Steve s'était rapidement relevé et s'était laborieusement lancé dans de grandes explications embrouillées pour justifier la position dans laquelle Bucky l'avait trouvé. Mais, soit parce que ses rouges et son ton embarrassé ne le rendaient pas très crédible, soit parce que ses explications impliquaient Tony, Bucky ne sembla pas gober le coup du "j'ai eu peur que Tony meure de rire". Ce n'était pas Tony qui le lui reprocherait, lui qui se demandait encore comment il avait bien pu se retrouver allongé sur le lit de Steve, sous Steve.
Il préféra adopter un silence prudent et laissa lâchement Steve tenter de s'expliquer avec son ami. Devant le quasi mutisme de James Buchanan et, surtout, devant son regard meurtrier pointé sur lui, il préféra se rapprocher de Steve, histoire de se placer sous sa protection. On ne savait jamais.
Ce n'était pas possible, il avait vraiment un don pour se mettre dans la merde. Déjà que Bucky lui avait bien fait comprendre qu'il l'avait à l'œil, maintenant, il devait être convaincu qu'il essayait de lui piquer son petit ami. Potentiel petit ami. Crush ? Amour secret ? Tony était au moins sûr d'une chose : Bucky était amoureux de Steve et cela ne datait vraisemblablement pas d'hier. Mais il était également pratiquement sûr que Steve ignorait tout de ce que pouvait ressentir Bucky pour lui. Pratiquement. Après tout, il avait bien pris Steve pour le dernier Samaritain lors de leurs premières rencontres, peut-être Steve cachait-il bien son jeu. Non, décida-t-il, s'il était si bon acteur, Steve serait à Broadway, pas dans un hôpital à trimer comme un forçat. Et puis, pourquoi, s'ils étaient ensemble, le cacher aux autres ? Pour Alma ? Ou alors... Ou alors, Bucky avait caché ses sentiments à Steve quand il avait appris qu'il sortait avec Peggy. Mais Peggy était morte depuis plus d'un an, maintenant, Bucky aurait pu...
Il secoua la tête. Il était en train de se faire un film, là. De toute façon, qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire que Bucky soit dingue de Steve, ou que Steve soit amoureux de Bucky ?
« Je suis ravi d'apprendre que Tony ne va finalement pas mourir par asphyxie », déclara Bucky, coupant court aux explications de Steve.
Au ton employé, Tony comprit qu'il fallait remplacer « ravi » par « déçu » et résista à l'envie de tendre le majeur. On ne rendra jamais assez grâce à l'instinct de survie.
« Mais j'étais venu pour discuter de l'organisation de la fête d'anniversaire d'Alma », continua Bucky, son ton disant clairement : « Alma, tu sais, ta fille de cinq ans qui est en train de regarder la télé pendant que tu joues à la bête à deux dos avec l'autre paumé ».
Comme s'il comprenait le reproche sous-jacent, Steve rougit de plus belle et demanda :
« C'est elle qui t'a ouvert ?
— Non, j'ai fracturé la porte avec mon bras cybernétique, répondit Bucky en levant les yeux au ciel. Forcément, c'est elle qui m'a ouvert, Steve ! Après que le cerbère dans le hall m'a autorisé à entrer, bien sûr. C'est Fort Knox, ici, je me suis même demandé s'il n'allait pas exiger une analyse d'urine et un relevé d'identité bancaire avant de me laisser passer.
— Oui, bien sûr, l'anniversaire d'Alma. On fait toujours ça au restaurant ?
— À moins que cela ne dérange pas ton propriétaire qu'une bande de gamines surexcitées investisse l'appartement et saute sur ses beaux canapés, le mieux serait de faire ça chez moi, oui. »
Tony se demanda comment Steve pouvait supporter que Bucky lui parle sur ce ton. Il était adulte et assumait ses responsabilités, dans son travail comme auprès de sa fille, il avait largement dépassé l'âge où un grand frère pouvait vous faire la leçon. Il était peut-être temps qu'il explique - gentiment mais fermement - à Bucky qu'il pouvait prendre ses décisions seul, sans en référer à son ami.
