Tony ne sut jamais ce que Bucky avait bien pu dire à Steve mais, dans la semaine qui suivit, Bucky lui envoya un message l'informant qu'il leur avait organisé une rencontre en « terrain neutre », à savoir, dans son restaurant, le lendemain à 16 heures. Il reçut la nouvelle avec autant d'impatience que d'appréhension.


Quand il poussa la porte du restaurant, Steve était déjà installé à une table, à côté de la fenêtre. Il releva la tête à l'approche de Tony et les deux hommes échangèrent un long regard. Tony fut soulagé de ne noter aucune trace de colère chez Steve, ni regard noir, ni mâchoire crispée, ni épaules raidies. Par contre, les larges cernes sous ses yeux et la lassitude qui imprégnait ses gestes disaient tout l'abattement que ressentait l'infirmier et ce fut l'estomac noué par la culpabilité que Tony s'assit en face de lui.

« Bonjour, Steve, dit-il doucement.

— Tony », répondit Steve d'une voix neutre.

Au moins ne l'appelait-il plus M. Stark, c'était peut-être déjà un bon début.

« Bucky n'est pas là ?

— Non, il pense que nous sommes assez grands pour nous parler sans qu'il doive s'interposer pour jouer les arbitres.

— Très bien.

— Oui. »

Un silence inconfortable s'installa entre eux. Tony se décida à le rompre au moment même où Steve reprenait la parole.

« Je suis désolé, je- , commencèrent-ils.

— Pardon. Allez-y », continuèrent-ils.

Steve prit une grande inspiration et reprit.

« Bucky m'a dit que vous pouviez m'aider... que vous pouviez nous aider, corrigea-t-il, à nous défendre contre notre propriétaire.

— C'est vrai.

— Pourquoi ?

— Parce que c'est aussi de ma faute si on vous impose aujourd'hui une hausse de loyer.

— Bucky dit que c'est grâce à vous que les travaux ont été faits dans notre immeuble.

— Je connais bien le propriétaire de votre immeuble, Steve. En affaires, nous sommes rivaux et, sur un plan privé, nous ne pouvons pas nous encadrer. Alors, j'ai fait en sorte qu'il fasse ce qu'il avait à faire, en lui agitant sous le nez un terrain qu'il souhaitait acquérir depuis longtemps. Mais il vient d'apprendre que je l'avais roulé dans la farine, alors il cherche à se venger. Sur vous, grimaça-t-il.

— Pourquoi ?

— Parce qu'il a appris que nous nous voyions régulièrement, alors il pense faire d'une pierre deux coups en s'en prenant à vous.

— Non, je voulais savoir pourquoi vous êtes intervenu auprès de lui ? Vous nous connaissiez à peine.

— Et vous ne me connaissiez pas davantage quand vous m'avez invité à dîner, Steve, sourit gentiment Tony. J'ai été touché par votre geste, par votre désir de m'aider et... je n'aimais pas l'idée qu'Alma puisse connaître des problèmes de santé si elle continuait à vivre dans un environnement aussi humide.

— Vous aidez souvent des gens que vous connaissez à peine ?

— Vous invitez souvent des gens que vous venez de croiser dans la rue ?

— C'était la première fois, sourit Steve.

— Pour moi aussi. »

Tony lui retourna son sourire et, décidé à se montrer complètement honnête, cette fois, précisa :

« Quand je suis parti de chez vous, ce soir-là, j'ignorais qui était votre propriétaire. Je vous aurais aidé, quelle que soit son identité, mais quand j'ai su qui c'était, j'ai aussi vu l'occasion de me payer sa tête. Je me suis cru très malin et cela vous retombe dessus. Je suis désolé.

— L'appartement a été entièrement rénové, il est tout à fait sain, désormais. Nous ne serions jamais arrivés à ce résultat sans votre aide.

— Et vous n'auriez pas à affronter la colère de Ju... de votre propriétaire.

— Eh bien, on ne peut pas tout avoir.

— Mais je peux vous aider, Steve. Bucky voulait que je vous en parle avant d'intervenir. Il dit que j'ai assez agi derrière votre dos, et qu'il est temps que je vous explique ce que je compte faire. »

Steve l'observa en silence avant de souffler :

« Je n'aurais jamais pensé que vous seriez allé voir Bucky.

