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Sauwk, c'est un plaisir d'avoir tes impressions sur l'un des personnages.


Chapitre 4

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« Je réfléchis au fait de lui sauter à trois sur le râble, le ligoter, le bâillonner, et s'abriter sous un paratonnerre, le temps que finissent de tomber les éclairs. Non parce qu'à s'exciter comme ça, le paladin, il va nous faire un anévrisme. Bien avant que la fourche du premier démon ne lui perfore le bide… »

Grunlek en est pour ses frais, lui qui avait juste demandé à Balthazar comment il allait. Après sa saillie, le mage replonge dans ses ruminations. L'air peu amène, il fixe l'armure lumineuse de Théo. Sans considération pour son anémie, le paladin gravit la pente avec l'agilité d'une chèvre unijambiste. Avec un peu de chance, il s'évanouira une nouvelle fois avant d'atteindre le sommet du Mont Fol, et ses amis n'auront plus qu'à le faire rouler jusqu'en bas de la montée.

Dans l'esprit du mage, Théo est comme un enfant têtu. Tant qu'il ne se sera pas cramé les doigts au troisième degré, il tentera de saisir le manche de la poêle, qui dépasse du fourneau.

Le marmonnement de Théo leur parvient, entrecoupé d'inspirations hachées. « Arrêtez d'agir comme si je vous cinglais le cul avec mon épée pour vous faire avancer ! »

S'ensuit un bruit mou, celui du paquetage de Shin, que l'archer vient de jeter à ses pieds. L'instant suivant, le demi-élémentaire a sorti une saucisse froide, et la coince entre deux tranches de pain.

Grunlek le fixe un temps sans rien dire, avant de se rappeler qu'il lui reste du jus de viande, récupéré d'un précédent ragoût. De quoi ramollir le pain rassis. Balthazar a déjà retiré l'une de ses bottes, et toise avec dégout sa chaussette détrempée.

Ils bavassent gaiement pendant que Théo les foudroie du regard, raide comme un pilier de la justice. « Eden, toi tu viens avec moi… ? »

Le paladin lui a parlé d'une voix douce, mais la louve a dû comprendre toute autre chose, car elle plaque ses oreilles contre son crâne. Comme piquée par un taon, elle bondit dans le giron de Grunlek, qui la réconforte.

« Théo ! » Balthazar arrive à faire passer une réprimande condescendante, dans le simple appel de son nom. Mais Théo n'en a cure, et passe derrière un rocher. Le paladin fait rayonner davantage son armure, en signe de rébellion.

Ses amis ont à peine le temps de faire circuler une outre de vin, et de développer quelques remords, lorsque le paladin réapparait, tout guilleret. Il pousse devant lui un bonhomme à l'air perturbé.

Fier de lui pour une raison qui n'annonce rien de bon, Théo donne une bourrade amicale au bougre, et désigne ses compagnons attablés sur un rocher. « Ils ne payent pas de mine, avec la vinasse qui leur goutte de la barbe, mais crois-moi, ces types ont le pouvoir de te sauver. Vas-y, péquenot, répète-leur ce que tu m'as expliqué. Et insiste bien sur l'urgence de la chose. La compassion de Grunlek va saigner ! »

L'inconnu, pâle comme un mort, fait tourner son bonnet entre ses mains tremblantes. « Mes filles. Et celle de mon voisin. Enlevées dans leur lit. Entrainées au sommet du Mont maudit. Le diable ne se contentera pas de les faire danser ! Pitié, voyageurs ! »

Sentencieux, Grunlek agite son casse-croute en direction du paladin. « Soudoyer un pèlerin pour le faire jouer les fausses victimes… Franchement Théo, même venant de toi, c'est petit. »

Totalement oublieux du paladin, qui arbore un air ulcéré, l'homme laisse la lumière du bâton de Bob, baigner son visage. Ses yeux leur apparaissent fous, ses traits tordus par l'angoisse. « Elles hurlent en haut du Mont ! Sans interruption ! Nous avons ouvert les portes de nos chenils, et regardé nos mâtins filer dans la nuit ! Aucun de ces chiens n'est revenu du Mont ! Pendant un temps, leurs plaintes apeurées ont couvert les pleurs déchirants de mes filles ! Des bêtes spécialement entrainées pour la chasse à l'ours ! Anéanties ! Quelle chance avons-nous, avec mes fils et mes voisins !? »

Pleinement sérieux, Balthazar penche son bâton vers l'homme apeuré. « Je ne voudrais pas choquer votre saine morale paysanne... je me doute que c'est dur à entendre pour un père, mais… vous savez, vos filles… Elles ne hurlent pas forcément de douleur, entre les mains du démon… »

Le paysan hagard fixe Balthazar comme s'il lui avait poussé des cornes. Ce que le mage vérifie d'ailleurs discrètement, en se tâtant le cuir chevelu.

