Happy, qui attendait Tony devant la voiture, se précipita sur Steve mais son patron lui fit signe de laisser tomber.
« Laisse, Happy, ça va, je gère.
— Vu d'ici, ça n'en a pas l'air. Mais si vous aimez vous faire démonter la tête... c'est vous le boss, répondit Harold en haussant les épaules. Je reste dans le coin, criez si vous avez besoin d'un coup de main... ou de poing. »
Très content de son jeu de mots, Happy alla s'adosser à la voiture et observa la scène comme on attend l'arrivée des fauves au cirque.
« Steve, attendez !
— Quoi ? Vous en voulez un autre ?
— Laissez-moi vous parler, je-
— Je crois qu'on s'est tout dit, M. Stark. Vous devez avoir beaucoup de choses à faire, je ne voudrais pas vous gêner davantage.
— Steve...
— Adieu, M. Stark. Si vous en êtes réduit à ça pour vous divertir, je n'envie pas votre vie. »
Il sembla sur le point d'ajouter autre chose, regarda longuement Tony mais finit par secouer la tête et se détourner. Tony le regarda traverser la rue et s'éloigner à grandes enjambées.
« Il a une bonne droite. Et je m'y connais ! déclara Happy en lui tendant une poche de glaçons venus tout droit du mini-bar de la voiture. Quand j'étais encore au Gymnase de Stillman, j'en ai vu passer, des gars qui croyaient en leur avenir dans la boxe professionnelle. Eh bien, croyez-moi, patron, ils cognaient moins fort que ce type », finit-il avec un hochement de tête appréciateur.
Tony appliqua machinalement la poche sur sa joue. Il se sentait vidé comme jamais, même après une séance de boxe avec Happy-je-m'y-connais-en-force-de-frappe.
« Happy, toi aussi, tu trouves que je suis un beau salaud ?
— Ça dépend : je risque mon job si je réponds franchement ? Ben quoi ? ajouta-t-il devant la grimace de son patron, j'ai une copine à entretenir, maintenant.
— Laisse tomber.
— Lui, dit-il en désignant la silhouette de Steve qui disparaissait au loin, avait l'air de le penser, en tout cas. C'est qui ce type ? Un rival ruiné ?
— Laisse tomber, Happy.
— C'est vous le boss. Venez, je vous ramène chez vous, on dirait que vous sortez d'une bataille de pochtrons. »
Parfois, Tony aurait aimé que Happy soit moins franc.
La voiture garée devant la tour, Happy lui ouvrit la portière avant de déclarer :
« Vous n'avez vraiment pas l'air bien. Vous voulez que je prévienne Virginia ?
— Sûrement pas ! »
Évidemment, Tony avait juste eu le temps de retirer sa cravate que Pepper débarquait.
« Il ne t'a pas loupé », dit-elle calmement.
Tony porta la main à sa joue. Il allait éviter de sortir dans les prochains jours, le temps que le bleu s'affadisse et disparaisse. Cela tombait bien, il avait soudainement beaucoup moins envie de sortir et voir du monde.
« Yep.
— Tu ne devais pas le voir cet après-midi ?
— Si.
— Alors, que faisait-il devant Stark Industries ?
— Aucune idée. Mon karma de merde, probablement. Ah, non, il m'a parlé de quelqu'un... Après tout, qu'est-ce que ça peut faire, comment il s'est retrouvé là quand je sortais ? Le truc, c'est qu'il a découvert la vérité avant que j'aie pu la lui dire. Forcément, il n'a pas aimé, soupira-t-il.
— Je suis désolée, Tony. Sincèrement.
— Merci. Tu n'étais pas obligée de venir, tu sais.
— Tu plaisantes ? Harold m'a dit que c'était un code rouge ! »
Ils se regardèrent et réussirent à éclater de rire, avant de s'asseoir tous les deux sur le lit de Tony.
« J'aurais dû lui parler bien avant. Il n'aurait pas forcément mieux réagi mais au moins, il ne penserait pas que j'ai fait tout ça parce que je trompais mon ennui en me payant sa tête.
— C'est vraiment ce qu'il croit ?
— Mets-toi à sa place : tu crois que je suis dans la dèche, tu me proposes ton aide, un soutien... et, soudain, tu apprends que je suis plein aux as et que, si j'ai besoin d'aide, elle est uniquement psychiatrique... Tu réagis comment ?
— Mal. À sa place, je t'aurais crevé les yeux à coups de stiletto.
— Je m'en tire bien, alors ? fit-il avec un pauvre sourire.
— Plutôt, oui. Tony, je sais que c'est dur, mais laisse-lui un peu de temps pour digérer tout ça, d'accord ? Il était attiré par toi, c'est normal qu'il se sente blessé.