— Moi non plus, en fait. Mais, il y avait urgence, vous ne répondiez pas à mes messages, alors... dit-il en haussant les épaules.

— J'ai cassé mon portable il y a dix jours. L'hôpital m'a prêté un bipper pour le travail mais je n'ai pas pu lire vos derniers textos. »

Tony résista à l'envie de lui demander ce qu'il avait pensé de ses précédents messages.

« Vous ne m'auriez pas appelé pour demander mon aide, n'est-ce pas ?

— Je ne sais pas. Peut-être pas avant d'avoir envisagé toutes les... possibilités.

— Alors, j'ai bien fait d'aller voir Bucky ?

— Il ne vous a pas fait trop peur ? demanda Steve, une lueur amusée dans le regard.

— Nous avons eu une conversation très intéressante, même si votre ami est assez flippant dans son genre, c'est vrai.

— Il m'a menacé de me traîner jusqu'ici par la peau du cou, avoua Steve. Il a dit qu'il était hors de question pour moi de refuser alors que tant de personnes étaient impliquées et que vous proposiez gentiment votre aide.

— Il a vraiment dit "gentiment" ?

— Non, pouffa Steve. Les mots qu'il utilise pour parler de vous sont beaucoup moins aimables, j'en ai peur.

— Vous me rassurez. »

Ils échangèrent un sourire avant que Steve n'esquisse une grimace.

« Je suis désolé, Tony.

— Pour ?

— Pour vous avoir frappé quand... devant votre entreprise.

— Ce n'est rien, fit Tony en haussant les épaules. Je l'avais bien mérité.

— Non, répondit Steve en secouant la tête, ne dites pas ça ! Personne ne "mérite" d'être frappé. La violence n'est jamais une bonne réponse. J'explique tous les jours à Alma que c'est l'arme des faibles et que cela ne résout rien mais, à la première occasion, je fais le contraire de ce que j'essaie de lui enseigner. Je suis inexcusable.

— Steve, vous avez perdu votre calme et c'était compréhensible. À votre place, je me serais fait pire, dit-il avec un petit sourire.

— Je ne perds jamais mon calme, dit Steve, l'air profondément malheureux.

— Il y a une première fois à tout. Et la situation n'était pas commune. Steve, je ne vous en veux pas, alors ne vous faites pas de reproches pour ça, d'accord ?

— Je voulais vous appeler pour vous présenter des excuses, continua Steve comme s'il ne l'avait pas entendu, surtout après avoir reçu votre lettre, mais j'ai renoncé. J'avais honte et... je suis lâche, je crois.

— Steve, vous voulez toujours me présenter vos excuses ? soupira Tony.

— Bien sûr ! Tony, j'espère vraiment que vous-

— Très bien, excuses acceptées. Passons à autre chose. »

L'infirmier acquiesça mais se mordit nerveusement la lèvre.

« Steve, vous aviez tous les droits d'être en colère. Si quelqu'un doit s'excuser ici, c'est moi. Vous avez voulu m'aider, vous m'avez ouvert votre porte et moi, je vous ai laissé croire que j'étais quelqu'un d'autre.

— Pourquoi ? Pourquoi ne pas m'avoir dit qui vous étiez ?

— J'ai essayé, souffla Tony. Vous vous rappelez ? Je vous ai parlé de mon entreprise, de la Tour Stark, de mes relations... mais vous ne m'avez pas cru. Comprenez-moi bien, dit-il en levant les mains quand Steve fut sur le point de parler, je ne dis pas que les torts sont de votre côté. C'est juste que... plus j'essayais de vous dire qui j'étais et plus vous sembliez penser que j'étais fou... ou en tout cas, que la vie dans la rue avait sérieusement altéré mes facultés mentales. Au début, votre réaction m'a rendu dingue mais rapidement, je me suis dit "oh, après tout, je ne vais pas revoir ce type, alors s'il veut croire que je suis SDF, qu'il le croie !". Sauf que, évidemment, je vous ai revu. Et rerevu. Et je me suis empêtré dans ce mensonge. Steve, il n'y a pas de "belle" façon de vous avouer ça, alors je vous le dis cash : la seule raison pour laquelle je suis venu dîner chez vous, après le parc, c'est parce que je ne voulais pas croiser un concurrent. C'est nul, je sais. Je ne comprends pas moi-même : j'ai accepté de venir au parc avec Alma et vous parce j'avais peur que vous ne déclenchiez un esclandre au milieu de la rue et j'ai accepté de dîner avec vous pour ne pas devoir expliquer les raisons de ma présence à un mec que je ne peux pas blairer !