L'homme lève haut ses bras vers le ciel, pris d'une fougue soudaine. « Elles hurlent le nom de leur mère ! Qui appellerait ses parents dans un moment de débauche ?! »

Balthazar incline le menton pour marmonner dans son écharpe. « J'en connais bien certains qui vagissent le nom de leur dieu… »

Malgré sa peau burinée, les joues de Théo virent au couperosé.

Grunlek s'est redressé sur ses pieds, et tapote le coude du père en détresse, pour l'apaiser. Il balaye en même temps de la botte les reliquats de leur maigre collation.

Nouvellement invoquée, Icy fait le geste de remonter des bretelles imaginaires, et entame avant tout le monde l'ascension du Mont. A la suggestion de Shin, le paysan utilise un code en langage sifflé, pour rassurer ses fils. Autant éviter que l'un des gamins, trop nerveux, ne déclenche accidentellement son arbalète. Retranchés dans les ombres, les hommes du hameau cessent de tenir en joue les étrangers. Ils paraissent plutôt soulagés d'avoir trouvé des bonnes âmes, prêtes à aller au casse-pipe.

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Le premier ennemi que croise le groupe hétéroclite, s'avère être un cochon peinturluré. Shin se fait racler la jambe par l'une des défenses disproportionnées du porc émotif. Le sentier se vide, alors que les hommes plongent en sécurité dans les congères, pendant que l'animal poursuit sa course erratique. Pour arrêter le cochon fou, il faudra au moins une meute de loups.

En haut du Mont Fol, pousse un unique chêne, noirci et fendu au cœur par la foudre, qui s'abat régulièrement sur ce sommet désolé. Les dépouilles des chiens mentionnés par le paysan, décorent à présent ses branches rachitiques. Pendus par la queue, les dogues se balancent tristement contre le tronc. L'un d'eux reprend par moment vie, pousse une plainte aigue, griffe vainement le tronc, avant de continuer son balancement sinistre.

Disséminés sur la croûte de neige, les diablotins battent des ailes, comme des papillons lentement saisis par le givre. La fête des sorcières semble connaître le creux de la vague. Seul le feu de joie a encore assez d'énergie pour crépiter et se tordre au rythme d'un flutiau mélancolique, dont joue un faune solitaire.

Des jeunes femmes, nues comme le jour de leur naissance, sont accroupies dans l'herbe, formant un cercle parfait. Les rayons lunaires font luire la sueur sur leur peau. Elles ont les os saillants et une musculature bien développée. Leurs cheveux, qui n'ont jamais connu un peigne, forment une toison animale, nouées sur une épaule. Des osselets et des plumes décorent leurs mèches. Leurs seins menus ont été entièrement peints avec de l'argile blanche.

Balthazar, qui se voit bien descendre de la colline avec l'une d'elles à chaque bras, se trouve arrêté par le paysan au bonnet. « Évitez toute méprise. Ce sont les sorcières. Par les cieux, je ne vois nulle part nos filles… ! »

« Je… crois que je les ai trouvées… » Grunlek était parti en reconnaissance, près des chaudrons, qui bouillonnent sur des feux plus modestes. Les yeux écarquillés, le nain soulève une énorme louche, qui en plus d'une tambouille rousse, contient un crâne humain.

« C'est bien dans l'habitude des nains, de toujours monopoliser l'accès à la marmite… » Le marmonnement mécontent, tombé de l'éther, fait bondir Grunlek. La louche claque contre le cuivre du chaudron, alors que le crâne roule dans la neige.

