Pour une fois, on va dire que toute ressemblance avec une personne existant réellement ne serait pas totalement fortuite. ;)
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Plus tard, Tony se demanderait pourquoi il n'avait pas refusé tout net de les suivre au parc. Avait-il eu des scrupules à faire pleurer une enfant de cinq ans, pour la seconde fois en quelques minutes ? Avait-il eu peur que le père s'emporte et fasse un esclandre, là, au milieu de la rue, prenant ainsi le risque d'être repéré par une relation d'affaires ou, pire, par un journaliste ? Il voyait déjà Christine Everhart annoncer, la mine gourmande et l'air faussement désolé, que Tony Stark avait été surpris faisant preuve de cruauté envers une pauvre enfant sans défense... Ou peut-être - comme le soufflait la petite voix de l'honnêteté, celle qu'il s'acharnait à museler dès qu'elle osait se la ramener - n'avait-il de toute façon rien de mieux à faire un dimanche après-midi. Bidouiller tout seul des trucs dans ton labo, ça, tu peux le faire tous les jours de la semaine, alors, pour une fois, va marcher un peu, ça te fera du bien. La ferme, la voix.
Il n'aurait su dire s'il s'était bien amusé mais, au moins, il ne s'était pas ennuyé. À peine arrivée au parc, la gamine avait foncé voir les cygnes et avait poussé des cris ravis chaque fois qu'elle trouvait un duvet gris ou blanc dans l'herbe. Elle n'oublia pas pour autant la promesse de gaufre au chocolat faite par son père et se retrouva bientôt avec les joues et les mains poisseuses. Steve la débarbouilla du mieux possible pendant qu'Alma s'essuyait discrètement les mains sur le manteau de Tony, répondant au regard noir de ce dernier par un sourire radieux.
Une fois rassasiée, Alma avait pris son père et Tony par la main et les avait entraînés d'autorité vers l'aire de jeux.
« Angie ! hurla l'enfant, faisant sursauter Tony. Papa, regarde, Angie est là ! », s'exclama-t-elle avant de courir vers une petite brune qui devait avoir le même âge qu'elle. Les deux fillettes se tombèrent dans les bras et se mirent à parler comme si elles ne s'étaient pas vues depuis des mois. Alma désigna son père et Tony du doigt et revint bientôt vers les deux hommes, la dénommée Angie dans son sillage. Pendant que Steve embrassait la nouvelle venue, Alma tirait Tony par la manche.
« Tony, regarde, c'est ma copine Angie. En vrai, elle s'appelle An-gé-li-que, expliqua-t-elle en détachant soigneusement chaque syllabe. Pas Angelica ou Angelina, hein, Angélique. C'est parce que sa maman vient de France, tu te rends compte, Tony ? »
Tony était sûr que, si la mère d'Angie avait été originaire de Pluton ou d'une lune d'Asgard, Alma n'aurait pas été plus émerveillée.
« Bonjour, Angie, dit-il en s'obligeant à sourire.
— Bonjour, Tony. Il est un peu abimé ton manteau, dit calmement l'enfant après l'avoir longuement observé. Si tu veux, ma maman peut te le recoudre. »
Tony soupira. Il imaginait déjà Rhodes se tordre de rire quand il lui rapporterait la remarque d'Angie. La vérité sort de la bouche des enfants, Tones !
« Oui, Tony, intervint Alma, la maman d'Angie est super forte, tu verras, après, il n'y aura plus de trous dans ton manteau.
— En attendant, mon papa pourra te prêter sa vieille doudoune. Il ne la met plus et il est comme toi, dit-elle en faisant un geste de la main à hauteur de son coude, il est pas très grand, alors elle devrait t'aller », continua aimablement Angie.
Tony Stark en doudoune ! ricana le Rhodey dans sa tête pendant que Tony grimaçait à la mention de sa taille. Il faisait 1,74 m, bordel ! C'était raisonnablement grand, merde !
« Merci, mais ça va al-
— C'est une super idée, ça, Angie ! le coupa Alma. T'as toujours des supers idées, toi ! fit Alma en battant des mains d'un air ravi. Elle est géniale, tu sais, Tony. Quand on joue, elle invente toujours des histoires de fou ! La dernière fois, on jouait aux super-héros, eh ben, elle, elle était un méchant qui changeait de corps avec le super-héros - c'était moi, le super-héros, hein - pour pas qu'on l'attrape ! Du coup, les autres filles ne savaient plus qui elles devaient arrêter, c'était trop rigolo ! raconta-t-elle, les joues roses d'excitation. Je ne sais pas d'où ça lui vient, toutes ces idées, mais à chaque fois, on s'amuse bien. Tu devrais écrire des livres, Angie, tu serais super célèbre et tu gagnerais plein d'argent, termina-t-elle en adressant un regard plein d'admiration à son amie si imaginative.