— Cela semble un peu léger comme explication, confirma Steve.

— Ouais, mais c'est tout ce que j'ai, soupira Tony. Et l'excellente soirée que j'ai passée avec vous aura "scellé ma perte", dit-il en mimant des guillemets.

— On était pourtant bien loin des dîners raffinés auxquels vous devez être habitué.

— Ces dîners sont surtout chiants à mourir. J'y vais quand je ne peux pas me défiler, en rêvant pendant tout le repas d'un simple cheeseburger. Steve, dit-il quand l'infirmier leva les yeux au ciel, croyez-moi, cela faisait très longtemps que je n'avais pas passé une aussi bonne soirée. J'ai aimé discuter avec vous, Alma m'a fait rire et elle m'a touché, alors quand vous m'avez dit que le propriétaire refusait de faire les travaux nécessaires, je me suis dit que je devais vous aider.

— Je me rappelle que vous disiez connaître du monde, dit Steve. Mais j'ai pensé que vous étiez juste un... rêveur.

— Ou un dingue, non ? sourit Tony. Je comprends, ne vous inquiétez pas. J'aurais pu facilement vous prouver qui j'étais, ce soir-là. On va dire que j'étais trop pressé de découvrir qui était votre propriétaire pour aller faire pression sur lui que cela ne m'est pas venu à l'esprit.

— Et ensuite ? Cela ne vous a toujours pas traversé l'esprit ? reprocha calmement Steve.

— Ensuite, j'ai merdé et je n'ai même pas d'explication rationnelle à vous donner.

— Vous êtes un génie, vous devriez trouver. »

Le milliardaire soupira. Bien sûr qu'il était génial, dans son labo, avec ses robots, ses projets. En société, ses réparties mordantes faisaient mouche et entretenaient l'illusion du créatif à l'esprit aiguisé. Pourtant, il s'était tellement planté dans ses relations - amicales ou amoureuses - qu'il se posait des questions sur ses capacités de jugement. Ou sur ses facultés à prendre les bonnes décisions. Mais comment expliquer ça à Steve ?

« J'ai... commença-t-il. J'ai peu d'amis. J'ai des relations de travail, je croise des gens lors de soirées mais j'ai peu de fréquentations suivies. Et encore moins d'amis, à part James et Virginia. Et c'est comme ça depuis toujours. Non, en fait, je rencontre plus de gens aujourd'hui que lorsque j'étais enfant, alors on va dire que les choses s'améliorent. »

Steve commença a hausser le sourcil et Tony s'empressa de préciser :

« Enfant, je n'ai pas vraiment été encouragé à me lier d'amitié avec des personnes qui n'appartenaient pas à mon milieu. Je sais, ça semble arrogant, dit comme ça. Mais ma mère vivait dans la terreur d'un kidnapping et mon père estimait que ma vie sociale était déjà assez remplie avec les enfants de ses partenaires en affaires.

— Pauvre petit garçon riche, ironisa Steve. Et à l'université, c'était la même chose ? On vous avait aménagé une chambre particulière dans une aile privatisée ?

— Non, sourit Tony. Je partageais la chambre de Rhodey et c'était génial. »

Génial, en effet. Pour Tony, le campus de Cambridge resterait à jamais synonyme de vacances. Terminées les recommandations sans fin de Maria, oubliés les reproches systématiques de Howard, en franchissant le seuil de la prestigieuse université, Tony s'était senti libre et heureux comme l'enfant à vélo qui, débarrassé de ses petites roues, peut enfin s'éloigner un peu de ses parents. Tout avait suscité son intérêt, ses cours, ses profs, ses laboratoires de recherche aux équipements de pointe... ses étudiantes, même si ces dernières le trouvaient davantage mignon que séduisant.