« Cela me semble plus raisonnable, en effet, convint Steve.
— Tu as arrêté une liste d'invités, que je puisse m'organiser dans mes commandes ?
— Pratiquement, oui. Il y aura Angie et ses parents, Emma et sa mère, Rose, Kate... énuméra-t-il. Attends, j'ai fait une liste, elle est doit être dans le salon. »
Steve se dirigea alors à grandes enjambées vers le salon. Peu désireux de rester en compagnie de Bucky, Tony s'empressa de le suivre, pendant que James observait pensivement l'affreuse statue, abandonnée sur le lit.
« Ah, la voilà ! annonça triomphalement Steve en sortant un bout de papier du secrétaire. Tiens, j'ai oublié Wanda, attends, je vais la rajouter.
— Mais c'est pas vrai ! Tu es vraiment obligé ? Nu se poate, iarăși idioata asta ! » [1]
Exaspéré, Bucky s'était exclamé dans la langue de ses parents. Son ami lui adressa un regard mi-fâché, mi-amusé, avant de désigner discrètement Alma, plongée dans les aventures d'Albert le lapin. Le message était clair, interdiction de dire du mal de Wanda devant Alma, et obligation de surveiller son langage devant l'enfant.
« D'abord, Wanda n'est pas... Wanda est très gentille, gloussa-t-il. Ensuite, pas la peine de jurer en roumain, je te rappelle que j'ai passé des heures chez tes parents quand j'étais gosse.
— Je sais bien. Tu es trop doué, pour ton bien, comme pour le mien », répondit Bucky en souriant.
Le regard caressant que posait James sur Steve mit Tony mal à l'aise. Il était hors de question de rester pour tenir la chandelle, il attrapa donc son manteau et se prépara à partir.
« Merci pour la visite, Steve, je vais y aller.
— Tu pars ?! s'écria Alma. Mais tu n'as même pas encore vu ma chambre !
— Je croyais que tu regardais My Little Pony ?
— C'est fini depuis longtemps ! Ça ne dure que vingt minutes et j'avais promis de ne regarder que l'épisode et rien d'autre », protesta la fillette.
Le petit visage offusqué de l'enfant amena un sourire aux lèvres de Tony. Alma avait beau avoir un caractère bien affirmé, il était persuadé qu'elle avait tenu sa promesse et éteint le téléviseur sitôt l'épisode fini. Il n'y connaissait rien en matière d'éducation mais éprouva tout de même une vague admiration pour la façon dont Steve se faisait obéir, lui qui, enfant, trouvait toujours un moyen d'enfreindre les règles posées par Howard ou Maria.
Une chose le chiffonnait pourtant. Si un épisode de My Little Pony durait vingt minutes, combien de temps avait bien pu durer la séance de prévention des risques cardiaques imposée par Steve ? Tony détestait cette sensation que le temps lui échappait.
« Allez, Tony, viens voir ma chambre ! »
Alma s'était suspendue à sa manche et le regardait avec des yeux suppliants, démontrant une surprenante et précoce maîtrise des puppy eyes.
« Alma. Si Tony veut rentrer, ce n'est pas très poli de vouloir le retarder », intervint Bucky.
Le milliardaire ricana intérieurement en entendant cette invitation à peine voilée à débarrasser le plancher.
« Mais tu avais dit que tu viendrais voir ma chambre », insista Alma.
Tony soupira. C'était vrai, il l'avait dit. Et les grands yeux d'Alma avaient le don de faire naître en lui un sentiment dérangeant de culpabilité. Oh, et puis merde ! Que Bucky aille se faire f..., se faire voir, il voulait dire se faire voir.
« Très bien, tu me fais visiter, mais je me sentirais plus rassuré si ton père venait avec nous. Tu imagines, si je ne retrouvais pas le chemin vers la sortie ? déclara-t-il en tendant la main à Alma.
— Vous avez raison, c'est peut-être plus prudent si je vous accompagne », sourit Steve.
Bucky fit bonne figure pendant qu'Alma entraînait son père et Tony vers sa chambre.
