La question était simple, la réponse, un peu moins.
« Je connais Ty depuis... depuis toujours, je crois. Il est le fils d'une relation d'affaires de mon père, alors je devais probablement déjà le côtoyer quand je portais encore des couches. Nous sommes allés dans les mêmes écoles, avons pratiqué les mêmes sports, dragué les mêmes filles... Nous partagions aussi le même esprit de compétition, l'un voulait toujours être meilleur que l'autre, dans tous les domaines. On se charriait quand on avait eu un A-, ou quand Nicky Emerson nous mettait un vent, vous voyez le genre ? C'était une compétition amicale, après avoir compté les points, on se retrouvait pour discuter mécanique, astronomie ou physique. C'était... c'est quelqu'un de remarquablement intelligent et j'étais toujours content de passer du temps avec lui. Comme je vous l'ai dit, je n'avais pas beaucoup d'amis à l'époque.
— C'était donc un ami d'enfance ?
— On peut dire ça. On a grandi en parallèle, dans les mêmes cercles. Je pensais qu'on ferait les mêmes études mais, quand je suis rentré au MIT, il est parti en Europe. Une idée de son père. Je n'ai pas eu beaucoup de nouvelles pendant tout ce temps. Il faut dire que j'étais tellement pris par tout ce que je découvrais à l'université que je n'ai pas vraiment cherché à en avoir. C'est lui qui a repris contact avec moi, à son retour d'Europe.
— Il avait changé ?
— Oui. Comment le savez-v-
— En quatre ans, les adolescents ont le temps de changer, l'interrompit Steve avec un petit sourire en coin.
— Je m'attendais à retrouver le petit maigrichon à lunettes de mes souvenirs, mais il avait grandi, pris du muscle et fait corriger sa myopie au laser. Il était plus sûr de lui, déjà prêt à reprendre les rênes de Viastone et très séduisant, c'est vrai.
— Et vous ?
— Nicky Emerson a arrêté de me mettre des vents, alors je suppose que j'étais mieux à 20 ans qu'à 15. »
Tony avait été heureux de retrouver Tiberius. Depuis son retour de Cambridge, Howard lui mettait la pression pour qu'il s'intéresse enfin aux subtilités politiques de la gestion d'un empire industriel, toutes choses qui ennuyaient profondément le jeune homme. Mais le grand homme n'en démordait pas, il était grand temps pour Tony de se préparer à prendre sa succession. Pour Howard, fêtes et filles étaient désormais des pertes de temps intolérables et Tony n'avait pas son mot à dire. Mais Ty, en tant que futur dirigeant de Viastone, était une relation à entretenir et Tony fut donc « autorisé » à voir le jeune homme.
Ils passèrent donc beaucoup de temps ensemble, à échanger sur leurs années d'étudiants, leurs expériences et leurs visions pour l'avenir. Tony était ravi : Ty et lui partageaient les mêmes vues, les mêmes rêves. Quand votre interlocuteur ne vous regarde pas comme un extraterrestre quand vous parlez astrophysique nucléaire ou mécanique des fluides, quand il rit aux mêmes choses que vous et quand il ne prend pas pour un doux dingue quand vous évoquez un avenir dans lequel des paraplégiques pourront remarcher... disons juste que Tony ne fut pas étonné de se réveiller un matin dans le lit de Ty. Ou peut-être était-ce un gros fuck envoyé à Howard, aujourd'hui encore, Tony n'était pas sûr.
« Votre père l'a appris ? Comment a-t-il réagi ?
— Mon vieux voyait d'un bon œil une possible synergie entre Viastone et SI. Du coup, il fermait l'autre sur la nature de nos rapports. Howard n'était pas exactement un progressiste mais il savait calculer. Une alliance entre les deux groupes aurait été hautement profitable, pour nous, comme pour eux. Alors, si cela nécessitait que son fils unique morde l'oreiller... Don't ask, don't tell, comme on dit dans l'armée. Il ne m'en a jamais parlé directement mais je suis sûr qu'il savait.
— Toute cette hypocrisie, cet opportunisme, c'est... violent.
— Bienvenue dans mon monde », répondit Tony en haussant les épaules.
Le regard compatissant de Steve le fit sourire.
« Je vis avec ça depuis que je suis né, cela ne m'atteint plus. Du moins, c'est ce que je croyais, grimaça-t-il.
— Que s'est-il passé ?