Sans cérémonie, le démon Philibert plonge son bol dans le ragout d'humain, indifférent au fait qu'il s'en met plein les doigts. D'une langue violette et râpeuse, il lèche ensuite la sauce sur ses phalanges.

« Retenez votre bras. Baissez vos arbalètes. » Théo maugrée ses instructions, sans prendre la peine de vérifier si les péquenots font preuve de bon sens. Mais dans son dos, il entend Shin inspirer violemment. A la place des paysans, se tient une harde de cochons, qui fourrage gaiement dans un fatras de pourpoints, de chausses et de bottes. Les arbalètes gisent au sol, à présent inutiles.

« Maintenant que nous sommes entre êtres civilisés, rappelez-moi quel était le thème de notre dernière conversation, voulez-vous… ? » Le démon parle d'une voix doucereuse, qui leur hérisse le poil des bras.

« Vous aviez mentionné des petits-fours. » Grunlek a rarement eu une grimace aussi dégoutée en évoquant de la nourriture. Il peine à détacher ses yeux du bol que le diable sirote tranquillement.

Par-dessus ses mains réunies en clocher, Philibert fixe le paladin avec une intensité malsaine. « Théo, mon cher petit. Tu vas répéter après moi. Je suis une grosse bûche, et je vais aller me jeter dans le feu. »

Hypnotisé en un quart de seconde, le paladin répète mécaniquement. « Je suis une grosse bûche, et je vais aller me jeter dans le feu. » Et ce qu'il dit, Théo le fait. Même avec un mage cramponné sur le dos, un archer accroché à sa jambe, et un nain qui pousse dans le sens contraire, les mains plaquées contre son plastron.

Un miaulement intrigué retentit soudain, depuis une motte de neige. Dans la précipitation pour sauver Théo, Wilfried est tombé de la poche du mage.

En un éclair, le chat se retrouve entre les mains griffues du démon, qui le tourne en tout sens, comme un bibelot incongru. Pas habitué à un tel traitement, Wilfried crache et lacère tout ce qu'il peut atteindre. Déçu par l'apparent manque de pouvoirs magiques du familier, Philibert le jette négligemment dans le feu de joie.

Le beuglement furieux de Bob parvient à percer la crème épaisse dans laquelle flotte le cerveau de Théo.

Une silhouette étrangère se matérialise soudain dans le bûcher, les mains levées bien en évidence au-dessus de la tête, là où les flammes ne pourront pas atteindre le chat rescapé.

Philibert comprend tout juste qu'il a peut-être agit un peu inconsidérément. Il semblerait que la bestiole allergène possède une valeur invisible au premier regard.

« Fallait pas toucher au chat, Philibert. Ni faire pleurer mon garçon. » Il parait improbable qu'une voix aussi mélodieuse, puisse déclencher un tel écho. Et pourtant, les paroles d'Enoch roulent comme le tonnerre entre les monts brumeux.

« Oui. Je sais déjà ce que cela va me coûter. » Philibert effectue une révérence sèche, les cornes inclinées devant Enoch, et se change en fumée, avant de serpenter dans la neige, entre les pieds des aventuriers.

« Quoi, c'est tout !? Je pensais que tu allais lui arracher les organes, les jeter un à un dans son ragout infecte, et le forcer à boire par les narines ! Et puis attends, il faut plus qu'un autre garçon jetant mon chat au feu, pour que j'ai la morve au nez ! » Sur ces mots, Balthazar renifle lugubrement dans sa manche.

Sous le regard incrédule des aventuriers, Enoch tapote amicalement la tête d'une des sorcières, qui bat des cils, avant d'aller se servir un bol copieux dans le chaudron infâme. « Sache fils, qu'il en va de la torture comme de l'acte amoureux. Il est de bon goût de la pratiquer dans l'intimité, en prenant son temps. Attentif aux petits bruits, et aux parties chatouilleuses, de son partenaire de jeu. La punition de Philibert durera plus longtemps que la vie de tes amis. »

Cela fait un moment que Théo garde la vapeur sous pression, mais là, il a besoin d'évacuer. Et tant pis pour la politesse. Après tout, Enoch se cure les dents avec une écharde d'os. « Mais vous sortez d'où bon sang !? Vous n'avez rien de mieux à faire de votre éternité, que de nous coller aux semelles comme une merde de chien ?! »