— Il m'a dit que je l'avais définitivement vacciné contre sa naïveté, Pepper. C'est ça qui me fait le plus mal, tu comprends ? C'est un mec bien et, à cause de moi, il va se remettre en cause, se dire qu'il doit changer, alors que...
— Alors que c'est rassurant de savoir que des gens comme lui existent ? Des personnes prêtes à tendre la main sans rien attendre en retour ? Des gens qui ont encore foi en l'humain ? Tony... si Steve est de ceux-là, il ne changera pas, même après ce qui s'est passé. Par contre, il n'aura peut-être plus foi en toi, acheva-t-elle avec un clin d'œil.
— Tu sais trouver les mots qui remontent le moral, grommela Tony.
— C'est aussi ce que dit Harold », sourit Pep.
Tony attendit donc, quelques jours, le temps que Steve « digère ». Il lui laissa ensuite plusieurs messages, auxquels l'infirmier ne répondit pas. Trois semaines après « l'incident », il se rendit jusqu'à l'appartement occupé par les Rogers mais le gardien l'informa que son nom avait été rayé de la liste des invités. Il alla ensuite jusqu'à l'hôpital où travaillait Steve mais l'infirmier était au bloc quand il arriva.
Cela faisait un mois qu'il n'avait pas vu Steve quand il finit par se rendre à l'antenne de l'Armée du salut dans laquelle l'infirmier lui avait dit donner un coup de main. À l'accueil, on l'informa que Steve n'était pas là, non plus. Il allait repartir quand une voix le héla.
« Tony ? Qu'est-ce que vous faites là ? »
Il se retourna, surpris d'entendre une voix connue - et amicale.
« Sam ? »
L'autre lui fit un grand sourire, avant de demander :
« Je suppose que vous cherchez Steve ?
— Oui, mais il n'est pas là, apparemment.
— Il sera là demain.
— J'essaierai de revenir demain, alors.
— Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, Tony. »
Le ton de Sam était égal et Tony ne décela aucune trace de colère dans son regard.
« Il vous a dit ? soupira-t-il.
— Oui. Si j'ai bien compris, vous n'avez pas besoin que l'Armée du salut vous tende la main ? fit Sam en lui souriant gentiment.
— Non, en effet. Je-
— Il est encore pas mal secoué, vous savez.
— Je me doute.
— Tony... Je ne vous connais pas très bien mais... je n'ai pas eu l'impression que vous étiez du genre à vous amuser du malheur des autres.
— Je n'ai jamais voulu me moquer de lui.
— Alors, que s'est-il passé ? »
Sam l'écouta avec attention raconter sa version des faits. Quand il se tut, Sam soupira :
« Quel gâchis...
— Oui. J'ai merdé.
— Vous pouvez le dire.
— Vous croyez que... Il n'y a rien que je puisse faire, alors ? »
Sam soupira encore, sembla réfléchir avant de déclarer :
« Steve est quelqu'un de très entier. Pour l'instant, il est en colère. Et peiné. En fait, il est plus peiné que furieux. Il vous appréciait beaucoup, aujourd'hui, il se sent... trahi. Il ne le serait pas autant si vous n'aviez pas compté pour lui, Tony. »
Le milliardaire se demanda un instant si Sam savait jusqu'à quel point il avait compté pour Steve.
« Je ne veux pas interférer entre vous et lui, Tony. Steve a de bonnes raisons de vous en vouloir et je n'ai pas à intervenir. Mais... je crois sincèrement que, dans cette affaire, vous avez été plus idiot que malintentionné. Et que, si vous aviez juste voulu vous amuser à ses dépens, vous ne seriez pas ici. Alors, je vais vous donner un conseil. Évitez toute "confrontation directe" pour le moment. Steve n'est pas ancore prêt pour ça. Mais ne disparaissez pas pour autant du décor. Je sais qu'il lit vos messages, quand il pense que je ne le vois pas. Je ne saurais pas vous dire ce qu'il en pense mais il les lit. Ne le harcelez pas mais ne vous faites pas oublier, non plus.
— Si je vous suis bien, vous me conseillez d'être là, mais sans l'être tout à fait ? »
Sam se mit à rire mais acquiesça.
« Laissez le temps faire son œuvre, Tony. Steve n'est pas quelqu'un de vindicatif, sa colère va retomber. »
Tony préféra ne pas parler du coup que l'infirmier non vindicatif lui avait asséné. Ils discutèrent encore quelques minutes - Tony apprit ainsi que Wanda et Sam se voyaient très régulièrement maintenant - avant que Sam ne raccompagne Tony.
