Bonjour à tous ! Vous remarquerez que je suis dans les temps. Merci pour vos retours sur le chapitre précédent. C'est toujours instructif et motivant !


Chapitre 5

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« J'admets trois gouttes de sang de démon, diluées dans des litres de sang de petites gens. Mon père est meunier, mon grand-père cordonnier, et j'ai eu un arrière-grand-père gadouilleur. Une fière lignée de Lennon. Et je dois subir la torture parce qu'une nuit, une obscure ancêtre s'est dit que quitte à risquer la damnation pour adultère, autant fauter directement avec le diable !? Même les églises devraient voir la drôlerie de la chose, un amant et un mari cocu, qui portent tous les deux les cornes… »

La diarrhée verbale du mage, est interrompue par un doigt pressé contre sa bouche. Le silence incrédule de Balthazar, est récompensé par un regard doux. Celui du Commandeur, qui murmure sobrement à l'intention du bourreau. « Je suggère que vous lui découpiez les lèvres. »

Balthazar ne peut retenir un gémissement inquiet. « Je me montre plus volubile qu'une concierge, qu'est-ce que vous attendez de plus, en matière de coopération ?! En plus, je n'ai dit que des aménités jusqu'ici, une vraie bouche de nonne ! Et je m'y connais ! »

Le Commandeur n'écoute que d'une oreille, pendant que le bourreau redouble d'entrain dans l'aiguisage de ses couteaux. « La seule chose qui doit passer ces lèvres tuméfiées, c'est ta confession, démon. »

Balthazar pincerait bien les narines, si son nez n'était pas déjà une tomate écrasée. « Très bien. Je confesse avoir échoué dans un duel de magie contre un gobelin. Je confesse croquer occasionnellement une crotte de nez lorsque je manque de sel. Je confesse avoir une fois maté le cul de Théo, mais c'était pour vérifier si mon sortilège de Cloques Ardentes avait bien fonctionné. Je confesse avoir tenté d'invoquer Brasier complètement bourré, et m'être retrouvé avec un bélier à deux têtes. Je confesse… »

Le Commandeur lève son gantelet, que Bob connait intimement, pour avoir perdu la moitié de son visage entre ses mailles. « Une confession, précise et succincte. » Le mage ouvre aussitôt la bouche, comme pour recracher une abeille, mais le Commandeur lui coupe l'herbe sous le pied, avec une addition qu'il juge nécessaire. « Et pertinente ! »

Les mâchoires du mage claquent d'impuissance, et il se mord la langue, rajoutant une douleur dont il aurait pu se passer.

Le Commandeur adresse un regard de compassion au bourreau, qui va devoir continuer à subir cette torture auditive. Sans se départir de sa bonhomie de grand-père, le Commandeur va jusqu'à déposer un baiser sur le front poisseux du mage.

« Et ensuite quoi !? Vous allez me border dans un cercueil, et me lire une histoire jusqu'à ce que la mort vienne me prendre ?! » Il a beau se montrer crâneur, Balthazar claque des dents. Du moins les rares chicots qu'on ne lui a pas arrachés. Ce geste incongru du Commandeur, l'a totalement déstabilisé. Une ouverture mentale dans laquelle s'engouffre avec béatitude le maître des châtiments, toutes pinces dehors.

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Le Commandeur repousse d'un sec mouvement du menton, l'aide qu'un écuyer voulait lui apporter. Utilisant ses dents, l'homme ôte lui-même ses lourds gantelets de mailles. « Je dois bien lui reconnaître ça, ton ami a solidement encagé sa part sombre. Mais à force d'affamer le diable en lui, il finira par se faire dévorer de l'intérieur. »

Surveillé comme le lait sur le feu par trois élémentaires de lumière, Théo repose le compas avec lequel il s'amusait, apaisant la paranoïa d'un officier. « Non mais c'est juste Bob ! Notre mage du feu qui ne produit de la fumée, que lorsqu'il réfléchit trop, comme quand il discute mathématiques avec le nain. L'unique fois où il nous a fait une combustion spontanée, c'était en présence de nymphes siamoises. En le tourmentant, vous prétendez jouer avec le feu, jouer avec le mal, mais tout ce que vous obtiendrez de lui, c'est les sanglots et les suppliques d'un pauvre bougre. Il ne se transformera pas en entité sombre. Non pas parce qu'il se contrôle, mais parce qu'il n'a pas ça en lui. Le bureau des inquisiteurs croule sous les cas de gens qui parlent à rebours ou de vaches qui pissent bleu. Je comprends bien que révéler le mal dans l'intimité d'une chambre de torture, et procéder à une exécution dans la foulée, permet de réduire la congestion des dossiers. Mais avec Bob, vous tenez un mauvais client. Un type dont l'unique crime est d'avoir les mains baladeuses quand il a un coup dans le nez. »