— Mes parents sont morts dans un accident de voiture. J'avais 21 ans, et, brutalement, je me suis retrouvé à la tête de SI. Je ne m'étais jamais senti aussi peu prêt pour quelque chose. Les actionnaires, le conseil d'administration, tous me tombaient dessus... Bien sûr, mon père m'avait formé pour ça pendant des mois mais, confronté à la réalité, j'ai très vite eu l'impression de me noyer. J'ai donné le change, j'ai écouté les conseillers les plus fidèles de mon vieux, je suis resté dans les clous et l'action SI est remontée, après avoir flanché à l'annonce du décès de Howard. Business as usual. Ça, c'était pour la façade, mais intérieurement, ça n'allait pas du tout. Ce n'était pas ce que j'avais souhaité faire, je me sentais coincé. Alors, je rejoignais Ty et je lui confiais mes doutes et mes déceptions. Tiberius, le petit ami si compréhensif, celui qui avait été le premier à venir me soutenir après le décès de mes parents, celui qui était si préoccupé par mon état de santé... Pourquoi lui aurais-je caché quelque chose ? cracha Tony.
— Il en a profité ?
— Ça... Aidé par son père, ce cher Ty avait racheté un paquet d'actions SI au moment du décès de mes parents. Pas suffisamment pour se retrouver majoritaire - merci Howard - mais assez pour me causer des problèmes. Surtout quand il est allé voir un proche collaborateur de mon père pour lui dire à quel point il était préoccupé par mon état mental. Il a insinué que je voulais démanteler les unités de production les plus rentables de SI pour les reconvertir en centres de recherche médicale. Pour le convaincre, il lui a même procuré mes notes sur la faisabilité du projet Giacometti. Heureusement pour moi, la secrétaire d'Obie était malade quand Ty a rappelé pour lui fixer un rendez-vous discret au St. Regis, et c'est Pepper qui a reçu l'appel. Elle a tout de suite trouvé ça louche et m'a prévenu. Au début, je ne voulais pas y croire, ou croire qu'il y avait une explication rationnelle à leur rencontre, mais Pepper m'a tellement mis le doute que j'ai envoyé quelqu'un écouter leur conversation. Ce fut édifiant. L'homme que j'aimais voulait me faire tomber...
— Qu'avez-vous fait ?
— Avec l'aide de Pep, j'ai préparé la contre-attaque. Quand le conseil d'administration s'est réuni et que ce cher Obadiah a commencé à lâcher ses attaques, j'ai feint la surprise avant de rassurer tout le monde : non, je ne prévoyais pas de fermer nos unités les plus rentables. J'ai déclaré devant le conseil que c'était même tout le contraire, comme le prouvait le programme d'investissement destiné à augmenter encore leur productivité et donc, les profits de nos actionnaires. Obie a cru pouvoir remporter le point en m'accusant d'avoir caché l'existence du projet Giacometti aux membres du conseil, mais j'ai paré en déclarant que, un, le projet était à ce moment-là intégralement financé sur mes deniers personnels, et deux, que je comptais l'évoquer un peu plus tard, quand il serait plus avancé. Quand j'ai expliqué aux membres du conseil qu'il serait judicieux, pour l'image publique de SI, de nous placer sur le créneau des neurosciences, alliant ainsi technologies de pointe et social, l'idée est apparue sous un jour plus favorable. Et quand j'ai précisé que l'armée était intéressée par le projet, le doux parfum du profit est venu leur chatouiller les narines. Obie a vite compris qu'il avait perdu la partie et s'est efforcé de sauver la face en disant à quel point il était soulagé d'avoir mal interprété les notes qu'on lui avait envoyées, et qu'il était rassurant que la relève de Howard Stark soit si bien assurée, bla, bla, bla. »
L'alerte avait été rude et Tony avait retenu la leçon. En affaires, aucun état d'âme n'était autorisé, surtout pas quand celui auprès de qui vous vous épanchiez était le fils de votre rival. Il avait débarqué Obadiah à la première occasion - quand on cherche, on trouve, et Obie avait beaucoup de choses à cacher. Il avait préféré profiter tranquillement de sa retraite que de se retrouver impliqué dans une affaire de détournement de mineurs, même s'il jura à Tony que "cette petite pute m'avait assuré avoir 21 ans, je ne pouvais quand même pas lui demander ses papiers". Pepper quitta le pool de secrétaires pour devenir son assistante personnelle, puis la directrice de la communication, avant de se retrouver à la tête de Stark Industries. Si Tony était convaincu d'avoir pris une bonne décision, au moins une fois dans sa vie, c'était bien celle d'avoir nommé Virginia à ce poste. En moins d'un an, la jolie rousse avait fait taire les ricanements qui avaient suivi l'annonce de sa nomination. Aujourd'hui, elle tenait toujours fermement les rênes, permettant à Tony de se consacrer pleinement à la recherche.