Même si, à l'échelle d'une enfant de cinq ans, tout paraît plus grand, la chambre d'Alma était effectivement immense. En fait, elle était juste un tout petit peu moins grande que celle de son père.
Comme il l'avait fait dans sa chambre, Steve avait remplacé les draps de Justin par ceux de sa fille. Résultat, Rainbow Dash et Fluttershy gambadaient joyeusement sur le lit d'Alma, crinière au vent sur fond d'arc-en-ciel. La veilleuse en forme d'étoile posée sur la table de chevet devait également venir de chez les Rogers, tout comme les tapis en fausse fourrure blanche.
Suivant son regard, Alma expliqua :
« C'est pas du vrai poil, hein, c'est du synthétique. C'est pour pas avoir froid aux pieds quand je me lève. Mais je veux pas qu'on tue des animaux pour me faire un tapis !
— Tu as pensé au chagrin de la maman synthétique à qui on a pris ses enfants pour que tu n'aies pas froid aux pieds ?
— Ah, ah, rétorqua l'enfant en levant les yeux au ciel. Oncle Buck me l'a déjà faite, celle-là. Je sais ce que ça veut dire "synthétique", quand même. »
Tony ne fut pas ravi d'apprendre qu'il avait le même sens de l'humour que Bucky mais rit de bonne grâce.
« Viens voir ma tente ! continua Alma en désignant un cube en toile flanqué de deux tourelles. C'est oncle Buck qui me l'a offerte, on joue aux princesses dedans, avec Angie.
— Tu ne joues plus aux super-héros ?
— Ben si, ça n'empêche pas », répondit-elle avec une petite moue qui disait "ce que les adultes posent comme questions bêtes, quand même". Alma regarda en direction de son père qui s'affairait à ranger quelques vêtements de sa fille avant de faire signe à Tony de se pencher. Le brun s'exécuta et, quand il fut à hauteur de la petite, celle-ci demanda :
« C'est vrai que tu es amoureux de Wanda, Tony ? Angie dit que c'est pas vrai, parce qu'elle est sûre que Wanda est amoureuse d'oncle Buck. Moi, je sais pas, mais je voudrais pas que tu sois malheureux si tu aimes Wanda et qu'elle, elle t'aime pas. »
Tony sourit.
« C'est gentil. Mais non, je ne suis pas amoureux de Wanda. Je l'aime bien mais je ne suis pas amoureux d'elle.
— T'es amoureux de quelqu'un d'autre ?
— Alma ! Cela ne te regarde pas, enfin ! intervint - finalement - Steve.
— Pourquoi ? Tu me demandes bien si je suis amoureuse de Tom, le grand tout maigre qui est dans ma classe !
— Ce n'est pas pareil ! Je suis désolé, Tony, vraiment.
— Ce n'est rien, Steve. Personne ne veut de moi, Alma, dit-il en se tournant vers la petite avec une moue faussement triste, je suis tout seul.
— C'est dommage, Tony, répondit l'enfant en lui adressant un regard désolé.
— Oui, c'est dommage, Tony », renchérit Steve, pensif.
Les Rogers, père et fille, le dévisagèrent comme s'ils réfléchissaient déjà à une façon de le caser. Holà ! Pas question qu'ils lui présentent tout l'immeuble pour lui trouver la perle rare.
« Dommage pour qui ? demanda-t-il en souriant gentiment. Je suis très bien comme je suis.
— Papa dit que personne n'est fait pour vivre seul. Hein, papa ?
— C'est vrai, ma chérie.
— Ah ! Tu vois ?! Tu ne peux pas rester tout seul, tout le temps. Viens nous voir plus souvent, Tony, on va bien s'occuper de toi.
— Oui, Tony. Vous serez toujours le bienvenu. »
Ils lui souriaient tous les deux, d'un sourire généreux et sincère. Merde. Qu'est-ce que tu fous, Tony ? Tu vas leur mentir encore longtemps ? Soit tu leur dis qui tu es et ce que tu as fait, soit tu coupes les ponts avec eux. Tout de suite.
