Avec sa façade peu engageante, il s'était attendu à une salle tapissée de lambris, avec ventilateur au plafond et drapeaux roumains tendus un peu partout, mais le restaurant de James Barnes le surprit du tout au tout. La salle, peinte de gris et de blanc, n'était pas immense - Tony calcula que Bucky devait faire soixante couverts par service, les bons jours - mais des miroirs soigneusement disposés donnaient l'impression que la pièce était plus grande. De jolies suspensions en verre soufflé, des tables en sheesham et une cheminée repeinte en blanc achevaient de donner à la pièce une touche raffinée et chaleureuse. Les ballons multicolores et les guirlandes accrochés un peu partout ne parvenaient pas à gâcher l'impression d'ensemble, les décorations mises en place pour l'anniversaire d'Alma pouvant juste faire croire que la fête allait avoir lieu dans l'appartement d'un particulier.

« Ça vous plaît ? »

Tony se demanda si Bucky avait suivi une formation commando pour arriver derrière lui sans qu'il le remarque. Cela ne l'aurait qu'à moitié étonné.

« Beaucoup. C'est très beau, répondit-il, sincère.

— Merci, fit Bucky, un petit sourire ironique aux lèvres. Après la mort de mes parents, j'ai un peu modernisé l'endroit. Le lambris et les œufs de Bucovine, ça a son charme, mais j'ai bien peur que cela n'opère que sur les Roumains vivant, ou de passage, à Manhattan. Pour les autres, le restaurant faisait trop folklorique. »

Wow. C'était la première fois que Tony entendait Bucky prononcer plus de deux phrases d'affilée - hors sermon de cuisine, bien sûr. Il nota aussi qu'il avait eu raison pour le lambris et se sentit ridiculement fier. Sherlock n'avait qu'à bien se tenir.

« La cuisine que nous servons est inspirée des plats que préparaient mes parents mais je l'ai légèrement revisitée pour qu'elle soit plus en phase avec les goûts des new-yorkais. Et, l'été prochain, la façade sera refaite. C'est vrai que pour l'instant, elle ne donne pas envie, alors que nous avons d'excellents retours sur Zagat ou Yelp, mais, dès que les travaux seront finis, ça va changer. »

Un instant étonné que Bucky lui fasse l'article de son restaurant, lui qui était si peu bavard - enfin, surtout avec lui - Tony réalisa que James était juste très fier de son établissement et du travail qu'il était en train d'y accomplir, au point de vouloir partager son enthousiasme, même avec lui. Nous entretenons tous un rapport particulier avec nos créations, Tony, plus que tout autre, comprenait ça, lui qui prenait la défense de ses bras robotiques, même quand ils menaçaient de mettre le feu à son atelier. Où était-ce une façon « d'écraser » son supposé rival, en lui montrant tout ce que, lui, pouvait offrir à Steve ? Laisse tomber, cela ne te regarde pas.

« J'en suis persuadé, répondit-il en souriant. La salle est vraiment agréable et ce que vous aviez préparé la dernière fois était délicieux, alors-

— Oui, enfin, ça, c'était juste du tout-venant, hein. Le truc que je fais tous les jours chez moi. Ici, c'est différent », l'interrompit Bucky.

Son visage se refermait déjà. Génial, il l'avait vexé. Ce type était quand même extraordinaire. Un moment, il était ouvert et chaleureux et, l'instant d'après, il passait en mode gueule froide. Il devait souffrir d'un trouble de la personnalité multiple, ce n'était pas possible autrement.

« Eh bien, si c'était juste "l'ordinaire" que vous nous avez servi, ce que vous proposez au restaurant doit être incroyable », dit diplomatiquement Tony. C'était l'anniversaire d'Alma, autant faire en sorte qu'oncle Buck soit de bonne humeur.

« Tony ! Tu es enfin arrivé ! s'exclama Alma, les joues roses d'excitation.

— Je n'aurais pas voulu manquer ça. Joyeux anniversaire, Alma, fit Tony en lui tendant un paquet enrubanné.

— Merci. Je vais le mettre avec les autres, je l'ouvrirai avant le gâteau. Tu ne m'as pas apporté une poupée, hein ?

— Alma ! gronda son père. Bonjour, Tony, content que vous ayez pu venir.

— Bonjour, Steve. Non, ce n'est pas une poupée, Alma. Mais je crois que tu seras contente.

— C'est quoi ? C'est quoi ? Donne-moi un indice... », supplia l'enfant.

Tony se contenta de rire en secouant la tête.