« Et comment a réagi Tiberius ? Il a nié ?
— Il a été beaucoup plus tordu, soupira Tony. Il a prétendu que c'était Obadiah qui l'avait appelé et qu'il n'avait, dans un premier temps, pas vu de problème à le rencontrer. Il a admis lui avoir parlé de Giacometti mais, selon lui, c'était juste pour prouver à quel point j'étais dynamique et motivé, puisque je menais plusieurs projets de front. Quand je lui ai demandé comment mes notes avaient pu se retrouver entre les mains d'Obie, il a fait celui qui ne savait pas de quoi on lui parlait. Ce n'est que lorsque j'ai sorti l'enregistrement réalisé au St. Regis qu'il s'est tu, finalement. »
Il s'était tu avant de lui rire au nez. Franchement, Tony, qu'est-ce que tu aurais fait à ma place ? Si tu avais eu l'occasion de prendre le contrôle de l'entreprise de ton rival ? Tu aurais fait la même chose que moi. Mais ça ne change rien à ce qu'il y a entre nous, Tony, c'était juste du business.
Le pire, c'était que Ty y croyait. C'était à Tony de séparer vie professionnelle et vie privée, lui n'avait fait que saisir l'occasion. Et Ty ne voyait pas pourquoi ils devraient cesser toutes relations. Comme si trahir son amant n'avait été qu'un épisode de plus dans la compétition qui les opposait depuis l'enfance. J'ai joué, j'ai perdu, affaire classée mais je t'aime, Tony.
Tony lui avait demandé de partir et de ne plus chercher à le contacter, mais l'autre n'en avait pas tenu compte.
« Tiberius ne comprenait pas ma réaction. Pour lui, ce qui venait de se passer s'inscrivait dans la marche normale des affaires, mais cela ne changeait pas ce qu'il ressentait pour moi.
— Vu mon expérience professionnelle, je dirais que cet homme a tout du pervers narcissique.
— Peut-être. Je me suis demandé un moment s'il était juste cynique, mais, aujourd'hui, je suis convaincu qu'il croyait vraiment à ce qu'il disait. Il m'a harcelé dans les mois qui ont suivi pour qu'on se revoie et j'ai compris que, pour lui, c'était une question d'ego. Je lui appartenais, point.
— C'est effrayant.
— Yep. D'autant plus que nous évoluons dans le même milieu, c'est difficile de ne pas se croiser. Au bout de quelques mois, j'en ai eu marre. Quand Pep a évoqué l'opportunité pour SI de se rapprocher de Fujikawa International, j'en ai profité pour sauter dans l'avion pour Tokyo. »
Tony avait 25 ans et n'avait encore jamais quitté le sol américain. Du jour au lendemain, et pratiquement sur un coup de tête, il se retrouvait à 10.000 kms de chez lui. Il aurait aussi bien pu atterrir à Wellington ou à Port-Mathurin, tant qu'il mettait autant de distance que possible entre Tiberius et lui. Il n'était pas venu faire du tourisme, la seule chose qui l'intéressait à son arrivée dans la capitale nippone était le développement de son entreprise. Tu as merdé, Tony, et ça a failli te coûter ta société, maintenant boulot, boulot, boulot. Et cela avait été le cas. Il avait étudié le fonctionnement de la division tokyoïte de SI, proposé des améliorations, rencontré ses partenaires japonais. Avant de rencontrer Kenjiro Fujikawa, décidé à se passer d'interprète, il avait passé des heures à remettre son japonais à niveau. Anthony Edward Stark, ex aimable branleur, futur requin.