« Ah, Tony, j'ai oublié de vous dire...
— Oui ?
— Il existe d'autres moyens que les sms pour communiquer avec une personne. »
Alors Tony écrivit une lettre, une vraie lettre, sur du vrai papier, avec un vrai stylo, et l'envoya lui-même au domicile de Steve.
Steve,
Je suis heureux d'apprendre que allez bientôt retourner avenue St Nicholas. Je sais que vous ne vous sentiez pas à l'aise dans l'appartement que vous avait prêté votre propriétaire et, pour y être venu, je le comprends. Une fois les travaux finis, Alma et vous allez pouvoir retrouver vos marques.
Je sais que vous êtes en colère contre moi. Je vous ai blessé et je ne saurais vous dire à quel point je le regrette. J'aurais dû insister pour vous faire comprendre qui j'étais. Je réalise aujourd'hui que - en vous laissant penser que je connaissais des problèmes financiers - j'ai trouvé commode de mentir par omission et que mon mensonge a enflé au point d'échapper à tout contrôle. Je suis désolé. Je sais que vous ne pouvez pas comprendre, j'ai moi-même du mal à comprendre comment j'ai pu en arriver là. Sachez juste que je n'ai jamais voulu vous faire de mal ou me moquer de vous, en aucune façon. Steve, vous êtes quelqu'un de bien, et votre vie n'a rien de minable. Et vous n'êtes pas non plus naïf, c'est moi qui ai déconné en me taisant.
J'ai bien compris que vous ne souhaitez plus me voir et je respecte votre décision. Mais, quoi qu'il arrive, je vous le promets, si vous avez besoin de moi - pour quoi que ce soit - je serai là.
Tony
Il n'avait pas osé se relire de peur d'hésiter à poster la lettre. Mais, quand les jours passèrent sans nouvelle de Steve, il se dit qu'il aurait peut-être dû se relire, finalement.
« Toc toc. »
Adossé à la tête de lit, Tony cessa de fixer l'écran branché sur HBO et Last Week Tonight. Ce soir, même John Oliver ne parvenait pas à lui arracher un sourire. Il n'aurait même pas su dire de quoi parlait le Britannique, s'il s'agissait du coloriste de Trump ou de la chasse au dahu en Ossétie du nord. La télévision lui fournissait un bruit de fond rassurant, sans l'empêcher pourtant de cogiter. Que faisait Steve, en ce moment ? À 23h15, un dimanche, il était probablement au lit. Ou en train d'assurer sa garde à l'hôpital. Il n'avait aucune nouvelle mais continuait régulièrement à lui envoyer de petits messages au contenu prudent. Relevant la tête, il sourit enfin. Rhodey se tenait à l'entrée de la chambre, en uniforme, un mug fumant à la main.
« Je me suis laissé dire que tu avais bien besoin d'un chocolat chaud, Tones.
— Tu as pensé à la guimauve ?
— Je n'oublie jamais rien, crétin, dit James avec un grand sourire.
— D'accord. Tu peux venir poser tes fesses ici, alors », répondit-il en indiquant le matelas de la main.
Rhodey lui tendit le mug, desserra sa cravate, retira ses chaussures et vint s'installer à côté de son ami. Ils firent tous deux semblant de s'intéresser à ce qu'ils voyaient sur l'écran pendant que Tony sirotait son chocolat. Pas mauvais, mais un poil trop sucré.
« Ce n'est pas le moment où tu dois me dire "je t'avais prévenu, Tony" ?
— Je t'avais prévenu, Tony, répéta docilement le militaire. Que s'est-il passé, au juste ?
— Pepper ne t'a pas raconté ?
— Juste les grandes lignes, il me manque les détails qui font toute la saveur d'une bonne histoire. »
Tony commença à lui raconter le désastreux épisode qui s'était déroulé devant le siège de Stark Industries mais son ami l'arrêta.
« La dernière fois que j'ai entendu parler de Steve Rogers, Hammer était sur point de rénover son appart. Tu pourrais peut-être me faire un topo sur les événements qui ont suivi ? »
Tony lui raconta. Ses rencontres avec Steve, leurs discussions, le déménagement et l'anniversaire. Il hésita à parler de ce qui s'était passé dans la réserve mais Rhodey nota son hésitation.
« Pas la peine de me cacher des choses, tu finis toujours par tout m'avouer. »
Alors, Tony lui parla aussi de ce qui s'était passé dans la réserve.
« Merde.
— Je n'aurais pas dit mieux, soupira Tony.
— Merde, répéta James. À aucun moment, tu ne t'es douté qu'il était amoureux de toi ? »
Le regard de Tony était éloquent.