— Je ne sais même pas lire, répondit la petite, pragmatique.
— Pas encore ! Mais bientôt, tu sauras. Et écrire, aussi. Et tu écriras de super histoires avec toutes tes idées, c'est sûr ! »
Tony se demanda ce qu'étaient devenues les marelles et les cordes à sauter. Ce n'était pas un truc de garçons, ça, de jouer aux super-héros ? Tony, tu as beau être un visionnaire dans ta partie, tu es complètement rétrograde pour certaines choses, le tacla Pepper, la très efficace présidente de Stark Industries. Qu'est-ce que tu en sais, Tony ? Après tout, à l'âge d'Alma, tu étais soigneusement gardé à l'écart des autres enfants et tes seuls amis étaient les robots que tu créais, surenchérit Rhodes. Il secoua la tête pour chasser ses pensées moroses. Ça commence à faire beaucoup de monde dans ma tête, alors Rhodey et Pep, par ici la sortie.
« Papa, je peux jouer avec Angie ? Un tout petit peu ? Dis oui, s'il te plaît, dis oui !
— Pas longtemps, Alma. Il commence à faire froid et-
— Merci, papa ! », claironna la gamine avant que son père ait pu finir. Elle attrapa Angie par la main et détala à toutes jambes, histoire d'être hors de portée de voix si son père décidait de la rappeler.
Steve soupira.
« Je crois que je me suis encore fait avoir, dit-il avec un sourire désabusé. J'ai beaucoup de mal à lui refuser quelque chose, surtout depuis la mort de sa mère, et elle le sait.
— Ce ne doit pas être facile d'élever seul une enfant si jeune, hasarda Tony, mal à l'aise.
— Je ne suis pas tout à fait seul. J'ai des amis qui me soutiennent et qui n'hésitent pas à me dépanner dès qu'ils le peuvent. Surtout "oncle Buck", comme l'appelle Alma.
— Vous êtes amis depuis longtemps ?
— Depuis l'enfance. Les parents de James et les miens étaient voisins, nous avons pratiquement été élevés ensemble. Il a toujours été là pour moi et m'a évité plusieurs fois de finir à l'hôpital. »
Devant le regard perplexe de Tony, il précisa :
« Enfant, j'étais maigre à faire peur, j'étais tout le temps malade, alors j'étais une cible parfaite pour tous les petits caïds de cour d'école. Et comme, au lieu de faire le mort et de laisser passer l'orage, je voulais toujours rendre coup pour coup, j'en prenais deux fois plus dans la tête. Un moment, j'ai arrêté de compter les arcades sourcilières ouvertes et les yeux au beurre noir. Bucky s'interposait et me traitait d'imbécile mais moi, j'étais persuadé que j'aurais pu faire ça toute la journée. Comme ces petits chiens qui se rêvent pitbulls. »
Tony le détailla des pieds à la tête, incrédule. Le gars devait approcher le mètre quatre-vingt-cinq et, au vu de ses pectoraux et de ses bras, il ne devait pas pleurer sur les séances de pompes, tractions, squats, et autres abdominaux. Se le représenter comme un pauvre petit chat mouillé demandait un trop gros effort d'imagination.
« Je sais, fit Steve comme si Tony avait pensé tout haut. Au bout d'un moment, j'en ai eu ras-le-bol que Bucky joue les chevaliers en armure et je me suis pris en main. Désensibilisation pour mes allergies, séances de musculation intensives pour inspirer la crainte et arts martiaux pour la confiance en moi.
— C'est... impressionnant, dit prudemment Tony en se demandant à quand remontait sa dernière séance de cardio-training.
— C'est juste une habitude à prendre, répondit Steve en haussant les épaules. Et le sport permet d'évacuer les tensions. Quand je tape dans un sac de sable, j'imagine que ce sont mes problèmes que je pulvérise. »
Ou les pauvres types qui font pleurer sa fille, frémit Tony.