Jiminy Rhodey Cricket avait raison. Alma et Steve l'accueillaient à bras ouverts et lui, il leur mentait sans vergogne et ce, depuis le début. Bien sûr, ce n'était pas de sa faute si Steve l'avait pris pour un sans-abri. Ce n'était pas non plus de sa faute si Steve n'avait pas voulu croire qu'il vivait dans une tour immense, en plein cœur de Manhattan. Mais il était le seul responsable si la situation avait pris des proportions pareilles. Il avait voulu bien faire, d'accord. Pour être honnête, même s'il voulait sincèrement aider les Rogers, ça l'avait aussi amusé de jouer les bonnes fées et d'en profiter pour jouer au passage un sale tour à Justin Hammer. Il n'avait juste pas envisagé qu'il pourrait s'attacher ainsi aux gens qu'il aidait. L'enfer est pavé de bonnes intentions.
Tu veux que je te fasse un câlin, pour que tu sois moins triste ?
Respirez avec moi.
Il n'aurait jamais dû accepter l'invitation de Steve à dîner, la première fois. Mais s'il n'avait pas partagé leur repas, il n'aurait pas vu dans quelles conditions ils vivaient et n'aurait pas pu les aider. C'était insoluble. Tu aurais pu leur dire à ce moment-là, cela ne t'empêchait pas de proposer ton aide. Steve ne me croyait pas ! Ah ? Il n'a pas Internet, Steve ? Tu le mettais devant l'organigramme de Stark Industries et c'était réglé. Mais non, tu t'amusais trop pour ça. Je ne m'amusais pas, c'était juste que-
Tu n'es pas une grosse patate pourrie, je t'aime bien.
Je m'occupe de vous, Tony.
Juste quoi ? Que c'était agréable, pour une fois, de ne pas se retrouver face à des courtisans qui attendaient quelque chose de lui - argent, influence, coups de pouce en tout genre - ou à des individus paralysés par sa réputation ? C'était sûrement une partie de l'explication. Une partie. Si ce n'était que cela, il aurait pu traîner incognito partout dans le monde - ou juste ici, à New York - à la rencontre des « vrais gens ». Était-il tellement paumé ou parano pour penser qu'il ne pouvait pas avoir de relation sincère s'il se présentait comme Anthony Edward Stark ? À part Pepper et moi, qui sont tes amis ? On t'a tellement appris à te méfier de tout le monde que tu bâtis des murs entre les autres et toi. Steve n'est pas mon ami. Je l'ai aidé parce que je m'inquiétais pour Alma. Bien sûr. Tu as déménagé son appartement parce que ta passion dans la vie, c'est de démonter des meubles et de faire des cartons ? Arrête de te mentir, Tony, tu es bien avec lui, avec eux. Qu'est-ce qui te fait peur ? Admettre que tu as des sentiments pour eux ? Ou qu'ils puissent te repousser s'ils apprennent que tu ne t'appelles pas Tony Carbonell ?
Tony soupira. Il n'en savait rien et, franchement, il n'était pas certain de vouloir savoir.
Vous serez toujours le bienvenu.
C'était dégueulasse, il ne pouvait pas continuer comme ça. On ne bâtit pas une relation sur un mensonge. Ah, tu veux avoir une relation avec eux, maintenant ?
« ...mon anniversaire ? »
La voix d'Alma l'arracha à ses réflexions.
« Hum ?
— Je te demandais si tu allais venir à mon anniversaire ? Tu rêves debout ou quoi ?
— Je ne sais pas si...
— Nous serions heureux que vous veniez, Tony. Nous ne serons pas trop d'adultes pour encadrer les invitées d'Alma. Je vous le demande comme un service », déclara Steve avec un sourire malicieux.
D'accord, Rhodey, je vais tout lui dire. Après le gâteau d'anniversaire d'Alma. Promis.
Dégonflé.
[1] "Ce n'est pas possible, pas cette idiote, encore !" en roumain. Un grand merci à Adriana pour son dépannage linguistique !
OoO
OoO
Je sais que vous étiez nombreuses à attendre (espérer ?) une confrontation entre Bucky et Tony. J'espère que vous n'êtes pas trop déçues. Cela viendra, mais pas à ce stade !
