Bonjour, et merci pour vos reviews.

A l'occasion, j'espère trouver le temps de retravailler cette fiction, de gommer les incohérences et les passages confus.

Sauwk, un grand merci pour ta présence régulière, et tes encouragements.

Bonne lecture à tous !


Chapitre 6

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Théo se trouve dans un tombeau, qu'il sait d'instinct être celui de son père.

« Pousse-toi, le vieux... ! » Bien que réduite à l'état d'os poussiéreux, la dépouille occupe bien plus d'espace qu'elle ne devrait. Cette tombe est trop petite pour Théo et son père. Comme c'était le cas pour chaque pièce de leur maison, à l'époque où le vieux se portait encore bien.

Théo ne sait pas trop de quoi, mais il se cache. Il se serait bien planqué sous son lit, dans la chambre qu'il occupait enfant, mais aucune chance que son corps d'adulte puisse s'y glisser. Le tombeau lui a semblé un choix intéressant. Dehors, des pieds rôdent, ainsi que de mauvaises consciences. Des mains grattent au gisant de marbre, qui coiffe la sépulture. Pas sûr que son défunt père apprécie de voir son effigie ainsi tripotée. Les traces de doigts vont rester sur le marbre.

Des poings, guidés par une volonté malveillante, perforent les parois du tombeau. Le vacarme est assourdissant, au point que même le crâne du père grimace d'inconfort. Les mains ne s'en prennent pas qu'à la pierre. Les doigts fouillent maladroitement l'espace, et trouvent sans peine Théo. Le paladin sent des ongles lui écarter les chairs, et empoigner ses organes. Les voleurs sans visage le dépouillent d'un rein, d'un foie, d'un poumon. Quand Théo tente de leur briser les poignets, les mains se reculent vivement, avant de revenir à la charge, encore plus nombreuses. Ces charognards vont le mettre en pièces. En quelques ruades, Théo parvient à détruire la paroi effritée du tombeau, et s'échappe ainsi de l'étreinte de son père.

Dehors, nulle trace du mausolée familial. Juste une clairière, qui flotte dans le néant. La brume dépose de la rosée sur l'herbe, qui brille d'une lueur argentée sous la lune. Un hibou enroué se fait tristement entendre. Un renard, en mal d'amour, glapit au loin. Les bruits habituels de la nuit. Ce qui l'est moins, c'est la présence d'Enoch, assis à califourchon sur le gisant de marbre. Théo peut entendre l'âme de son père, hurler à la profanation.

« Si tu cherches ton foie, j'ai vu une petite fille partir avec dans cette direction. » Le diable pointe du doigt un bosquet fantomatique, où Théo ne s'aventurerait pas pour toute la gloire du monde. Tant pis pour son foie, il vivra sans. Ce qui l'inquiète plus, c'est de voir Enoch jongler distraitement avec son cœur. La seule chose rassurante, c'est que l'organe a l'air de très bien se porter, loin de Théo. Il pulse à un rythme un poil trop élevé, dans la poigne relâchée d'Enoch.

« Un petit échange, paladin ? Ton cœur contre ton âme ? Philibert t'a déjà marqué comme faisant partie de son cheptel de damnés. Mais même ici sur terre, il demeure mon vassal. Ce qu'il croit à lui, est en réalité à moi, jusqu'à ce que je décide du contraire. Vois ça comme un droit de cuissage, qu'il me plait d'exercer sur son harem d'âmes serviles. Tu t'épargnerais une éternité à servir ce fat pontifiant. Imagine qu'il se fait limer chaque ongle des pieds par un esclave différent. Et il t'obligerait à le flatter jusqu'à ce que tu te noies dans ta propre salive. »

Théo grimace, alors qu'Enoch agite le cœur pour ponctuer son discours. Le paladin mord sa lèvre, pour être sûr qu'aucun de ses mots ne sortira de travers. « C'est sûr qu'à côté, vous paraissez être un meilleur parti. Mais Bob me prend déjà suffisamment la tête, alors passer toute ma mort au service de son père… Je décline l'offre, et accepte de mourir. »

« Je viens de te dire que tu ne peux plus vraiment mourir. Philibert te repêchera dans les abysses. Il adore collectionner les âmes moribondes de paladins. Bien que tu ne sois pas vraiment une pièce de choix. La seule valeur que tu as, c'est l'attention que j'accorde à votre groupe. Vous êtes ma distraction, Philibert le sait, et veut m'enlever mon jeu pièce par pièce. »

Le regard un peu vide de Théo se pose sur son cœur, alors qu'il lui dit silencieusement adieu. « On dirait deux gamines qui se chipotent une poupée. Vous ne devriez pas plutôt être en train de tirer les ficelles pour faire s'écrouler un empire, créer une secte d'adorateurs, ou faire pivoter le soleil de façon à plonger le monde dans le chaos ? »

« Je le ferai. Dans un futur proche. Mais là je me prends un siècle de repos, pour visiter la famille. Qui sait, paladin, ton groupe a peut-être plus d'importance pour ces terres, que tu ne peux l'envisager. Il semblerait que l'addition de toutes vos valeurs négatives, crée un résultat assez intéressant, contre toutes les prévisions. »