Et c'était au MIT qu'il avait rencontré « son » Rhodey. James Rupert Rhodes, originaire de Philadelphie, jeune homme doué à qui l'armée de l'air avait offert de payer ses études en échange du port de l'uniforme. Rhodey l'avait vu arriver dans leur chambre commune, valise Vuitton à la main et casquette Ralph Lauren vissée sur la tête, et avait haussé un sourcil amusé.

« Ils font nurserie, maintenant, au MIT ? », avait-il demandé sans méchanceté. Tony l'avait rapidement jaugé : Rhodes était intelligent, direct, mais bienveillant. Leur amitié était née ce jour-là et ne s'était jamais démentie depuis.

« Ça a tout de suite collé entre nous, continua-t-il pour Steve, et nous sommes toujours restés en contact, même quand il a décidé de faire l'Air Force Academy et même depuis qu'il part en mission un peu partout. Mais c'est vrai que c'était un peu plus compliqué avec certains étudiants.

— Pourquoi ?

— Je suis rentré au MIT à 15 ans.

— C'est... impressionnant, dit prudemment Steve.

— Oui, c'est peut-être parce que j'impressionnais que je n'ai pas noué énormément de relations. Personne n'aime les bêtes de foire.

— Ce n'est pas ce que je voulais dire.

— Je sais. Ce que j'essaie de vous expliquer, c'est que je ne vais pas facilement vers les autres. Alors, quand ça m'arrive, il ne faut pas s'étonner que je me prenne les pieds dans le tapis.

— Vous êtes en train de me dire que vous êtes un handicapé social et que c'est pour ça que vous m'avez menti ? demanda Steve, incrédule.

— Résumé comme ça, c'est grotesque, je sais. Mais c'est plus ou moins ça, oui. Je me sentais... à l'aise avec vous et Alma. Vous n'attendiez rien de moi, ni argent, ni piston, ni même que je fasse le show et déjà, c'était... reposant. Au début, je ne pensais pas vous revoir et ensuite, je me suis dit que ce serait mieux si je gardais contact, juste histoire de m'assurer que les travaux avançaient vraiment. Et, sans que je le réalise vraiment, je me suis mis à apprécier de plus en plus nos rencontres, nos discussions, nos rires... Je crois que j'ai constamment repoussé le moment de tout vous dire parce que je redoutais de perdre ça. Ce n'est pas grotesque, c'est carrément pathétique, souffla-t-il. J'étais heureux de vous voir parce que je n'avais pas à jouer le rôle du rigolo milliardaire et j'ai fini par me retrouver coincé dans celui de Tony Carbonell.

— Êtes-vous si différents ? Écoutez, Tony, je ne peux pas croire que je me sois trompé à ce point. D'accord, j'ai cru que vous étiez dans la dèche mais, tout ce que vous m'avez raconté, sur votre enfance, sur l'intransigeance de votre père, sur votre mère qui vous a appris à parler italien et à cuisiner, sur votre amour des comics... et tout le reste, vous ne l'avez pas inventé, n'est-ce pas ?

— Non. J'ai essayé de mentir le moins possible, admit Tony. Même Tony Carbonell n'est pas tout à fait un mensonge puisque c'était le nom de ma mère.

— Vous m'aviez dit qu'elle était morte dans un accident de voiture. Là aussi, vous m'aviez dit la vérité.

— Je n'ai menti qu'en vous laissant croire que ma situation était très précaire. Je n'ai plus remis le Valbert Gaudreau depuis, sait-on jamais.

— Le Valbert Gaudreau ?

— Le manteau que je portais quand vous avez déposé deux dollars dans mon gobelet de café. C'est un créateur français très tendance et... bon, d'accord, même Rhodey pense qu'il ressemble à une serpillière avec des manches... », souffla-t-il.

L'infirmier se mit à rire de bon cœur.

« Je vous ai vu et je me suis dit "pauvre homme, comme il doit avoir froid dans son manteau plein de trous !" Si je comprends bien, cette serpillière coûte ce que je gagne en un mois ?

— Euh... disons plutôt six mois, corrigea Tony avec embarras.

— Ah, quand même », fit Steve avant de rire de plus belle.

Il se passa une main dans les cheveux en continuant à sourire.

« Je ne suis pas impressionné par votre argent, Tony.

— Je sais.