« Qui est Brasier ? » La question du Commandeur sort de nulle part, mais elle ne déstabilise en rien Théo, habitué à présenter au monde un visage à la fois glacial, et vaguement ennuyé.

« Sa salamandre de feu, grosse comme un pruneau, pourquoi ? »

Alors qu'il se rince les mains dans la coupe prévue à cet usage, le Commandeur se contente d'un petit regard en biais à Théo. Le jeune paladin est encore plus rigide dans sa posture, que les élémentaires de lumière qui gardent maussadement la tente militaire. Dans la section adjacente, Balthazar fait entendre sa voix d'une toute autre façon, sans que Théo ne se montre aucunement incommodé par le tourment évident de son camarade. Une conduite irréprochable de bon petit soldat de l'église, qui provoque un frisson discret chez l'officier.

Théo regarde le Commandeur, essuyer sur un torchon les dernières traces du sang de Balthazar. « Juste par curiosité… Mettons que vous ayez raison. Et qu'un diable jaillisse bien des entrailles de Bob, une fois que vous l'aurez écartelé. Vous pensez pouvoir forcer un titan à s'agenouiller, et supplier pour le salut de son âme calcinée ? »

« Si tu en doutes, mon garçon, c'est que tu es resté trop longtemps loin de notre église… »

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Les paladins ont improvisé un camp militaire en l'espace d'une matinée. Assez loin du Mont Fol pour ne pas subir les foudres des élémentaires de lumière. Lesquels pourchassent toujours Enoch le long des pentes. Les nuages d'orage qui s'accumulent autour de la cime, ne cessent de repousser l'aube. Le tonnerre roule au loin, à moins qu'il ne s'agisse du rire mauvais d'Enoch, défiant les élémentaires.

« Comment va Bob ? » Grunlek a murmuré, comme si une réponse positive de Théo pouvait pousser le bourreau à redoubler d'efforts. Le nain est recroquevillé dans ses chaînes. Le fourgon pénitentiaire, a été sciemment laissé en plein vent.

La réponse de Théo est tout ce qu'il y a de plus terre-à-terre. « Il ne hurle plus. »

Le paladin mouche rapidement la lueur d'espoir apparue dans les yeux du nain. « Ce n'est pas un bon signe. »

Si au départ on n'attendait d'eux qu'une simple déposition, Shin et Grunlek se sont débrouillés pour passer de simples témoins, à complices potentiels et menaces certaines. Avec pour conséquence de se retrouver mis à l'ombre par l'église de la Lumière.

Lorsqu'ils ont tenté de leur arracher Bob, Grunlek a défoncé quelques cuirasses, et froissé autant d'égos. Et quand les paladins ont tenté de le menotter, son poing est parti tout seul. Littéralement. C'est limite si le nain n'a pas dû courir après. Sa main vengeresse, hors de contrôle, s'est greffée à la panse de la jument du Commandeur, et a creusé son chemin à l'ongle, jusqu'au foie de la pauvre bestiole. Après ça, Grunlek n'a pas fait d'histoire pour rentrer dans la cage. Il a même laissé un maréchal-ferrant bloquer sa main, toujours gluante d'entrailles, dans un solide étau en bois.

Shin l'a ensuite rejoint, les fers aux pieds et le moral dans les chaussettes. Depuis, l'aube leur semble sans fin. Ils s'accordent malgré tout à dire que l'humidité réfrigérante reste une moindre déconvenue, comparée au traitement cuisant qu'endure Bob. Le bourreau a dû voyager léger, loin de sa caverne des horreurs, dans le quartier des temples. Son inspiration, il la trouve surtout dans la cambuse du cuistot, avec les broches à viande, le sel, et bien sûr, la traditionnelle cuillère, simple mais indispensable pour faire hurler des globes oculaires.

