notable était assise à côté du professeur Chourave, c'est-à-dire presqu'en face d'Amelia. Un homme au teint très pâle et aux cheveux noirs, vêtu d'une robe noire austère. Amelia l'avait déjà vu de loin, aux repas, mais il était habituellement assis de l'autre côté de la table des professeurs, c'est-à-dire là où se trouvaient actuellement les trois seuls élèves du banquet, Amelia n'avait donc jamais eu l'occasion de lui parler.
Elle connaissait bien le nom de cet homme, pourtant. Après tout, Amelia avait passé plusieurs dizaines d'heures à lire et relire la thèse de Severus Rogue, intitulée Inexactitude des lois de Golpalott : mise en équation et application aux antidotes de troisième ordre. Ce papier était une véritable pépite – du moins pour les amateurs d'équations alambiquées appliquées à des antidotes mal connus aux ingrédients à peu près introuvables.
Mais Amelia avait toujours aimé les potions. Il fallait avouer que le maître des potions de Ferruccia, Luca Pavone, était un professeur enthousiasmant, malgré sa fâcheuse tendance à oublier le niveau de ses élèves – personne, à Ferruccia, n'avait été surpris d'entendre les élèves de première année se plaindre d'avoir eu à concocter du Felix Felicis pour leur examen de fin d'année. Ce détail mis à part, les cours de potions avaient toujours été passionnants pour Amelia, et elle avait eu de très bons résultats à ses examens.
D'ailleurs, au moment d'envoyer une lettre à Poudlard pour demander un apprentissage, Amelia avait beaucoup hésité entre botanique et potions. Au dernier moment, et sous l'influence de Bertoldo Fiorina, le maître botaniste de Ferruccia, elle avait fini par trancher en se disant que pour brasser une bonne potion, il fallait d'abord avoir de bons ingrédients. Elle avait donc choisi d'en rester aux ingrédients…
Amelia commençait à sérieusement s'interroger sur son choix, d'ailleurs, étant donné les difficultés actuelles. Le professeur Chourave lui avait donné un mois pour mener son expérience sur la reproduction des papillons. Le mois était arrivé à son terme, et faute de résultats probants, Amelia aurait dû reprendre les traitements ces derniers jours.
Ce que je n'ai pas fait.
Essayant de temporiser et de retarder le moment de ressortir l'anti-chenilles, Amelia passait beaucoup de temps à la bibliothèque, cherchant non plus des informations sur Cacyreus pelargonii, mais désormais sur l'anti-chenilles, précisément.
Néanmoins, comme l'avait bien dit le professeur Chourave, la section botanique était passée de mode.
Par conséquent, si cette section faisait le bonheur d'étudiants en panique face à un basique devoir de botanique exigeant les différences entre un voltiflor et un filet du diable, elle échouait lamentablement en ce qui concernait la composition d'un anti-chenille spécifique.
Évidemment.
Amelia ne savait pas où chercher. Elle avait hésité à emprunter un hibou de Poudlard pour contacter Bertoldo Fiorina, la bibliothèque de Ferruccia étant bien mieux actualisée que celle de Poudlard, du moins concernant la botanique. Mais Amelia savait très bien que personne n'était autorisé à emporter les livres de Ferruccia en dehors de Ferruccia, encore moins à les envoyer par hibou.
Elle avait même songé à écrire à Luca Pavone, le maître des potions, pour lui demander s'il savait où se procurer la composition de l'anti-chenilles. Mais là aussi, elle avait abandonné l'idée, car elle devinait déjà ce que lui aurait dit Pavone : « Si tu ne sais pas où chercher la recette, cherche l'inventeur. »
Pavone avait d'autant plus raison que la recette de l'anti-chenilles était brevetée, et le fabricant devait sans doute en être le seul possesseur. Trouver le nom du fabricant ne serait pas compliqué, probablement. En revanche, le convaincre de fournir la composition de son produit était illusoire.
« – pour les vacances, Amelia. »
Occupée à ruminer de sombres pensées au sujet de chenilles, de papillons, de géraniums dentus et de recettes de potions, Amelia n'entendit que son prénom, et leva la tête vers le professeur Flitwick.
« Je vous demande pardon ? »
« Je me faisais la remarque, » reprit patiemment le professeur Flitwick, « que vous n'êtes pas rentrée chez vos parents pour les vacances. Une petite pause dans votre pays natal aurait été la bienvenue, j'imagine… »
Amelia ne répondit pas tout de suite, mâchouillant un morceau de dinde. Les relations avec son père s'étaient nettement tendues à l'annonce de son apprentissage à Poudlard, aussi elle n'avait à aucun moment envisagé de rentrer en Italie, mais elle devait avouer qu'il lui manquait. Ils n'avaient pas échangé beaucoup de lettres depuis son arrivée à Poudlard, tout au plus deux ou trois.
« Ils travaillent sûrement, » répondit à sa place le professeur Chourave, agacée par l'indiscrétion de son époux et collègue de sortilèges.
« Ils travaillent, » approuva Amelia. « Et j'ai du travail, moi aussi. »
« Allons, allons, n'exagérons rien, » gronda gentiment le professeur Chourave. « Ne me dites pas que ce sont ces histoires de papillons qui vous empêchent de profiter des vacances et de vous reposer… »
« L'expérience est terminée, » reconnut à contre-cœur Amelia.