— Vraiment ? Et si je vous demandais de m'avancer 10.000 dollars, là, maintenant ?

— Je...

— Je plaisante, Tony. Je pense que ce n'est pas votre argent qui vous définit. Ou si, peut-être, un peu. Pour moi, c'est plus l'usage que vous en faites qui dit quelque chose de vous.

— Et que dit de moi mon manteau-serpillière ? sourit Tony.

— Que vous avez des goûts douteux en matière de mode ? sourit en retour l'infirmier. Tony, je me suis un peu renseigné sur vous depuis... depuis l'autre jour. J'ai lu des articles sur votre fondation, celle qui permet à de nombreux étudiants à suivre des études qu'ils ne pourraient jamais se payer sans votre aide.

— Ce n'est pas grand chose, vous savez, rétorqua le milliardaire, c'est juste de l'argent.

— Je suis certain que les bénéficiaires de ces bourses voient les choses différemment. J'ai aussi appris que vous financiez la recherche médicale et que vous travaillez vous-même sur un dispositif qui permettrait à des paraplégiques de retrouver l'usage de leurs membres.

— Qu'est-ce que vous cherchez à me dire, Steve ?

— Je croyais que vous aviez cherché à vous amuser à mes dépens en vous faisant passer pour un autre. Quand j'ai commencé à chercher des informations sur vous, je m'attendais à lire des articles vous décrivant comme un vrai requin, cynique et impitoyable, mais ce que j'ai trouvé ne cadrait pas.

— Vous savez que j'ai un bataillon d'experts payé pour améliorer ma e-réputation ? fit Tony avec un sourire amusé.

— Vraiment ? Ce n'est que pour soigner votre image, alors ? »

Tony soupira. Il aurait été plus simple de laisser Steve penser qu'il n'était qu'un homme d'affaires cynique soignant son image publique en injectant un pourcentage ridicule de sa fortune dans des fondations dont il ignorait jusqu'au fonctionnement. Mais il lui avait suffisamment menti, il était temps de se montrer sincère. Ou au moins d'essayer.

« J'ai eu la chance de pouvoir suivre des études dans une université prestigieuse sans avoir à me soucier du coût. Ce pays compte de nombreux jeunes gens doués, je trouvais inadmissible qu'ils n'aient pas les mêmes opportunités, à la fois pour eux et pour le monde qui se privait ainsi de leurs compétences. Alors, j'essaie de venir en aide à un maximum d'entre eux. Et s'ils peuvent travailler pour Stark Industries après avoir obtenu leur diplôme, c'est tout bénéfice pour moi, sourit-il.

— Et pour la recherche médicale ?

— Rhodey - mon meilleur ami - est militaire. Et certains de ses camarades sont rentrés de mission en ayant perdu l'usage de leurs jambes, ou ont dû être amputés... Je sais que cela le travaille. L'armée, c'est sa vie, s'il devait se retrouver dans un fauteuil... » Il secoua la tête, refusant de finir, comme pour conjurer le sort. « Disons que c'est une assurance que je place sur la tête de mon ami, au cas où.

— Vous voulez vraiment que les autres pensent que vos motivations sont purement égoïstes ? C'est une façon de vous protéger ?

— Peut-être. Ou peut-être que mes motivations sont purement personnelles. Après tout, n'est-ce pas le résultat qui importe ?

— Vous êtes un homme étrange. D'autres, dans votre situation, seraient ravis de se montrer sous leur meilleur jour mais, pas vous. »

Tony se contenta de hausser les épaules. Dans le monde des affaires, mieux vaut inspirer la crainte que le respect. Si ses rivaux commençaient à le suspecter de philanthropie désintéressée, l'empire Stark serait attaqué de toutes parts. Mais ça, il n'avait pas envie de l'expliquer à l'infirmier. Il soutint le regard de Steve qui parut brusquement embarrassé, comme s'il hésitait à reprendre la parole.

« Vous vouliez savoir autre chose, Steve ? demanda-t-il doucement.

— Je... J'ai aussi lu des articles... anciens, parus dans une certaine presse et-

— Pas la peine de tourner autour du pot, Steve. Je suis un grand garçon, et vous aussi.