Théo projette violemment son pied dans la boue mêlée de crottin. Des gravillons partent ricocher contre l'armure d'un troufion, accroupi devant le foyer commun. La main levée, Théo s'excuse pour le dérangement.

Grunlek semble surpris par un tel affichage de frustration venant de son ami. « Heureux de constater que ton masque craque un peu. »

L'interprétation de Shin est moins flatteuse pour le paladin. « Il fait juste un caprice parce qu'on lui a confisqué son armure et son épée. Un premier geste avant une dégradation officielle, sur le parvis d'un temple de la Lumière. »

« Autant me faire fesser en public par le grand chanoine. » Le regard de Théo se porte sur Lumière, qui officiellement ne lui appartient plus, et sera bientôt attribué à un autre chevalier. Théo est presque impatient d'assister au spectacle de cirque comique que va leur offrir cet abruti. Quand il veut, Lumière peut se transformer en sale carne, vicieuse comme pas deux.

Grunlek se fait pressant. « Tu dois te débrouiller pour faire sauter l'un des sceaux répulsifs, Théo, avant que l'humanité de Bob n'atteigne ses limites. »

« Je n'inviterai pas Enoch au milieu de mes frères. Je ne prendrai pas cette responsabilité ! » Le paladin observe deux jeunes gens, qui pratiquent leurs exercices martiaux, le dos fumant dans la fraîcheur du matin.

Grunlek projette violemment ses pieds contre les barreaux, pour attirer l'attention de Théo. « Moi je la prendrai ! Je préfère encore voir Enoch balayer toutes ces vies, plutôt que Bob ! Ta seule participation à ce crime, Théo, sera de nous procurer un trousseau de clés ! »

Mais Théo ne revient jamais sur l'une de ses déclarations. Il préfère dévier le sujet. « C'était pas la mission d'Icy ? Elle en est où ? »

Shin se racle sombrement la gorge, un son qui rappelle celui de glaçons s'entrechoquant. « Elle s'est fait écraser sous une semelle il y a deux minutes. »

Théo hausse un sourcil, devant l'apathie apparente de l'archer. « Et tu t'empêches de l'invoquer de nouveau, parce que… ? »

« Le type l'a traitée de gros cafard bleu. Depuis elle boude. » Dans la voix de Shin, on entend l'intense lassitude que provoque chez lui l'attitude gamine de son familier.

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Pendu tête en bas à un portique, la moitié inférieure du visage immergée dans un tonneau d'eau, Bob s'est évanoui. Les gigotements frénétiques qui animent parfois son corps, sont l'œuvre de l'élémentaire de lumière. Avec vicelardise, ce dernier plonge son doigt dans l'eau, et produit un puissant courant électrique, qui transforme le mage en poupée folle. Au moindre signe de magie de la part du prisonnier, l'élémentaire a pour ordre de lui perforer le cœur.

De toute façon, plutôt que de lutter à coup d'étincelles, Bob préfère plaider sa cause auprès de son démon intérieur. Il le supplie d'intervenir, le menaçant pour ça de mourir. Mais le diable qu'il loge en son sein, Philippe, comme le mage se plait à le railler, demeure les bras croisés, pendant que l'enveloppe charnelle qu'ils partagent, continue à souffrir le martyr. Tout en se moquant de Bob, pour avoir des amis si lâches, au point d'oublier comment épeler le mot amitié au premier élémentaire venu, le diable lui ressasse sans relâche qu'ils peuvent avoir foi en leur père.

Bob le conjure d'inverser leurs rôles. Le mage souhaite devenir une conscience secondaire, dans le corps de son diable. Ce qui le rendrait capable de faire pleurer de la lave du ciel, et de pétrifier sous la cendre, tous ces tristes sirs. Mais s'il y a une chose que craint Philippe, à part une torgnole d'Enoch, c'est bien cet instant d'abjecte vulnérabilité, quand il s'extrait avec les griffes de l'enveloppe molle qu'est Bob. Une faiblesse exposée, que les élémentaires exploiteraient à la vitesse de la lumière. Pour que Philippe accepte de faire surface, sur un terrain si défavorable, il faudrait que Bob sombre complètement. Ce qui arrivera, si l'élémentaire accoudé à sa barrique, continue de jouer ainsi avec lui.