Il a dû trouver le ragout froid, car les paumes d'Enoch rougeoient comme des braises. Dans ses mains, la fricassée recommence à fumer. « J'ai heureusement un espion au sein de votre troupe de saltimbanques, qui se charge de ce travail de surveillance pour moi. Tes petits copains de la Lumière seront bientôt aussi nombreux à grouiller sur cette misérable colline, que des gobelins dans une mine désaffectée. »

Théo tape du bouclier par terre, comme un enfant contrarié. « Vous leur avez joué l'un de vos petits tours tordus, pour les rameuter jusqu'ici !? »

« Savoir que mon fils traîne ses guêtres avec un parfait petit produit de la Lumière, me suffit. Vous autres, paladins enfiévrés, êtes comme des noix. Un petit cœur desséché perdu dans une coquille creuse. Imaginer mon fils pris dans la déferlante de bœufs stupides et transpirants qui va suivre, m'écœure. Philibert déclenche son cirque tous les cinquante ans. Les églises ont la mémoire courte, mais quand même pas à ce point. Chaque génération, Philibert se fait déloger par un contingent de chevaliers, tenant en laisse des élémentaires de lumière. Ils sont juste un peu en retard cette année. Il faut dire que les routes de montagne sont particulièrement détestables, à cette saison. Tout ce bordel déployé, pour au final faire descendre des cochons d'une colline, et exécuter trois sorcières… »

Pour se réchauffer les cuisses, Shin s'est nonchalamment adossé au chaudron. « Ça fait des jours, qu'on arpente cette région, sans jamais entendre parler du Mont Fol autrement que comme point de repère dans le paysage. Si vraiment les démons viennent le hanter tous les cinquante ans, alors qu'est-ce que des paysans foutent à vivre ici ? »

Pour la première fois, Enoch montre un signe d'exaspération. « Les auberges du coin ne parlent que de ça depuis la dernière lune. Vous le sauriez si vous ne tombiez pas ivres morts sur le parquet, cinq minutes après avoir franchi le seuil du premier bouiboui venu ! »

Grunlek sourit, mais seulement avec une moitié de son visage. « Encore votre espion… ? »

Enoch souffle bruyamment par le nez. « Non, une simple supposition chanceuse... Cela fait des lustres, qu'aucun seigneur n'a réclamé ces terres infertiles. Vous trouverez toujours des hommes et des femmes, prêts à risquer la proximité avec le démon, simplement pour cultiver leurs patates en paix, sans être obligés de jouer les serfs pour un petit tyran local. Cette terre attire les renégats, les exilés, les mendiants. Ou de paisibles élémentaires de l'eau, désireux de vivre en famille, en toute discrétion. Tristement, il semblerait que la flamme et la lumière se liguent, pour apporter le malheur dans ce petit paradis des exclus… »

A ce moment, la foudre jaillit d'un ciel clair, et frappe le chêne esseulé, qui maudit les dieux pour tant d'acharnement. Plutôt que des flammes, le bois humide se met à produire une épaisse fumée. Le chœur désespéré des chiens pendus, se mêle à l'écœurante odeur de corde et de poil grillés.

Un nouvel éclair vient frapper dans le dos l'une des succubes. Le regard flou, une poignée de démons, sortis des limbes de l'ivresse, était revenus picorer au cou offert des sorcières.

Enoch produit une sorte d'aboiement rauque, qui détonne avec son port de tête altier. Il se transforme à son tour en fumée, et prend une série de virages serrés, alors que les impacts de foudre se multiplient autour de lui.

Des élémentaires de lumière prennent enfin une forme corporelle, au milieu des sorcières, qu'ils égorgent sans sommation. Parmi les démons, fauchés par des éclairs, ou des lances lumineuses, c'est la débandade.

Assourdi par les déflagrations, Grunlek hurle pour se faire entendre. « On va peut-être éviter de s'en prendre un sur le caillou, vous croyez pas ?! »

Pour le moment, les élémentaires de lumière n'ont d'yeux que pour ce qui porte des cornes, mais cela pourrait changer.

Les aventuriers devancent à la course les démons et les cochons, alors qu'ils dégringolent la colline dans un complet capharnaüm.

