Me revoilà ! Et avant tout...
Un merci tout particulier à Yullivar. J'étais un peu dans le creux de la vague. Ta review m'a remis sur les rails !
Et merci à Sauwk, pour sa réactivité, et à Zaille, nouvelle tête.
Chapitre 3
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Plutôt qu'à une expédition de recherche, Balthazar a l'impression de participer à une marche funèbre. Principalement à cause de Grunlek, qui fait de l'ombre à la nuit, avec son humeur lugubre. Le nain crispe involontairement le poing, et ne se souvient de le desserrer, que lorsque la plainte des rouages devient insupportable.
Lumière a laissé derrière lui une piste sanglante que même un citadin comme Balthazar pourrait suivre en plein jour. Mais à la seule lueur des torches et d'un bâton magique, l'expérience se complique. Shin, qui a égaré le groupe plusieurs fois, se dispute à voix basse avec son familier. Icy semble voir dans chaque souche biscornue, un lynx prêt à bondir.
Eden, bien consciente que cette nuit, elle n'est pas le prédateur le plus puissant de ces bois, refuse de répondre aux appels étouffés de Grunlek.
Plus visibles que des miettes de pain, Lumière a essaimé des cadavres de diablotins dans son sillage. Beaucoup ont le nez cassé ou les ailes tordues, comme si Théo les avaient décrochés de son cheval d'un revers de bouclier. Bob croit même en découvrir avec l'empreinte d'une mâchoire d'équidé sur le torse. Mais la plupart de ces grosses sangsues sont tombées toutes seules du corps de Lumière, rassasiées au point d'en être somnolentes. Les aventuriers les broient sans compassion sous la semelle de leurs bottes. Les diablotins décèdent dans des gargouillis, à la fois écœurants et très satisfaisants pour l'oreille.
C'est la respiration lourde d'un cheval à l'agonie, qui permet finalement au groupe de retrouver Théo. Lumière git sur le flanc, ses crins étalés en corolle sur la neige. Il n'a même plus la force de redresser la tête, alors que les aventuriers l'entourent. Le destrier est maculé d'écume, mais aussi de bave de démon. Dans son emballement, il s'est fracturé une jambe, ce qui a permis aux diablotins de venir se greffer aux veines apparentes, pour les siphonner. Les doigts de Théo sont toujours noués à sa crinière, comme si Lumière était la dernière balise qui retient le paladin de ce côté du voile.
Les compagnons passent des minutes très pénibles à dégager leur ami du corps de sa monture. Durant l'opération, le paladin ne produit aucun son. Chacun aurait mille fois préféré qu'il jure comme un charretier, ou même qu'il hurle de douleur à leur faire exploser les tympans. Au lieu de ça, le seul bruit qui accompagne les paroles basses des hommes à l'œuvre, sont les râles que produit Lumière, dont la fin s'annonce extrêmement lente.
Balthazar écarte les cheveux de Théo, et découvre que le cuir chevelu est criblé de morsures. Les gantelets, mais aussi la peau des mains, ont été sauvagement dépiautés. Le crâne du paladin pourrait avoir servi de jouet à mâcher. Le visage de Théo est baigné de sang, qui bulle sous son nez, faible preuve de sa respiration. Extirpé de sa boîte de conserve, le corps du paladin se révèle aussi flasque et visqueux qu'un hareng saumuré.
Alors qu'on écarte Théo de lui, Lumière essaye une dernière fois de rouler sur le ventre. Mais c'est trop pour la pauvre bête. La tête de l'animal retombe, bien que ses yeux soient toujours ouverts. Maintenant qu'il ne s'agite plus, les flocons semblent vouloir le recouvrir.
Il a tué bien des hommes, mais devoir achever ce cheval, crève le cœur de Grunlek comme peu de choses auparavant. Un coup. Il suffira d'un coup sec de son poing d'acier sur la tête du destrier, pour mettre un terme à son impuissance. Les rouages grincent sinistrement, alors que le nain donne à son bras le recul nécessaire.
C'est ce moment que choisit la main de Théo, pour se refermer sur le bas de son pantalon. Le paladin est couché sur le manteau de Bob, ses yeux sont clos, même ses cils ne tressaillent pas. Et pourtant, cette main qui retient Grunlek, transmet une incroyable volonté. Le bras de l'ingénieur retombe mollement contre son flanc.
Shin et Bob soulèvent le manteau, et l'utilisent comme une civière. Ils ne vont pas bien loin. Autour d'eux se dressent des hêtres, qui montent une garde vigilante autour d'imposants rochers. Des blocs de pierre volcanique, qui ont roulé jusqu'ici du temps où les volcans de la région étaient encore actifs. Dans un petit renfoncement, qui sert de temps en temps de tanière, ils déposent Théo, au sec sur du sable. L'espace est tout juste suffisant pour que Balthazar puisse se glisser à côté de lui, et découper ses vêtements au couteau. Le sang qui les macule a gelé. Les lacets et les cordelettes sont impossibles à dénouer.