C'était sans compter sur le charme de la capitale japonaise. Sans en avoir conscience, Tony s'était retrouvé à flâner dans les vieux quartiers populaires au pied de la tour Tokyo Skytree, séduit par le contraste entre la modernité de la tour et le charme de la ville basse. Il passa de Hato-no-Machi - la rue des tourterelles, terme pudique pour désigner les prostituées qui y exerçaient leur activité jusque dans les années 50 - à Kira-Kira Tachibana, joyeux mélange d'échoppes familiales et de gargotes, avant d'acheter une barquette de kohadas à une vieille femme et d'en déguster le contenu en retournant tranquillement vers son appartement. Il se rendit également dans les nombreux jardins de la capitale, où il put écouter des poèmes traditionnels composés sur le thème des pruniers, assister à des concerts de niko et de biwa, quand il ne s'agissait pas de représentations de folklore traditionnel japonais, comme le Edo Daikagura.
Il bossait comme un dingue mais se sentait apaisé, curieux paradoxe. Il n'avait plus ce sentiment de fuite en avant, il savait où il allait.
Et Rumiko entra dans sa vie. Très belle, très riche, certaine de sa place dans ce monde. Douée, apprenant vite, elle avait souhaité rejoindre l'empire familial mais, pour son grand-père, une femme - fusse-t-elle de son sang - n'avait pas sa place à la tête de sa société. Furieuse, Rumiko avait serré les dents, baissé la tête devant son grand-père, avant de proposer ses services à une société américaine rivale. Il se disait que le patriarche avait plusieurs fois tenté de couler son concurrent pour faire revenir la belle à la raison - et à la maison - en vain. Sa petite-fille ne venait plus le voir que lors des réunions familiales, pendant lesquelles elle se faisait une joie d'évoquer ses succès professionnels, surtout s'ils s'étaient opérés au détriment de Fujikawa International.
Évidemment, Tony avait eu vent de l'histoire et ce fut avec un œil amusé qu'il vit arriver la belle à une soirée donnée en l'honneur de son grand-père. Le lendemain, il lui fit envoyer des fleurs et l'invita à dîner.
« J'ai vu des photos, c'est une très belle femme, fit Steve d'une voix neutre.
— Oui, acquiesça Tony. Elle est belle, très spontanée, mais j'étais surtout séduit par son esprit d'indépendance. Son grand-père trouvait que les femmes n'avaient pas leur place à la tête de sa compagnie ? Ciao, papy, je vais voir ailleurs ! J'étais très admiratif, moi qui ai regretté plus d'une fois de ne pas avoir envoyé Howard se faire voir. J'ai juste confondu esprit d'indépendance et caprice, soupira-t-il.
— Caprice ? Vous voulez dire qu'elle ne voulait pas vraiment travailler pour la compagnie familiale ?
— Oh si, elle le voulait. Mais pas parce qu'elle estimait qu'elle avait sa pierre à apporter à l'édifice. Plus parce qu'elle ne supportait pas qu'on lui refuse ce qu'elle réclamait. C'est une jeune femme trop gâtée mais, ça, je ne l'ai pas compris tout de suite. »
Il avait compris plus tard. Quand les rumeurs d'une liaison entre Tony et sa petite-fille parvinrent aux oreilles de Kenjiro Fujikawa, ce dernier proposa à Rumiko des responsabilités au sein de la compagnie. Un bon moyen de tuer dans l'œuf toute relation, Tony devant retourner à New York. Rumiko accepta et Tony se résolut à une relation longue distance. Il était mal placé pour lui reprocher de faire passer la société familiale avant tout. Mais, comme une enfant capricieuse se lasse rapidement de son nouveau jouet, la jeune femme en eut rapidement assez de se soumettre aux règles de l'entreprise familiale et partit rejoindre Tony. S'il fut ravi, dans un premier temps, il déchanta progressivement. Rumiko lui reprocha bien vite de la négliger au profit de ses affaires, jouant à fond la carte de la culpabilité. J'ai tout quitté pour toi, mon pays, ma famille, mon travail ! Et c'est comme ça que tu me traites ?!
Quand ils sortaient tous les deux, Rumiko n'hésitait pas à flirter avec d'autres hommes, lui riant au nez quand il commençait à lui faire des reproches. Ils ne comptent pas, Tony, c'est toi que j'aime, mon amour. Je ne fais ça que pour me rassurer, tu me trouves toujours belle, dis-moi ? Tu m'aimes, Tony ?
Tony devait convenir que cela ne prêtait pas à conséquence. Rumiko l'aimait et il l'aimait. Elle avait tout lâché pour lui, il était bien normal qu'elle ait de temps en temps de petites sautes d'humeur, ou qu'elle veuille se rassurer. D'ailleurs, il pouvait sûrement l'aider à se rassurer complètement.