« Aujourd'hui, je n'ai plus besoin de Bucky pour me défendre mais je suis content qu'il soit là pour Alma et moi, poursuivit Steve. Au début, juste après la mort de Peggy, j'ai eu tendance à exclure les autres pour vivre dans une bulle avec Alma. Ce n'est pas sain, Alma a besoin de voir d'autres enfants et d'autres adultes que moi, alors j'apprécie que mes amis m'aient poussé à me reprendre en main et à "lâcher" un peu Alma.
— C'est sûrement une bonne chose, opina Tony, de plus en plus mal à l'aise.
— Vous avez encore de la famille, Tony ? demanda Steve, l'air de ne pas y toucher.
— Non, personne. Ni parents, ni femme, ni enfants.
— C'est triste de n'avoir personne sur qui compter. Ou qui compte sur vous. »
Évidemment. Le retour du bon Samaritain. Si cela se trouvait, il n'avait évoqué son épouse décédée que pour mieux l'amener à se confier. Tony voyait arriver le moment où il allait encore lui proposer de passer à l'Armée du salut pour un soutien psychologique dont il n'avait nul besoin. Il fallait vraiment qu'il lui fasse comprendre qui il était.
« Écoutez, Steve, je-
— Papa ! Papa, j'ai mal ! »
Alma revenait en exhibant un collant déchiré et un genou écorché.
« C'est Millie qui l'a poussée, expliqua une Angie très en colère. C'est une peste, Millie. Elle n'était pas contente parce qu'on ne voulait pas jouer avec elle, alors elle a poussé Alma en descendant du toboggan et Alma est tombée en avant. Elle aurait pu se faire très mal !
— Elle ne l'a peut-être pas fait exprès, tenta d'apaiser Steve.
— Pff, c'est une peste, elle est jalouse de tout le monde, bien sûr qu'elle l'a fait exprès, dit Angie en levant les yeux au ciel, atterrée par la stupidité de ces adultes qui ne comprenaient pas des choses aussi simples que la méchanceté de Millie Archer.
— Ce n'est rien, mon ange. De toute façon, on va devoir rentrer. Je te mettrai un pansement à la maison.
— Mais je ne vais jamais pouvoir marcher jusqu'à là-bas ! pleura Alma. Il va falloir que tu me prennes sur tes épaules, fit-elle d'un ton plein d'espoir.
— Sûrement pas, jeune fille. Maintenant, dis au revoir à Angie, on va y aller. »
La petite bouda pour la forme mais finit par embrasser son amie et donner la main à son père.
« Papa, il va venir manger avec nous, Tony ? demanda Alma en tirant sur son collant déchiré.
— Je ne sais pas, Alma. Si vous voulez dîner avec nous, ce sera avec plaisir, dit-il en souriant à Tony. Ce sera très simple mais vous êtes le bienvenu. »
Mais bien sûr. Pour que Saint Steven puisse l'amener à parler des circonstances malheureuses qui l'avaient amené dans la rue et lui proposer un plan en cinq actes pour l'aider à s'en sortir ?! Sûrement pas, la plaisanterie n'avait que trop duré.
« Steve, c'est gentil mais vous savez, je possède une tour de 260 000 m² habitables en plein cœur de Manhattan, alors je- »
Le regard consterné et compatissant de Steve lui fit comprendre que cela n'allait pas être facile. Il cherchait comment dire les choses sans se montrer trop cassant quand un homme qui poussait fièrement un landau flambant neuf attira son attention. Merde. Justin Hammer. L'embarras de Tony tourna à la consternation quand il réalisa la présence du caméraman qui collait aux basques de son rival. Ce con était même prêt à utiliser son gamin pour se faire de la pub. Il devinait très bien l'angle d'accroche du reportage : Justin Hammer, brillant homme d'affaires, inventeur de talent, mécène, nous prouve qu'il est aussi un père aimant et attentif, qui n'hésite pas à prendre sur son temps précieux pour profiter de moments de tendre complicité avec son fils... Bla-bla-bla... Consternant mais pas surprenant de la part de ce crétin. Putain ! Si Justin le voyait ici, avec Steve et Alma, il n'allait pas le louper. Il imaginait déjà ses explications embarrassées et les commentaires sarcastiques de l'autre con. Pas moyen qu'il donne cette satisfaction à Hammer. Plutôt crever. Ou accepter de partager le dîner de Monsieur Charité pour tous.
« - serai heureux de partager votre repas. Si cela ne vous dérange pas, bien sûr », finit-il en prenant la petite main d'Alma dans la sienne et en se dirigeant vivement vers la sortie.