— D'accord. J'ai lu les articles parlant d'une possible relation entre vous et Tiberius Stone. »

Nous y voilà, pensa Tony. Pourquoi tout le monde me parle toujours de Ty alors que je voudrais juste tourner la page ? Il voyait où Steve voulait en venir et cela l'inquiétait. Steve cherchait à se raccrocher à un élément, même tenu, même passé, mais l'histoire n'était pas belle, Tony ne pouvait pas lui offrir ce qu'il espérait.

« Pourquoi voulez-vous savoir, Steve ? »

L'infirmier le regarda longuement sans répondre. Il poussa légèrement de côté le vase de pivoines et lissa un pli imaginaire sur la nappe. Tony nota la contraction de ses épaules quand il dit d'une voix résolue :

« Vous savez pourquoi, Tony. Je n'arrête pas de penser à ce qui s'est passé chez Bucky. Quand j'ai appris qui vous étiez, je me suis dit que j'avais mal interprété votre attitude et que vous n'aviez jamais dû- »

Agacé, Tony ferma les yeux.

« Vous avez pensé que je n'avais jamais eu de relation avec un homme puisque je vous repoussais ? », finit-il à sa place.

Steve devint écarlate mais soutint son regard.

« Steve, je ne veux pas me montrer cassant mais vous devez entendre la vérité : je vous ai repoussé parce que j'étais à mille lieues d'imaginer que vous pouviez être attiré par moi. Je croyais qu'on était juste amis ! Encore aujourd'hui, je n'ai aucune idée de ce qui a pu vous amener à penser que je partageais vos sentiments. »

Steve accusa le coup mais répondit en le regardant droit dans les yeux :

« La façon dont vous me regardiez, souffla-t-il. Quand nous parlions tous les deux... Je ne suis pas d'un naturel très expansif, Tony, je me confie peu mais, quand vous me regardiez, je me sentais... rassuré, encouragé à parler. Je vous ai sûrement confié plus de choses qu'à n'importe qui d'autre, même à Bucky.

Tony resta impassible mais leva intérieurement les yeux au ciel. Quelle était la probabilité que deux taiseux se choisissent mutuellement comme confidents ?

« À un moment, j'ai peut-être tout mélangé, c'est vrai. J'ai pris ce qui n'était que de l'amitié de votre part pour autre chose. Mais, quand nous étions tous les deux dans ma chambre, vous me fixiez avec une telle intensité, j'ai cru que... »

Dire ou ne pas dire ?

« J'essayais de retrouver mon souffle et fixer un point m'aidait à me concentrer sur ma respiration, dit-il avec une petite grimace d'excuse.

— Ah ? Je suis donc très fort pour décoder les signaux que m'envoient les autres », tenta de plaisanter Steve.

L'infirmier cachait mal sa déception. Tony eut une pensée amicale pour Bucky. Il en était persuadé désormais, l'infirmier n'avait aucune idée de ce que pouvait bien ressentir pour lui son meilleur ami.

« Et vous ?

— Quoi, moi ?

— Vous m'avez dit avoir rencontré Peggy au lycée. Cela ne vous a pas laissé trop de temps pour... Vous comprenez. »

Steve sourit.

« Avant de rencontrer Peggy, je pensais préférer les garçons. Il y a surtout eu ce garçon... Elon. Il faisait partie de l'équipe de football du lycée et il avait des difficultés en maths et en sciences. Il m'a demandé si je pouvais l'aider et... bon, je l'ai aidé. Sans arrière-pensée. Il faut dire que j'avais certains préjugés à l'époque. Vous savez, tous ces clichés sur les sportifs ? Gros muscles, petite tête, tout ça. De son côté, ce n'était pas mieux, il me voyait comme un rêveur incapable de courir le 100 mètres en moins de 20 secondes. Mais, grâce aux heures passées à étudier, nous avons appris à nous connaître et... je crois bien que c'est lui qui m'a embrassé en premier, sourit-il. Avec le recul, je pense qu'il m'aimait vraiment mais c'était compliqué, je sentais bien qu'il était parfois paniqué à l'idée que ses copains l'apprennent, fit Steve en haussant les épaules. Je ne lui en veux pas, nous étions jeunes et le lycée est un monde impitoyable. Mais nous nous sommes toujours montrés discrets, personne n'en a jamais rien su. » Il se tut et sourit largement, apparemment ravi d'avoir réussi à donner le change si longtemps. Tony commença à se demander ce que l'ex-prétendant au tire de Premier communiant de l'année allait encore lui révéler. À ce stade, il n'aurait plus été surpris d'apprendre que Steve officiait comme dominant dans un club BDSM. « Quand ses parents ont déménagé à l'autre bout du pays à la fin de l'année scolaire, ça a été mon premier chagrin d'amour, continua Steve. Je croyais que je n'aimerais plus jamais personne, sourit-il avec nostalgie. Alors, quand Peg est arrivée, je l'ai trouvée très belle, très drôle, mais je ne la voyais que comme une amie. Quand elle m'a dragué, je n'ai pas compris tout de suite.