« Et toi ?
— Quoi, moi ?
— Qu'est-ce que tu ressens pour lui ? »
Putain, il n'en savait rien. Steve l'avait d'abord irrité, avec son côté boy-scout propre sur lui. Quand il était rentré dans son intimité, à la suite d'un malheureux concours de circonstances, Tony s'attendait à être jugé par le père de famille. Mais, étonnamment, et sans presque le réaliser, il s'était ouvert à son hôte, sur ses parents, sur son enfance, et ce, dès le premier repas pris ensemble. Oui, Tony s'était rapidement senti à l'aise avec Steve. Cela venait probablement en partie du fait que l'infirmier ignorait qui il était et n'attendait pas de lui qu'il fasse le clown ou lui rende de coûteux services, mais pas que. Pour être honnête, Tony était pratiquement certain que Steve ne lui aurait rien demandé, même s'il avait connu sa véritable identité. Alors, c'était juste ça ? Il voyait Steve comme une parenthèse, une récréation bienvenue dans sa vie ? Un moment où il pouvait se laisser aller et tomber le masque du créateur génial aux pitreries aussi nombreuses que ses voitures ? Non, il n'y avait pas que ça. Il avait été sincère avec Steve, il l'admirait. Pour ne pas s'être effondré après avoir perdu sa femme, pour se montrer un père attentif et ferme, pour ne pas hésiter à mettre en pratique ce qu'il prêchait... D'accord, Steve était quelqu'un de bien. Mais, cela ne suffisait pas à expliquer qu'il se soit confié à lui. Et que Steve ignore qui il était au juste n'était pas non plus une raison suffisante. C'était sûrement plus simple, mais cela n'expliquait pas tout. Cela n'expliquait notamment pas pourquoi Tony, avait toujours écouté l'infirmier d'une oreille attentive, lui que l'ennui faisait souvent décrocher d'une conversation. Pourtant, Steve ne lui parlait pas sciences, voitures - l'infirmier possédait une vieille coccinelle bleue dans laquelle Tony n'arrivait pas à comprendre comment il pouvait rentrer son mètre quatre-vingt-cinq - ou mécanique. Il évoquait son quotidien à l'hôpital, son action à l'Armée du salut, ses amis et sa fille. Une vie complètement étrangère à Tony mais dont le récit, détaillé et imagé, l'intéressait et l'amusait. C'est que Steve était doté d'un solide sens de l'humour qui ravissait Tony. Oui, Steve faisait partie des rares personnes en compagnie desquelles il ne s'ennuyait pas, ce qui était déjà un exploit en soi. Virginia et James mis à part, de qui pouvait-il dire la même chose ? Ty ? Rumiko ? Il grimaça en réalisant que cela avait été le cas, dans une autre vie. Les personnes dont il appréciait vraiment la compagnie étaient donc, soit ses amis fidèles, soit ses... ? Non. Il y avait forcément autre chose. Il chercha frénétiquement, repassant en revue les instants passés auprès de Steve. Ou une jolie lampe de chevet, si je réussis à placer un abat-jour au bon endroit. Le souvenir le fit sourire. Il avait rarement autant ri que ce jour-là, l'immonde statue de Priape entre Steve et lui. Et, il s'était senti si bien, allongé sous son hôte pendant que Steve l'aidait à retrouver une respiration normale. En fait, il ne s'était pas senti aussi détendu avec quelqu'un depuis... Non mais, quel con ! Steve voulait lui dire quelque chose ce jour-là, avant que Bucky ne débarque dans la chambre. Avait-il voulu lui parler de ce qu'il éprouvait pour lui ? Si oui, comment aurait-il réagi ? Il aurait probablement été aussi perdu qu'il l'avait été quand Steve l'avait embrassé dans la réserve mais, au moins, il aurait compris qu'il était grand temps de tout avouer, et tout ce merdier aurait pu être évité. Peut-être. Il n'y avait aucun moyen d'en être sûr, mais Tony pensait quand même que Steve aurait réagi moins violemment s'il avait appris la vérité de la bouche même de Tony. Quelle merde... Oui, il aurait dû tout dire à ce moment-là, il n'en serait pas, aujourd'hui, à être rongé par ce sentiment que-
« Il me manque », dit-il tout haut.
D'accord, il ne savait pas exactement ce qu'il ressentait envers l'infirmier. Mais ça, au moins, il en était sûr, les moments passés avec Steve lui manquaient terriblement.
« Quand je disais que j'avais peur que tout ça t'explose à la figure, je ne pensais pas à ça. Tu vas morfler, Tony. »