Plutôt que sur l'arrivée prochaine de Philippe, qu'ils savent trop raisonnable pour le bien de Bob, Grunlek et Shin préfèrent prendre des paris sur le moment où la colère d'Enoch, atteindra son point de fusion.

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Le pouvoir d'un grand diable ne se mesure pas qu'à sa magie brute, ou sa capacité de nuisance. Mais aussi au charme qu'il opère sur ses semblables, sur sa capacité à leur inspirer une loyauté indéfectible, au-delà de toute compréhension humaine. Et à ce petit jeu de la séduction, Enoch n'a pas d'égal. Les serviteurs qui répondent à son appel, sont d'une bien meilleure trempe que ceux d'un diable inférieur, comme Philibert. Les paladins ne s'attendaient pas à devoir autant batailler pour gagner cette colline. Les sceaux de pureté sont rapidement saturés, alors que de petits démons suicidaires, se jettent dessus avec acharnement.

Lorsque l'assaut mené par Enoch, vient se fracasser contre les sceaux affaiblis, ils cèdent avec la facilité d'une palissade de roseaux devant une charge d'éléphants. Les élémentaires de lumière deviennent l'unique barrage entre le campement militaire, et la déferlante infernale qui menace de le submerger. Leurs lames divines, sont autant de phares, qui révéleront trop tard le péril aux yeux des paladins. Qui restent malgré tout admirables de discipline, même au cœur du chaos qui s'installe. Par contre, les chevaux sont incontrôlables. Beaucoup se font dépecer vivants par des chiens de l'enfer, qui les attaquent directement sous le ventre, alors que les pauvres bêtes sont toujours entravées.

Enoch apparait sur un tapis de braises à l'agonie, provenant d'un brasero renversé. Oubliée la figure humaine. De façon insensée, ses os et sa chair se sont inversés. C'est donc son propre squelette, qui lui sert d'amure. Pareillement, certains de ses organes se retrouvent à l'extérieur de son corps. Enoch porte son intestin grêle en ceinture. Son cœur est épinglé sur son torse. Ses organes ont la consistance et la couleur du magma tout juste refroidi. Aucune lame ne semble pouvoir les atteindre, sans que l'acier ne fonde comme de la cire. Ses côtes écartelées, lui forment des ailes sanglantes, atrophiées et infâmes.

Ses imposantes cornes de bélier, s'enroulent sur elles-mêmes à l'infini. Les rares flocons grésillent au contact de son corps brûlant. Sur le chemin sanglant qui le mène à son fils, Enoch broie de ses griffes un bon nombre de heaumes.

Éparpillés dans la neige boueuse, des paladins bleuissent déjà, étendus raides par un simple baiser de succube. Un chien de l'enfer trottine avec dans la gueule, un bras tranché, toujours en armure. C'est parfois le corps entier d'un chevalier, qui se fait ainsi trimbaler.

Le corps de Balthazar est recouvert de diablotins, qui lui offrent une armure organique. Les petits démons feulent et crachent en direction de l'élémentaire, qui garde toujours le portique, et ose s'interposer. Pas bien longtemps, ceci-dit.

Enoch utilise un cadavre comme gourdin, pour balayer l'impudent, qui a osé meurtrir son fils à coups d'arc électrique. Le diable saisit la corde qui suspend Balthazar comme un cochon, et la crame entre deux griffes.

Très content de lui, un des chiens infernaux vient déposer aux pieds de son maître, le corps toujours vivant du Commandeur. L'armure du paladin a résisté à la pression des crocs, mais pas aux griffes d'un père contrarié. Enoch perfore le métal comme du beurre, éventre l'abdomen, et saisit l'estomac. Comme un chat joueur le ferait avec une bobine de fil, le diable déroule dans la neige les intestins du Commandeur. Ce dernier a tout le temps de se voir mourir, même si à aucun moment, Enoch ne lui accorde le droit de croiser son regard. Un dédain pour sa victime dont le Commandeur n'a que faire, effaré de réellement voir ce qu'il a dans le ventre.

La chasse au paladin se poursuit entre les tentes, mais les démons ont réussi à ménager un bulle de calme autour du portique. Enoch est assis sur la barrique d'eau, qui a retrouvé son couvercle. Il maintient sur son genou le corps désarticulé de Balthazar, comme une fillette qui ne voudrait pas renoncer à sa poupée abimée. La capuche de cuir qui masquait le visage détruit du mage, spongieuse de sang, git dans la neige. Mais Enoch, avec une pudeur étrange pour un diable, masque les dégâts qui défigurent son fils, de sa main griffue.