« Je voulais lui demander de m'épouser. J'étais prêt à faire le grand saut, sans parachute, si ça pouvait la convaincre que je l'aimais. J'avais même acheté une bague...
— Tony, si c'est trop difficile...
— Elle n'a pas hésité à s'envoyer en l'air avec Ty, débita très vite Tony. À une soirée à laquelle nous étions invités. Plus précisément, dans les toilettes du MoMA... Je suppose que c'était une façon comme une autre de fêter la rénovation du département photographie », ironisa le milliardaire.
Se rendre aux toilettes et apercevoir, par une porte mal fermée, sa presque fiancée, robe relevée jusqu'à la taille, gémissant de plaisir sous les assauts enthousiastes de son ancien amant... Tony ne savait pas comment il avait réussi à rejoindre la fête et à feindre l'impassibilité quand Tiberius, d'abord, et Rumiko, ensuite avaient regagné la salle. À la fin de la semaine, il dégageait Rumiko, lui expliquant que leur relation n'allait nulle part et qu'il n'avait pas de temps à perdre avec une gamine capricieuse. Elle l'avait traité de connard égoïste et lui avait assuré qu'il ne lui faudrait pas longtemps pour trouver mieux.
« Elle a quand même attendu trois mois avant d'emménager chez Ty. Peut-être pour sauver les apparences, je ne sais pas et je m'en fous.
— Vous pensez que Ty... qu'il a cherché délibérément à vous faire mal ?
— Il est venu me voir quelques mois après, pour me dire que Rumiko était fatigante et que je lui manquais...
— Non ?!
— En gros, il a essayé de me faire croire qu'il ne l'avait draguée que pour me faire ouvrir les yeux sur elle. Si j'étais - enfin - prêt à lui pardonner, il la larguait dans l'instant.
— Ce type devrait se faire soigner.
— Yep. En tout cas, il la trouve beaucoup moins fatigante depuis que Rumiko est devenue la seule héritière de son grand-père, suite au décès de son cousin. Penser aux parts de Fujikawa International glissant dans la corbeille de mariage doit aider. »
Évidemment, dès leur rupture, Rumiko s'était employée à saboter la tentative de rapprochement entre SI et Fujikawa International. Elle n'avait pas eu à se donner trop de mal, son grand-père n'ayant jamais été convaincu de la nécessité de ce rapprochement. Si, en plus, sa petite-fille quittait Tony qu'il méprisait depuis le premier jour, il était tout à fait disposé à l'écouter.
« Vous avez gardé tout ça pour vous ? La trahison de Ty, puis celle de Rumiko ?
— Pepper savait pour Ty, et pour cause, c'est elle qui m'a prévenu. C'est sur son épaule que j'ai pleuré après l'avoir quitté. Pour Rumiko, elle s'en doute. De toute façon, elle n'a jamais pu la supporter et a posé son veto quand j'ai suggéré de proposer un poste à Rumiko chez SI. Ma "salope de rouquine" - comme l'a aimablement qualifiée Rumiko par la suite - se trompe rarement sur les gens, sourit Tony. Rhodey a essayé de me faire parler mais j'ai réussi à lui refiler la version soft.
— Cela remonte à quoi ? Cinq, six ans ?
— Rumiko ? Cinq ans.
— Pas étonnant que vous n'ayez plus souhaité avoir de relation suivie, après cela, soupira Steve.
— Comme dit le proverbe, chat échaudé craint l'eau froide. Je me concentre sur mon travail, mes recherches et mes amis et c'est très bien comme ça.
— Vraiment ?
— Oui, vraiment. »
Steve eut un petit regard amusé.
« D'accord, Steve, dites ce que vous avez à dire.
— Très bien. Tony, comment vous sentiez-vous avec Tiberius, avant d'apprendre qu'il complotait derrière votre dos ?
— Je me sentais... bien. Très bien, même. On parlait de tout, on riait des mêmes choses, il comprenait que je puisse m'enthousiasmer pour des choses que d'autres auraient trouvées ridicules... Je me sentais à l'aise avec lui, je ne ressentais pas la nécessité de peser chacune de mes paroles, chacun de mes gestes, je me sentais... vraiment moi.
— D'accord. Et avec moi ?
— Quoi, avec vous ?
— Comment vous sentiez-vous en ma compagnie ?