Grunlek fait fondre de l'eau dans une casserole. Grâce à Bob, ils pourraient faire du feu sur un glacier. Shin monte la garde, à l'opposé de Lumière, pour ne pas que la respiration irrégulière du cheval, parasite son audition.
L'archer gronde comme un chien enragé, lorsque trois démons, dont deux têtes connues, se présentent à lui.
Balthazar manque suffoquer, lorsqu'il constate qu'après une délibération assez vive, l'archer les laisse passer.
Grunlek, tellement sûr de lui qu'il pourrait aussi bien faire la taille d'un géant, se carre en haut de la petite déclivité, qui mène à l'abri sous le rocher.
Cette fois, seul le plus grand des démons, celui qui leur est inconnu, obtient le droit de passage. La succube et son partenaire, boudeurs, reniflent avec dégoût en direction de la tisane médicinale, que Grunlek décide de laisser sur le feu, pour escorter le grand diable.
Alors qu'il se rapproche, s'encadrant devant la lune, Balthazar constate que le nouveau venu porte un diablotin sur chaque épaule. Allègres, ils cancanent comme des perruches, sans que cela ne semble agacer leur maître.
« Cet incident était vraiment regrettable. Mes démons semblent souffrir des mêmes lacunes que votre paladin, en matière de civilités. Mes invités auront voulu prolonger la fête jusque dans votre campement. Une initiative dont ils se mordront les doigts. À moins qu'ils ne se retrouvent avec leur propre bras enfoncé dans la gorge. Je n'ai pas le cœur aux châtiments, ce soir. Le sang frais a cet effet sur moi. Il m'adoucit le caractère. Pardonnons nos égarements, et séparons-nous dans une paix relative, vous voulez bien ? Un petit bisou démoniaque sur la vilaine blessure du paladin, et il n'y paraîtra plus, c'est entendu ? »
Entre les mains de Balthazar, la tête ensanglantée de Théo s'anime. « … plutôt… me faire violer par un ours… ! »
« Il me serait assez facile de me transformer et faire en sorte que cela t'arrive, paladin, alors méfie-toi… » Un temps, les prunelles du diable se fendent comme celles d'un serpent, avant de retrouver une rondeur bonhomme.
Sans prévenir, il enserre le cou des diablotins qui lui servent d'ornements d'épaule. Les petites créatures doivent étouffer, mais tout ce qui franchit leurs lèvres, est un soupir contenté. Un son presque obscène, suivi par la défaillance des diablotins, qui choient mollement des épaules. Le diable les réceptionne, et les laisse pendre contre ses flancs, tel un boucher avec deux poulets morts. Une énergie malsaine suinte de la bouche béante des cadavres, glisse le long de leur langue gonflée, avant de serpenter dans les airs, et d'alimenter le diable meurtrier. Cette énergie de mort forme bientôt deux sphères, noires et luisantes. Entre les mains d'un homme et non d'un diable, elles pèseraient aussi lourds que des boulets de canon.
« Pardonne-moi Théo, mais souvent, tu ne sais pas ce qui est bon pour toi… » Sur ces mots, prononcés d'une voix faussement enjouée, Balthazar attrape les avant-bras nus du paladin, et les plie de force sur son torse. Il immobilise le haut de son corps, laissant ainsi le champ libre au diable.
Théo tente de tourner la tête, pour mordre le bras de Balthazar. Comme le mage ne bronche pas, ni ne relâche sa prise, Théo desserre suffisamment les dents pour siffler à travers. « Je comprends mieux pourquoi chez toi, le diable n'a pas encore triomphé. C'est parce que ta part humaine est de loin la plus vicelarde… ! »
Le démon a plongé en avant, et attrapé les mollets du paladin, juste au-dessus des bottes. Il éclate ainsi les sphères noires. Une encre sombre et mouvante éclabousse de partout, avant de s'infiltrer par les pores de la peau. Théo a l'impression qu'un poulpe lui remonte le long de l'os, et déploie ses tentacules jusqu'à son crâne.
Il veut hurler, mais s'étouffe sur son vomi, alors que son corps convulse. Il a vaguement conscience que ce traître de mage le bascule sur le côté, histoire de lui éviter une suffocation humiliante. A ce rythme-là, c'est bien de honte qu'il va finir par mourir. Le sang gicle de ses blessures comme jamais. Ça lui coule même dans le conduit de l'oreille. À ce débordement infernal s'ajoutent des toxines, issues de la bave des diablotins, ainsi que des débris d'herbe et d'infimes gravillons. Une fois que toutes ces sources d'infection sont évacuées, et que le sang coule clair, les blessures commencent à se résorber. Le sang perdu le restera bel et bien, et il faudra du temps avant que le paladin ne reconstitue ses réserves. Mais il évite une hémorragie immédiate, et une fièvre mortelle à retardement.