Théo baffe un incube, pour briser le cercle infernal et se ménager un accès à l'intérieur. Le démon mineur doit avoir l'habitude de ce genre de traitement, car il se contente de glapir sèchement. Absorbé par la reconstruction de son fils, qui monopolise une partie de sa concentration, Enoch laisse Théo se porter au chevet du Commandeur à l'agonie. Luisantes de magie, les mains du paladin planent au-dessus de la cavité béante de l'amure, seule barrière qui retienne encore les entrailles du Commandeur.

Jusqu'au bout exalté contre le mal, l'homme marmonne des promesses insensées de crucifixion, principalement adressées à Bob, mais aussi à Théo, qu'il s'obstine à considérer comme les principaux vecteurs de son malheur. Au final, Théo lui dénie un ultime apaisement. Ravalant les prières qu'il est conditionné à prononcer à la mort d'un frère, le paladin reste stoïque, alors que son ainé expire enfin.

Après un instant de cruelle démobilisation, les chevaliers reprennent du poil de la bête. Leur contre-attaque laisse pas mal de démons sur le carreau. Pour sa part, tout à sa croisade personnelle, Théo a récupéré une épée, dont il se sert pour défier Enoch.

Le diable se relève lentement, le corps du mage tendu à bout de bras. Théo se demande vaguement si après tout le bordel qu'Enoch a déclenché pour son fils, il compte maintenant s'en servir bassement comme bouclier. Lorsque le diable largue Bob dans sa direction, Théo a ce réflexe parfaitement stupide de lâcher son épée, et réceptionner dans ses bras l'affreux épouvantail en robe.

Shin et Grunlek choisissent de ne pas piper mot, lorsqu'un démon aux cornes sciées, décide de jouer pour eux les bêtes de somme. La créature au regard vide, encore plus couturée que le nain, ce qui est un exploit, se place dans les brancards. Le fourgon pénitentiaire est prévu pour être tracté par un attelage de quatre chevaux, mais à lui tout seul, le diable défiguré s'en sort honorablement. Ce n'est pas tant la force de traction, qui pose problème, que la difficulté à manœuvrer l'équipage, et ne pas s'entortiller dans les traits laissés vides. Cahin-caha, la carriole et ses prisonniers, évacuent les lieux du drame.

Théo n'est pas du voyage. Indifférent aux deux camps qui s'affrontent, se contentant de passer son épée au travers du corps de quiconque le bouscule, il se fraye un passage jusqu'à l'entrepôt. Le tissu de la tente a noirci, mais pas brûlé. Au cours des dernières minutes, cette armurerie démontable a connu un sacré trafic. Pour se défendre, les paladins ont tout réquisitionné, depuis les épées d'entraînement en bois, jusqu'aux fourches à crottin. Mais enfin, l'amure de Théo est toujours là, empaquetée dans la caisse des biens confisqués. Le paladin n'est pas resté éloigné d'elle plus de quelques heures, mais Théo est persuadé que pendant ce laps de temps, son armure chérie a commencé à rouiller d'ennui. Il la conserve dans son paquetage, et la sangle à ses épaules.

Alors qu'il ressort comme un voleur, Théo sent une succube le frôler, et reste sur l'impression étrange d'un baiser furtif sur la joue. « Philibert se languit de te retrouver de l'autre côté du voile. » Ces mots de la démone ricaneuse, il les a bien entendus. Théo porte distraitement la main à son oreille, qui le pique un peu. Et réalise qu'en fait de baiser, la succube lui a croqué un morceau du lobe.

Théo songe vaguement qu'il devrait la poursuivre, avec la furie d'un barbare. Mais son corps ne suit plus. Théo est à cours d'adrénaline, et cela se traduit par un vide mental, suivi d'une complète défaillance physique. Dommage qu'il ne puisse pas récupérer ce petit bout d'oreille, avant que la démone ne le gobe. Le nain aurait pu le lui recoudre en place… Sur cette dernière pensée peu réjouissante, Théo met un terme à cette nuit qui n'en finit plus, et s'effondre contre la tente.

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