— Je vous l'ai dit, non ? rétorqua Tony, détestant ne pas comprendre où l'autre voulait l'emmener.
— Redites-le moi, répondit calmement Steve.
— Si vous y tenez. J'ai apprécié de passer du temps avec vous, de pouvoir discuter d'autre chose que de sciences ou de bolides... Je vous assure, fit-il quand l'infirmier haussa un sourcil sceptique, j'aimais nos discussions et cela me manque, vraiment. Et j'adore votre sens de l'humour, je ne sais pas comment j'ai pu vous prendre pour un...
— Un bigot ? proposa Steve en souriant.
— Un boyscout, corrigea Tony. Désolé, grimaça-t-il.
— Il n'y a pas de mal. Continuez.
— Que voulez-vous que je vous dise d'autre ? Je me sentais bien avec vous Steve, j'appréciais de pouvoir vous parler simplement et librement, d'être un peu moi-même pour une fois, ce n'est pas... »
Le sourire de Steve se fit carrément ironique.
« Non, non, rien à voir ! protesta Tony, comprenant enfin.
— Vous êtes sûr ? Moi, je trouve que les similitudes sont troublantes.
— Je...
— Je ne suis pas en train de dire que vous êtes déjà amoureux de moi, poursuivit implacablement Steve. Je dis juste que vous pourriez facilement le devenir.
— N'importe quoi, rétorqua faiblement Tony.
— Tony... Vous avez choisi de vous montrer honnête avec moi, je le suis avec vous. Je suis amoureux de vous et je me fous que vous vous appeliez Carbonell ou Stark. Et je comprends que vous soyez mal à l'aise à l'idée de vous interroger sur vos sentiments, croyez-moi, je comprends.
— C'est vous qui me mettez mal à l'aise, Steve. Je ne sais pas ce que vous croyez voir en moi, mais j'ai bien peur de ne pas être à la hauteur. Quoi que vous pensiez, dit-il avant que Steve ait pu intervenir, vous ne me connaissez pas. Vous êtes tombé amoureux d'une chimère, le vrai Tony ne vous plaira sans doute pas.
— Et si vous me laissiez le découvrir par moi-même ? sourit Steve. Écoutez, Tony, vous avez dit que je vous manquais. Vous me manquez aussi. Alors, on pourrait peut-être se revoir... en toute amitié ?
— C'est vraiment ce que vous voulez ?
— Je vous mentirai en disant que je ne serais pas heureux si vos sentiments évoluaient. Mais, dit-il avant que Tony ait pu reprendre la parole, je n'ai pas l'intention de vous mettre la pression.
— Et si mes sentiments n'évoluaient pas ?
— Je prends le risque, dit Steve en haussant les épaules. Au pire, j'aurais gagné un ami.
— Vous êtes sincère ?
— Non. Je sais que vous allez tomber amoureux de moi, les cartes de Wanda ne mentent jamais, rit l'infirmier.
— Steve !
— Je plaisante, Tony. D'ailleurs, vous êtes beaucoup moins riche que Bruce Wayne. »
Steve se mit alors à rire, de ce rire si spontané qui le faisait paraître plus jeune et Tony ne put s'empêcher de sourire. Steve lui avait manqué, il n'allait pas le nier. En rentrant dans le restaurant, il n'osait même pas espérer que l'infirmier lui pardonne enfin, alors, l'entendre lui avouer tout naturellement qu'il était - toujours - amoureux de lui et qu'il espérait que Tony partage un jour ses sentiments, l'avait secoué. Faudrait savoir, mon pote. Tu te lamentais quand tu pensais qu'il ne voudrait plus jamais te revoir, et maintenant, tu as peur de ses sentiments. Touché. Qu'avait dit Wanda, déjà ? Qu'il était à l'heure des choix, et seul maître de son destin ? Il ne croyait pas à ces conneries, d'accord. Mais le jeune femme avait raison sur un point, le moment était venu de faire un choix. Soit il coupait définitivement les ponts avec Steve, soit il acceptait de prendre un risque, lui aussi.
Vivre, ce n'est pas refuser de prendre des risques pour s'éviter de souffrir.
Accepter que ce qui était important pour vous ne l'est plus.
Papa dit que personne n'est fait pour vivre seul.
Lâchez prise, Tony.
Il répondit avec une petite moue :
« Je suis beaucoup plus riche que Bruce Wayne. Et surtout, nettement plus cool. »