« Alors qu'est-ce qui vous empêche de lever le pied pendant quelques jours ? »
« J'aurais aimé trouver des informations sur l'anti-chenilles, » expliqua Amelia, « mais c'est manifestement introuvable. »
« Des informations de quel genre ? » interrogea le professeur Chourave, presque lassée.
« La composition, essentiellement. »
« J'ai bien peur que vous ne la trouviez jamais, » répondit l'enseignante. « Les fabricants sont très discrets à ce sujet, ils se contentent d'indiquer les doses prescrites et éventuellement les conditions d'utilisation, mais la composition relève du secret industriel, vous ne la trouverez que pour de vieux produits pratiquement plus utilisés. »
« C'est ce que j'ai remarqué, » confirma Amelia.
« Dans ce cas, si vous ne pouvez rien faire de plus, je ne comprends pas ce qui vous retient de prendre un peu de repos, » insista le professeur Chourave en agitant sa fourchette avec agacement.
« En fait, il y a encore une chose que je pourrais faire… »
« Et quoi donc ? »
« Analyser la potion, » répondit simplement Amelia.
« Analyser ? Vous voulez dire – »
« Ajouter certains réactifs et voir comment se comporte la potion en fonction de ce qu'on ajoute. On appelle cela l'analyse par ajouts successifs. »
« Et vous savez faire ce genre d'analyse ? » questionna le professeur Chourave, dubitative.
« Il suffit de trouver les réactifs, mais on peut acheter la plupart dans le commerce, assez facilement, pour un prix raisonnable. »
« Mais ce n'est pas dangereux, au moins ? » suspecta aussitôt le professeur Chourave.
« Du tout. »
« Vous me garantissez qu'il n'y a aucun risque ? »
« Aucun. »
« Vous en êtes absolument sûre ? »
Le professeur Chourave ne semblait pas convaincue, et Amelia se fit brièvement la réflexion que sa tutrice d'apprentissage n'était pas aussi scrupuleuse quand elle lui demandait de pulvériser de l'anti-chenilles sans aucune protection.
« Ces tests suivent un protocole parfaitement sécurisé. »
Le mensonge était sorti tout seul, et Amelia se surprit à n'en avoir aucun remord. Il y avait bien des recommandations, pour éviter de mélanger deux réactifs incompatibles, mais il n'existait aucune prescription permettant de savoir à l'avance quel réactif était susceptible de provoquer une explosion une fois mélangé avec la potion à tester, étant donné que la composition de la dite potion à tester restait, justement, à déterminer. Autrement dit, pour savoir si un réactif allait faire exploser une potion, il fallait d'abord connaître la composition de la potion, ce qui n'était possible qu'en testant des réactifs… dont on ignorait l'effet qu'ils allaient produire sur la potion.
« Severus, qu'en pensez-vous ? »
Amelia se figea au-dessus de sa purée de pois cassés. Par chance, le professeur Chourave n'avait manifestement jamais entendu parler d'analyses par ajouts successifs, mais en sa qualité de maître des potions, Severus Rogue connaissait obligatoirement les risques.
Le cœur battant à toute vitesse face à la destruction imminente de sa stratégie, Amelia croisa le regard de l'homme au moment où celui-ci tournait la tête pour répondre à sa collègue de botanique. Ses yeux, si noirs qu'ils semblaient être deux fenêtres sur la mort, se figèrent sur Amelia.
« Vous parlez d'une potion insecticide, si je ne m'abuse ? », questionna-t-il tout en fixant Amelia.
« Oui, » confirma le professeur Chourave, inconsciente de l'échange visuel. « Un anti-chenilles spécifique, pour gérer Cacyreus sur géranium. J'ai acquis la potion il y a quatre ou cinq ans, et tout va bien avec son utilisation, mais mon apprentie tient tout de même à faire des tests de… de… comment dites-vous, déjà ? »
« Analyse par ajouts successifs, » répondit Amelia à voix basse, presque dans un murmure, incapable de se détourner de ce regard noir qui semblait lui transpercer les yeux jusqu'à la rétine.
« Voilà, et elle dit que ce n'est pas dangereux, » poursuivit le professeur Chourave. « Mais nous parlons de potions, tout de même, j'ai du mal à croire que ce soit aussi anodin qu'elle ne le prétend… »
« Il n'y a aucun risque. »
Il fallut quelques secondes à Amelia pour enregistrer ce que venait de répondre, en toute tranquillité, le maître des potions, c'est-à-dire un parfait mensonge.
« Mais vous êtes bien sûr de… ? »
Amelia sentit toute tension la quitter au moment-même où Severus Rogue détourna les yeux pour jeter à sa collègue de botanique un regard si noir que celle-ci préféra ne pas terminer sa question.
« Il reste une semaine avant la reprise des cours, » reprit-il en reportant son attention sur son verre qu'il entreprit de remplir d'un simple claquement de doigt. « Vous me retrouverez tous les matins à huit heures dans mon bureau, nous ferons l'analyse. »
Un court instant fut encore nécessaire à Amelia pour comprendre qu'il s'adressait à elle. « Compris, » balbutia-t-elle précipitamment alors que l'homme vidait son verre d'une traite et se levait, vraisemblablement pour quitter la table, « mais où est votre bureau ? », ajouta-t-elle brusquement, prenant conscience qu'elle n'en avait pas la moindre idée.
Mais le maître des potions s'éloignait déjà, sa cape noire tourbillonnant sur ses pas.