Ses plaies laissent place à des cicatrices gonflées et douloureuses, particulièrement visibles là où les cheveux ont été arrachés. Son cerveau semble s'être changé en métal, et lui cogner contre les parois du crâne.
Tel un loup blessé, il sort de sa cavité à quatre pattes, la tête dodelinant, après avoir bousculé Balthazar, et s'être glissé entre les jambes du diable. Il entend le grognement mécontent de Bob. Il a beau être pour l'heure aussi faible qu'un enfant, Théo a bien veillé à ce que le mage se fasse une belle bosse contre le plafond bas.
Trottinant sur ses mains et ses genoux, aussi vigoureusement qu'un bambin qui a échappé à sa nourrice, Théo arrive en sueur au niveau de Grunlek, qui s'y prend bien mieux que le mage pour arrêter son avancée pathétique.
Théo lutte contre sa poigne bienveillante, et Grunlek finit par comprendre. C'est vrai que Théo a un jour affronté une déferlante, pour ne pas abandonner Lumière à la furie des éléments. Le nain soutient son ami, ce qui permet à Théo de clopiner, à moitié à genoux, jusqu'à son destrier. Alors qu'il s'étale sur la panse de son cheval, Théo manque le priver de son dernier souffle. Priant son dieu de la lumière, avec une sincérité qui ne l'anime pas souvent, le paladin se déleste de sa santé tout juste retrouvée, et la transmet sous forme de magie régénératrice à Lumière.
L'animal finit par se redresser sur les genoux, ses naseaux frôlant la neige. Théo ne sera pas témoin de cette résurrection. Il s'est depuis longtemps évanoui, poids mort sur l'abdomen de Lumière, qui se soulève à un rythme régulier.
« Un brave garçon… Mais quand même couillon… » La tête légèrement penchée, les poings sur les hanches, le diable toise le paladin avec un sourire un peu effaré.
Pour tout commentaire, Shin se contente de renifler sous son masque.
Le grand diable claque des doigts, sans détacher son regard du touchant spectacle de l'homme et sa monture, réunis dans un sommeil réparateur.
La succube et son partenaire, qui jusqu'ici faisaient le paon près du feu de camp, changent tout à coup d'attitude, à proximité du grand diable. On dirait deux chiots s'attendant à tout moment à recevoir un coup de pied.
« Z'êtes Philibert… » Théo a momentanément repoussé l'inconscience. Il semble interpréter le plissement d'yeux du diable pour un oui, car il continue sur sa lancée. « J'vais vous buter... je l'jure par tous les dieux, le mien et celui des autres. La sainte lance va vous tomber des cieux droit dans la bouche, et vous électrocuter jusqu'au cul… ! » Les balbutiements du paladin continuent à un volume trop faible pour être intelligibles. Ses imprécations maladroites semblent lui servir de berceuse.
« Malheureusement, je n'ai encore jamais rencontré de paladin assez vigoureux pour me griller les poils de cul. Mais je garde ta promesse en mémoire, fils de la lumière. Elle apporte les picotements de la jeunesse, dans mon corps ankylosé par l'ennui. »
Le diable pousse un nouveau sifflement. Et cette fois, ce sont des centaines de diablotins qui s'élèvent des frondaisons, et montent dans un tourbillon sinistre vers la lune, qui pâlit à l'idée de les accueillir.
Le vol passe à deux reprises derrière le Mont Fol, avant que les bestioles n'atterrissent à son sommet.
« La nuit des sorcières n'est pas finie. Je vous prierai donc de rester loin de la montagne. Evitez même son ombre. Je ne laisserai pas une fête, qui n'a lieu que tous les cinquante ans, être troublée par un autre incident diplomatique. Allez donc vous trouver un troll qui rançonne les voyageurs, ou même un chaton coincé dans un arbre, pour ce que cela m'importe. Mais défense d'importuner mes invités ! Si votre paladin s'approche à moins de deux kilomètres des petits-fours, je le fais exécuter. Il me manquait de toute façon un numéro de clôture. Maintenant disparaissez. Que la nuit et les bois vous absorbent, et que j'oublie vite vos figures mécontentes. Les réjouissances m'appellent. »
Au loin sur le Mont Fol, ce qui n'était qu'un sauvage feu de joie, se change en colonne de flammes, qui éclipse temporairement les étoiles. Avec la vitesse à laquelle les démons ont filé, il y a fort à parier qu'ils se sont téléportés au sommet de la montagne, les pieds dans le bûcher ardent.
Narquois, Shin déclare à Bob que si un jour le mage arrive à faire ça, il lui offrira une maison, et l'attendra tous les soirs avec une tarte aux pommes, nu sous son tablier.
Ce à quoi le mage répond que Théo est encore en train de convulser.
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