« Alma, tu vas poser le cadeau de Tony avec les autres et tu arrêtes de le harceler, fit Steve d'un ton sans réplique.

— Steve, tu viens m'aider pour la sono ? demanda Bucky.

— J'arrive. Tony, n'hésitez pas à vous servir à boire et à manger quelque chose, il y a de quoi faire.

— D'accord, merci. Et... euh, Steve ?

— Oui ?

— Je pourrais vous parler ? Plus tard ? Après la fête, bien sûr.

— Sans problème. Ça tombe bien, je voulais également vous parler et je-

— Steve, tu viens ?

— Plus tard, Tony, promis. »

Steve sorti, Tony nota que le centre de la pièce avait été libéré de ses tables. Il en restait quelques unes, plaquées contre un mur, sur lesquelles étaient disposés une pile d'assiettes et des couverts, ainsi que quelques chaises, sûrement pour les malheureux parents venus accompagner leur progéniture. Une dizaine de gamines surexcitées avaient investi la piste de danse improvisée et, en attendant que la musique veuille bien démarrer, s'étaient lancées dans une conversation animée. Tony retourna son coucou à Angie avant d'aller se chercher un verre.

La porte du restaurant s'ouvrit une nouvelle fois sur Wanda, accompagnée de Sam. Intéressant.

Galamment, Sam aida la jeune femme à retirer son manteau et se dirigea vers le vestiaire après avoir salué Tony.

« Tonyyyyyy ! Je suis tellement contente de vous revoir !

— Plaisir partagé, Wanda. Vous êtes radieuse.

— Vous êtes toujours aussi gentil, Tony, minauda Wanda.

— Alors, ça a l'air de bien se passer avec Sam ? », la taquina-t-il.

La jeune femme piqua un fard avant de sourire.

« Il m'a appelée et nous sommes... allés au cinéma avant de manger un morceau. On a beaucoup parlé et... c'est quelqu'un de très intéressant, vous savez. Il a eu plusieurs vies, il est gentil, il est drôle et-

— Et c'est un bel homme, finit Tony.

— Oui, il est très séduisant, comme tous les amis de Steve, répondit-elle, rougissant et riant en même temps. J'espère juste que...

— Que ?

— Tony, soupira-t-elle. Je sais bien que certaines personnes pensent que je suis... différente, un peu folle parfois mais... Vous croyez que je devrais faire plus attention à ce que je dis, si je ne veux pas que... »

Wanda se tut et se tordit nerveusement les mains. Tony lui sourit gentiment.

« Wanda, n'essayez pas de vouloir être quelqu'un d'autre. Cela ne marchera pas et vous serez malheureuse. Si Sam vous a invitée à sortir avec lui, c'est que vous lui plaisez comme vous êtes. Je ne le connais pas beaucoup mais il m'a fait l'impression d'être quelqu'un qui ne s'arrête pas à des a priori. Soyez vous-même avec lui et je suis persuadé que tout ira bien. »

Ah, ah. Et ça, Wanda, c'est Tony Carbonel qui vous le dit ! La ferme, Rhodey.

« Merci, Tony, vous êtes un amour », répondit Wanda en glissant le bras sous le sien.

La salle était désormais remplie de petites filles impatientes que la fête commence. Quand le premier son fut envoyé, un « aaahhh ! » satisfait retentit dans la partie du restaurant transformée en piste de danse. Pendant que les enfants dansaient, les adultes se regroupèrent dans un coin - le plus loin possible de la sono - et entamèrent la conversation. Tony se retrouva ainsi face à la mère d'Angie qui évoqua avec amusement le désir de sa fille de se couper les cheveux très court, en ne laissant qu'une mèche sur le côté, et peut-être même de les teindre en bleu, tiens. Sam lui demanda - avec un air innocent qui n'aurait pas trompé un enfant de trois ans - s'il travaillait ces jours-ci. Tony répondit sans mentir qu'il était occupé à réparer une Chevrolet Bel Air cabriolet 1957. Il ne précisa pas que le véhicule lui appartenait et laissa Sam continuer à s'imaginer qu'il était « juste » mécanicien. Il s'était promis d'avouer la vérité à Steve, certes, mais seulement après le gâteau, et seulement après le départ des invités. Il soupira. Dans cette histoire, il n'aurait pas menti qu'à Steve et Alma. Sam, Wanda, Angie et ses parents, et même Bucky, il leur avait menti à tous. Il regarda les parents d'Angie se prendre la main et se sourire pendant que Sam continuait à lui parler. Bucky et Steve s'étaient improvisés DJ pour un public enthousiaste, Wanda avait rejoint la piste et se déhanchait au rythme de Rockabye sous les encouragements ravis d'Alma et de ses copines... Ils vont me manquer. Il fronça le sourcil, pris au dépourvu par cette réalisation soudaine. Merde, c'était arrivé comment, ça ?