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Une troupe de chevaliers ceinture le pied du mont. Des écuyers retiennent des femmes et des vieillards, qui autrement se seraient rués au sommet, follement inquiets pour leurs familles.

Un homme galonné hèle les aventuriers depuis la selle de son destrier. « Les jeunes filles ? »

Sans égard pour son cavalier, Grunlek claque violement la croupe d'un des palefrois, qui lui bouchait le chemin. « Quand bien même elles auraient été vivantes, votre démonstration de force tout là-haut, les aurait fait fondre dans leurs souliers. »

Un officier fronce le nez, dédaigneux, avant de cravacher sa monture pour la remettre dans le rang. « Vous avez laissé leurs restes sur place, à la merci d'une nécromancie du Malin ? »

Déjà limitée, la patience de Théo se dissipe comme pet au vent. « Ecoutez, leurs restes, ils mijotent encore sur le feu. Alors, à moins que vous ne souhaitiez creuser une fosse commune, et inhumer une batterie de casseroles… »

Ulcéré, l'officier lève la main, comme s'il voulait gifler Théo avec son gantelet. « A défaut des morts, je peux au moins t'apprendre à respecter les vivants ! »

« Descends m'affronter à hauteur d'homme, couillon, ça réglera le problème du respect… ! »

Poussé par son cavalier, le cheval du Commandeur s'interpose entre les deux hommes échauffés. « Pas de ça, messieurs. Pas ce genre de spectacle, devant des familles en deuil. »

Les paroles de Théo ont en effet provoqué quelques évanouissements parmi les femmes en pleurs. L'aventurier renifle, le regard plus lugubre que jamais, et se détourne, les épaules basses.

Shin scrute les ténèbres, et s'adresse au Commandeur avec détachement. « La plupart de vos proies vont se volatiliser dans la nuit, même avec le ventre lourd de sang. »

L'homme balaye cette vérité d'un geste négligent de la main. « La campagne est verrouillée par des sceaux de pureté. Aucun démon ne quittera cette colline, sauf les pieds devant. »

Au même moment, des diablotins décrochent du ciel, abattus par des traits de lumière, tirés du sommet.

Ses compagnons s'efforcent de ne pas jeter des regards lourds de sens à Balthazar, qui marche en crabe en direction de la pénombre.

Prévenant, le Commandeur se penche doucement sur sa selle. « Un problème ? »

Le mage retient de justesse un glapissement coupable. « Non. Je crois juste avoir vu des pieds-de-mouton. Il faut savoir ne pas gaspiller ce que mère nature vous offre… »

« Des champignons ? A cette saison ? » Le Commandeur éclate d'un rire jovial, qui étrangement, provoque un rictus sinistre sur le visage de ses hommes.

« Vous allez l'arrêter ? » Le murmure inquiet de Grunlek est à peine audible. Le nain n'a pas vu l'intérêt de jouer les benêts. On ne peut nier que l'attitude confuse de Bob pose question.

Le sourire du Commandeur parait figé par le gel. « Bien sûr que non. Après tout, c'est un simple cueilleur de champignons. » Avec indolence, il fait signe à deux chevaliers, qui attrapent Balthazar sous les aisselles. Les hommes le tractent sans brutalité excessive, même si les talons du mage touchent à peine le sol.

Arrivés à un point invisible, les paladins carrent les épaules. Balthazar comprend pourquoi, alors qu'il a l'impression de se manger une vitre électrifiée sur le nez. Ejecté des mains de ses porteurs, il s'étale dans la boue. Le mage se redresse aussitôt, un peu sonné, et se frotte vigoureusement le nez. Il crache une dent cassée en direction du sceau magique, brièvement apparu dans les airs, et qui pulse comme pour le provoquer.

Le Commandeur flatte l'encolure de sa monture, à croire que la jument y est pour quelque chose, dans le démasquage du mage. « Il y avait donc bien un ver dans le fruit. Je me demande comment vous allez justifier votre mauvais goût en matière de compagnon d'armes, paladin Silverberg. Par la complaisance… ou l'incompétence ? »

C'est ce moment que choisissent les élémentaires, pour pousser des braillements indignes de leur noblesse. Apeurée, la jument du Commandeur se cabre à moitié. De l'autre côté du mont, Enoch s'est décidé à saisir la foudre à pleines mains…

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