« Vous avez piqué sa boule de cristal à une gitane sur le marché ? »

« Non, mais je lis les entrailles de paladin. Un don rare, qui exigerait presque une démonstration. J'ai compris que je n'aurais pas ton âme, Théo. Mais j'aurai ton corps. Et il n'y a pas grand-chose que tu puisses faire pour m'en empêcher. »

Pour éviter ça, Théo serait prêt à s'arracher un tibia, pour s'en servir comme matraque. Mais la puissante prise d'Enoch sur l'arrière de son crâne, ne lui laisse aucun choix. Les griffes s'enfoncent douloureusement dans le cuir chevelu, et Théo prie pour qu'elles n'épinglent pas son cerveau.

Enoch se tranche soudain la langue, d'un brutal claquement de mâchoires. Le démon impose ensuite à Théo, un baiser perverti. Avec sa langue tronquée, il pousse le bout de viande sanglant, dans la gorge du paladin. Pour ne pas s'étouffer, Théo n'a pas d'autre choix que d'avaler. Les griffes qui torturent son crâne, lui interdisent toute rébellion. Son dégoût est tel, qu'il a l'espoir de vomir dans la bouche du diable, pour se venger. Mais le fragment infâme, lui glisse dans la gorge, lubrifiée par le sang d'Enoch.

Son tourmenteur le relâche, avec un air presque désolé. Théo arrache aussitôt sa tunique, à croire que sa vie en dépend. Des rognons d'ailes commencent à lui percer les omoplates. Le paladin sent leur texture sous ses doigts, alors qu'il se laboure la peau comme un forcené. Théo hurle d'horreur bien plus que de douleur. Il ressemble à l'immonde croisement entre un homme et un poussin, avec ses ailes sans plumes, pas encore formées, qui remuent faiblement dans son dos. Sa vision est troublée par les larmes de rage qui lui envahissent les yeux, et il ne peut se fier qu'à son sens du toucher, pour comprendre ce qu'il lui arrive.

Il entend vaguement Enoch essayer de le calmer, avec pour seule réaction de pousser Théo à se griffer encore plus.

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Les yeux de Théo s'ouvrent sur quelques nuages, encadrés par de hauts murs. Un moment confus, le paladin réalise qu'il se trouve dans une tour à ciel ouvert. Une poutre vermoulue, qui devait faire partie de la charpente, lui sert à présent d'oreiller. De retour parmi les conscients, le paladin n'arrive à croiser le regard d'aucun de ses compagnons.

Eden est allongée comme une descente de lit aux pieds d'Enoch, qui lui gratte le ventre avec sa semelle. Adossé contre le vieux mur effrité, le reste du groupe se repose, tout en bavassant cordialement avec le diable.

« Ce site a été récemment corrompu, pour servir de sanctuaire aux démons, et à ceux qui traitent avec eux. Des cultistes l'alimentent régulièrement en magie noire. Ces sanctuaires sont répartis dans tout le pays. Ils offrent une voie rapide aux forces du mal, tout en ralentissant leurs ennemis. »

« Merci les cultistes. » Grunlek jette un regard consterné au totem en bois de cerfs, sur lequel une innocente a été empalée. Le sang qui souille la couronne de fleurs, autour de sa taille, a depuis longtemps séché. Aucun charognard n'a dérangé l'offrande sacrificielle. Seul le temps, les intempéries, et les insectes, osent s'y attaquer.

Indifférent à tout ça, Théo se dit que même si la tour s'écroulait, il n'arriverait pas à se convaincre de bouger. Le paladin est cloué au sol, comme si son cheval était assis sur lui.

S'il peut admettre avoir rêvé du tombeau de son père, l'intervention d'Enoch était bien trop précise, pour être seulement issue de son subconscient. Le diable a infiltré ses songes, Théo en est persuadé. Le paladin a expérimenté suffisamment de connexions mentales avec Bob, pour savoir que son esprit n'est pas aussi claquemuré qu'il devrait l'être. Va savoir. Peut-être que ses défenses mentale se sont affaiblies, à force de s'ouvrir aux esprits de ses compagnons.

« Mes serviteurs avaient pour ordre de créer une diversion, pas de combattre à mort. Les fuyards solitaires se feront éliminer, mais il est possible qu'un groupe de paladins réussisse sa retraite. S'ils ne désertent pas, et survivent à leurs blessures, ils auront de bien mauvaises choses à raconter sur votre compte. Je vous conseille de faire profil bas. Peut-être vous fondre parmi la population d'une grande ville. Celle de Cheval-Mort, me semble un choix pertinent. »

Les paroles de son père, arrachent au mage un reniflement impoli. « Tu m'en diras tant… »

Théo est sombrement satisfait d'entendre que malgré son ton railleur, Bob tremble comme un chaton mouillé. Si son corps s'est entièrement remis, le traumatisme des dernières heures, laisse le mage encore plus handicapé que Théo.