— Vous lui avez dit, pour Elon ?

— Oui. Cela ne l'a pas dérangée. Je me rappellerai toujours la façon dont elle m'a dit : "Ah, tu aimes aussi les garçons ? Tu me rassures, je finissais par me demander si tu n'étais pas complètement idiot". Elle était tellement directe qu'elle pouvait mettre les autres mal à l'aise mais, moi, elle me rassurait. Elle ne jugeait pas, vous comprenez ? Pour elle, les gens étaient comme ils étaient, il fallait juste les aider à donner le meilleur d'eux. »

Les mots employés par Bucky pour évoquer Peggy lui revinrent en mémoire et il se demanda ce que Steve pouvait bien voir en lui.

« Vous ne ressentez rien pour moi, alors ? », reprit Steve, l'air de ne pas y toucher.

Tony soupira. Il se doutait bien que la question serait abordée, tôt ou tard. Mais il ne savait toujours pas comment y répondre. Il avait été sincère en disant à Rhodey que Steve lui manquait. Il reconnaissait aussi que Steve comptait plus pour lui qu'il ne l'aurait cru possible, surtout compte tenu des circonstances de leur rencontre. Mais, entre amitié, estime et attirance, il n'aurait su dire où il en était. Habituellement, en terrain aussi instable, il aurait tout gardé pour lui, mais il s'était promis d'être honnête avec Steve, quoi qu'il lui en coûte.

« Ce serait plus simple de vous répondre non mais, la vérité, c'est que je ne sais pas où j'en suis. J'apprécie votre compagnie, Steve. Vous me faites rire, j'aime ce que vous dites et la façon dont vous le dites et, quand je suis avec vous, je me sens... bien. Vraiment bien, dit-il, encore étonné de le réaliser, maintenant qu'il l'avait dit. Et il y a peu de personnes sur cette terre à propos de qui je peux dire ça. Je suis navré, je sais que ce n'est pas ce que vous aimeriez entendre mais j'essaie d'être honnête avec vous. Je me sens complètement paumé », finit-il en secouant la tête d'un air navré.

Il s'était attendu à ce que Steve soit déçu, ou en colère, mais l'infirmier lui sourit d'un air narquois. Il semblait même carrément sur le point d'éclater de rire.

« Quoi ? Qu'est-ce que j'ai dit de drôle ?

— Rien, répondit Steve, toujours souriant. C'est juste que... Tony, depuis quand n'avez-vous pas eu de relation suivie ?

— Je ne vois pas le rapport, rétorqua Tony, sur la défensive.

— Et c'est moi qui suis naïf, fit Steve en levant les yeux au ciel. Tony, c'était Tiberius Stone, votre dernière relation sérieuse ?

— Non, c'était Rumiko Fujikawa, rétorqua Tony. Écoutez, Steve, je ne-

— Cela vous dérange à ce point d'en parler ? Très bien, n'en parlons pas, alors. »

Steve prit un air désintéressé qui n'aurait pas trompé un enfant de trois ans et entreprit de replacer le bouquet de pivoines au centre de la table.

« Steve, vous n'êtes pas en train de me jouer la carte de la culpabilisation, là, si ?

— Je ne sais pas... Ça marche ? sourit l'infirmier.

— D'accord, capitula Tony. Je crois vraiment que vous ne trouverez pas ce que vous cherchez dans ce que je vais vous raconter mais allons-y. Que voulez-vous savoir ?

— Vous pourriez peut-être commencer par votre rencontre ? »