Le morceau se termina et Wanda revint en sautillant, un grand sourire aux lèvres. En s'approchant, elle remarqua la mine sombre de Tony et se méprit sur les causes de sa morosité.

« Ils sont mignons, hein ? On aimerait tous rencontrer quelqu'un qui nous regardera toujours comme ça, après tant d'années passées ensemble...

— Pardon ? De quoi parlez-vous, Wanda ?

— Des parents d'Angélique, bien sûr ! J'ai vu comment vous les regardiez. Ne vous inquiétez pas, Tony, je suis sûre que, vous aussi, vous allez rencontrer quelqu'un de bien. »

Wanda lui adressa un sourire éblouissant pendant que Sam tentait de museler un début de fou rire.

« Je sais ! Je vais vous tirer les cartes, le tarot ne ment jamais !

— Non, non, Wanda, ce n'est pas - », commença Tony. Peine perdue, la jeune femme se dirigeait déjà vers le vestiaire.

« Désolé, Tony, rit Sam. Vous n'y couperez pas, Wanda adore tirer les cartes. »

Inquiétez-vous si elle sort son tarot.

Wanda revint rapidement, ses cartes en main et les joues roses. Elle fit de la place sur une table et fit signe à Tony de s'asseoir, ce qu'il fit à contrecœur, sous le regard goguenard de Sam. Pendant que Wanda mélangeait les cartes, Steve vint leur demander s'ils désiraient quelque chose à boire.

« Oui, Steve, s'il vous plaît. Je vais tirer les cartes pour Tony, il veut savoir quand il rencontrera quelqu'un.

— Mais je n'ai jamais dit-

— Il n'y a pas de honte à vouloir être rassuré sur sa vie sentimentale, Tony, l'interrompit Steve avec un petit sourire narquois. Et Wanda est douée, ajouta-t-il. Grâce à elle, je sais que le prochain amour de ma vie est riche comme Bruce Wayne, drôle comme Amy Schumer et glamour comme les époux Obama réunis. Si je ne le reconnais pas au premier coup d'œil quand je le croiserai, je ne comprends plus rien. Qui sait, Tony ? Votre âme sœur habite peut-être le quartier ? »

Il maniait bien le sarcasme, Steve. Au temps pour le bon Samaritain trop coincé.

Tony soupira. Plus vite il choisirait ses cartes, plus vite il pourrait passer à autre chose.

« Pensez à votre question et coupez le jeu. Non, Tony, de la main gauche ! Très bien, dit Wanda en étalant ses cartes, face retournée. Choisissez quatre cartes, nous allons faire un tirage simple, pour commencer. »

Tony choisit des cartes que la jeune femme disposa en croix. En retournant la première, elle haussa le sourcil. Le milliardaire se pencha pour mieux voir. La carte représentait deux personnages tombant d'une tour dont le sommet était frappé par la foudre. Encourageant.

« Cette carte vous représente, Tony.

— C'est mauvais ?

— Pas forcément. C'est la Maison Dieu. Puisque vous l'avez tirée en premier, cela signifie que vous vivez une situation mouvementée. Vous êtes à un carrefour, des changements importants vont se produire dans votre vie et il n'y aura pas de retour possible. Dans le domaine professionnel, cette carte marque tout autant un arrêt à certaines ambitions qu'une nouvelle voie. En amour, elle peut signifier une rupture douloureuse... ou l'amour de votre vie », dit-elle en lançant un petit regard de reproche en direction de Steve.

En gros, il n'était pas plus avancé.

« Celle-ci, continua Wanda, symbolise les éléments défavorables mais aussi la façon dont vous pouvez les retourner en votre faveur. Ah, la Justice. L'honnêteté nécessaire à une relation équilibrée. La Justice est impartiale mais pour ceux qui trichent en abusant de la confiance des autres, le jugement sera sans appel. Y a-t-il une vérité qui vous pèse, Tony ? Je pense que cette carte vous alerte. Si vous désirez une relation saine, vous devrez vous montrer honnête, envers les autres et vous-même. »

Tony avait beau n'accorder aucun crédit à ces délires pseudo-mystiques, il commençait à se sentir mal à l'aise.