Enoch ignore vertement son fils. « Il se pourrait même que quelques jours après votre arrivée, vous receviez une lettre, portant le sceau de l'église des Murmures. Une demande d'assistance, sur une enquête en cours à l'école de magie de la Harpie Perchée. »

Shin s'étouffe avec sa salive. « Et comment vous savez ça, vous ?! »

Balthazar se claque les cuisses, pour se redonner de l'énergie. « Parce que c'est lui, le grand prêtre de l'église des Murmures, à Cheval-Mort. Il en est aussi le maître bourreau, et le chef de la guilde des voleurs. Tout ça sous une apparence différente, bien sûr. Des postes de l'ombre, n'exigeant aucun contact direct avec le public. Seule une poignée de personnes reçoivent ses directives, ou lui en donnent. Quoique je suis persuadé de l'avoir reconnu une fois, sous les traits du cuisiner attitré, à la succursale des Intendants. Ce sont peut-être ses enfants en hachis, qu'il a servis à l'ambassadeur ce soir-là. Moi, je n'ai osé toucher qu'à la salade verte. »

Enoch agite un doigt sentencieux sous le nez du mage, qui louche dessus. « La cuisine a de grandes vertus apaisantes, fils, tu devrais t'y initier... »

Le diable trouve un écho passionné chez Grunlek. « Je ne cesse de le leur répéter ! »

« A un moment j'étais mort, j'en suis sûr… » Ces mots évasifs du paladin, attirent enfin sur lui l'attention du groupe.

Enoch lui tapote le front d'un air affecté, comme si Théo était un enfant fiévreux qu'il fallait apaiser.

Le paladin bafouille, ce qui n'aide pas les autres à l'écouter avec sérieux. « J'suis arrivé là comment ? »

Enoch lui adresse un petit sourire las, probablement sincère. « Porté par les ailes de la mort, paladin. Ou de façon plus prosaïque, à dos de diable… Je peux donc compter sur votre présence prochaine dans ma bonne ville de Cheval-Mort ? »

Balthazar ne se laisse pas déstabiliser par ce brusque retour au sujet. « On va plutôt prendre l'exacte direction opposée ! Ce qui nous amène… aux sources acides des Bains du Dragon. » Le mage fronce les sourcils, et promène son doigt sur leur carte. « C'est pas grave. C'est quand même là qu'on va ! »

« Le paladin refusera car j'appartiens au côté obscur. Mon fils refusera car je suis son père. J'ose espérer plus de pragmatisme, et moins de préjugés de votre part, messieurs. »

Toisés par Enoch, Shin et Grunlek échangent un regard indécis. Avant que le nain ne laisse parler son esprit pratique.

« Si le grand prêtre des Murmures, et le patron de la guilde des voleurs, mettent tous les deux la main à la poche, pour une juste récompense, notre participation peut se négocier… »

Enoch impose une nouvelle séance de soins à son fils râleur, et répond au nain par la même occasion. « Des cadavres de mendiants ont été retrouvés défigurés, par le feu, la glace, et l'acide. Les autorités soupçonnent les mages d'avoir été trop enthousiastes durant une expérience. Une accusation recevable, connaissant le passif des énergumènes… Ce crime serait resté un simple fait divers. Seulement le, ou les criminels, ont commencé à faire la sortie des tavernes, et s'en prendre aux ivrognes et aux clients des prostituées. Une population qui intéresse déjà un peu plus le bourgmestre. Si vous parvenez à éclaircir cette affaire, et assainir un climat délétère, l'or sera au rendez-vous. »

Dehors, git ce qu'il reste du fourgon pénitentiaire. On dirait qu'une main géante l'a éventré. Shin est parti voir s'il ne pouvait par trouver une cache de nourriture, utilisée par les cultistes. Leur départ précipité, a laissé les aventuriers sans armes ni provisions. A l'extérieur de la tour en ruine, Balthazar cherche à entraîner Enoch dans une dispute, sans trop de succès.

Théo profite d'être seul avec Grunlek. « C'est Lumière que j'entends, dehors ? »

Soucieux de l'état de son ami, le nain s'éclaire un peu à cette question. « Oui. En fait, c'est lui qui t'a porté jusqu'ici. Ton canasson suivait Enoch, sans que le diable ait besoin d'une longe. C'est Bob, qui se faisait transporter comme une princesse, dans les bras de son père. »

« Grunlek, tu pourrais… ne poser aucune question, me redresser sur le flanc, et remonter ma tunique sur mes épaules… ? »

L'expression perplexe du nain ne le quitte pas, alors qu'il enjambe Théo. « Ton dos est griffé comme après une nuit avec une harpie. C'est ce que tu voulais savoir ? Monter à cheval va être une torture, avec ton vêtement qui frotte sur les plaies. Navré mon vieux. »

Pendant que Grunlek disserte sur le baume du pauvre, qu'il pourrait confectionner avec de la graisse de castor, Théo laisse sa conscience divaguer. Très loin, là où même Enoch ne pourra pas l'atteindre.

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