« Et voici l'Amoureux qui représente vos possibilités. »

Sur la carte, une jeune homme était tiraillé entre deux personnages, pendant qu'un cupidon dodu et fatigué semblait hésiter à décocher sa flèche.

« Au cœur de l'amour se trouve le choix, déclara Wanda. Pour s'y abandonner, il faut le choisir, s'y sentir prêt. Si ce n'est pas le cas, votre indécision ruinera votre vie et vous resterez dans la situation difficile symbolisée par la Maison Dieu. Tony, votre jeu est entièrement centré sur cette notion de choix, voyons si la réponse confirmera votre tirage. »

Malgré lui, Tony se découvrit impatient de connaître la réponse. La douzième arcane du tarot le fit grimacer, de même que Steve et Sam.

« Calmez-vous, Tony. Le Pendu n'est pas forcément une carte négative. De part sa position, le Pendu est plus réceptif à son environnement. Si vous vous sentez bloqué, hésitant, cette carte vous indique que le temps n'est plus à l'action mais à la réflexion. Vu votre tirage, je crois que vous allez traverser une épreuve, une épreuve pénible je vous l'accorde mais, si vous êtes prêt à admettre que ce qui était important pour vous ne l'est plus, si vous acceptez le basculement des priorités symbolisé par le Pendu, alors je vois le bonheur pour vous. Lâchez prise, Tony, laissez sortir vos émotions et ce que vous prenez comme des changements négatifs vous seront profitables sur le long terme. »

Wanda devenait carrément lyrique.

« Attendez, si je fais la somme des lames, j'obtiens... oui, la 6, l'Amoureux, encore. Le choix, Tony, encore et toujours ! Votre tirage est limpide ! Vous êtes à un tournant de votre vie et vous êtes seul maître de votre destin, tel est le message des cartes », claironna-t-elle.

Tony sentit pointer une méchante migraine.

« Oui, Tony, c'est clair comme de l'eau de roche, appuya Steve. Vous choisissez le bon embranchement au carrefour de votre vie et vous rencontrez le grand amour. Si vous serrez bien à droite et que vous n'allez pas trop vite, vous éviterez la sortie de route. Par contre, si vous dissimulez de vilains petits secrets, vous finirez au tribunal des cœurs brisés. »

Décidément, Captain Sarcasm se lâchait.

« Steve, ce n'est pas gentil de se moquer. Peut-être que tu n'y crois pas, mais j'ai rarement eu un tirage si net que celui de Tony. Et je maintiens ce que je t'ai dit, tu vas rencontrer quelqu'un d'exceptionnel.

— Que tes cartes t'entendent, Wanda, fit Steve avant d'embrasser la jeune femme sur la tempe. Mais, en attendant que Bruce Wayne pousse la porte du restaurant et m'emmène dans sa batmobile, je vais proposer à tout le monde de se rapprocher pour le gâteau. »

Wanda rangea soigneusement ses cartes pendant que Steve et Sam passaient en cuisine. DJ Bucky prévint qu'on allait marquer une pause pour souffler les bougies, mais que la piste de dance se rallumerait ensuite. Les gamines se précipitèrent alors vers le buffet et réclamèrent à boire à Tony et Wanda. Danser, ça donne soif. Tony commençait à regretter les réunions d'actionnaires de SI quand le gâteau fit une arrivée triomphale dans la salle sur une table roulante poussée par Steve et Sam. Des « oh ! » et des « ah ! » étonnés et admiratifs fusèrent. Il y avait de quoi. Le gâteau était composé d'étages représentant chacun un super-héros. Iron Man, Captain America, Spider-Man et même Hulk, dont le poing semblait jaillir au sommet. Alma, aussi émerveillée que ses copines, s'approcha de la desserte, les yeux brillants. Tout le monde applaudit, Tony comme les autres, pendant que le chef d'œuvre pâtissier s'immobilisait au centre de la pièce. Ce qui explique certainement que personne n'entendit la porte du restaurant s'ouvrir. Que personne ne tourna la tête pour voir la nouvelle arrivante. Que personne ne se demanda ce qu'elle faisait là. En fait, Tony ne réalisa sa présence que lorsqu'elle lui cria un vigoureux « Tony ! » dans les oreilles.

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Pour l'anecdote, j'ai effectué moi-même le tirage pour Tony et ce sont ces cartes qui sont sorties. Ensuite, évidemment, je les ai interprétées en fonction de mon histoire, mais je n'ai pas changé une carte du tirage. :)