Bonjour à tous.

Pour répondre à ta question Sauwk, je ne vais pas clôturer définitivement la partie du Mont Fol, mais passer directement à la suite, dans cette même fic.

Par contre, pour plus de cohérence, je devrais peut-être songer à changer le titre.

Merci pour ton message, Lulukaw. C'est toujours rassurant de voir des lecteurs, jusqu'ici dans l'ombre, se manifester. Et pour Hannibal… effectivement, ce n'est pas une coïncidence, bien que ce soit plutôt involontaire de ma part. Cette série ne fait peut-être pas partie de mes préférées, mais j'ai été très marquée par son ambiance, et son esthétique... toute particulière. A l'occasion, je me lancerais d'ailleurs bien dans une fanfic Hannibal, bien que l'exercice me paraisse difficile.

Bonne lecture !


Chapitre 7

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Ça ne manque jamais. Ils ne sont en ville que depuis quelques minutes, que déjà les flammes bleues de Brasier, et le rire tonitruant de Balthazar, font sensation. Shin remâche des reproches sous son masque. La discrétion devrait être leur mot d'ordre. Tant qu'ils n'auront pas cambriolé un armurier, ils ne pourront compter que sur leur magie pour se défendre. La main de Théo ne cesse de se porter à son côté, à la recherche d'un fourreau manquant.

L'archer a vidé la selle de Brasier, pour laisser la place à une sémillante demoiselle. La plus hardie du patelin, à défaut d'être la plus jolie. Des enfants et les poules se bousculent entre les sabots des chevaux. Lumière piaffe de contrariété, désireux de botter quelques culs. Le message passe mieux auprès des poules qu'auprès des gosses, qui glapissent de plus belle. Balthazar finit par répondre à leurs questions incessantes, et leur donner le nom de leur destination.

La fille lui enfonce ses ongles dans les côtes, avec un rire incrédule. « Messire, la pisse de votre cheval, vaut plus que la bière qu'ils servent dans ce repaire de misère. Certes, votre bourse ne prendra pas cher, mais votre estomac si ! Le rôti de chien est assaisonné de plâtre. J'ai peur pour votre santé, messire ! »

« J'ai fréquenté cet établissement durant mes années d'études, ma jolie. Les parois de mon estomac se sont renforcées en conséquence. Même notre ami nain, n'a pas encore réussi à me vaincre par indigestion ! »

Avec des promesses de raccourci, les enfants s'engouffrent dans un labyrinthe de venelles, qui serpente à flanc de colline, jusqu'au château dominant le quartier. L'espace entre les maisons est tellement étroit, que les mollets de Théo frôlent les murs. Quelqu'un pourrait les assommer, simplement en ouvrant distraitement sa fenêtre. Il faut être un chat, un rat, ou un marmot, pour se sentir à l'aise dans ce dédale incohérent et nauséabond.

La jeune fille renifle lugubrement, avant de tendre ses bras vers un garçon, peut-être son frère, qui l'aide à descendre de cheval. Balthazar ne semble pas surpris de ce désistement. « Laisse filer ces gosses, Théo. Ils nous conduisent tout droit dans un des pires coupe-gorges de la ville. Tu ne te serais pas plutôt avancé là-dedans, que des garrots tomberaient des fenêtres, te saisiraient à la gorge, et t'arracheraient à ta selle. Un coup de gourdin sur le crâne t'achèverait, pendant que les brigands récupéreraient chevaux et équipement au fond de l'impasse. Croyez-moi, à moins de savoir parler aux chiens errants, je suis votre meilleur guide dans cette ville… »

Le paladin fait reculer Lumière, au grand soulagement de l'étalon agité. Le mage choisit de révoquer Brasier, et de longer les quais à une allure tranquille. Sans rencontrer d'autre problème que devoir dissuader Théo d'estourbir un garde, et de lui piquer son épée de fonction.

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« Ça, messieurs, ce n'est pas un triste et lugubre bar clandestin. C'est l'une des salles de classe de la Harpie Perchée, l'école de magie qui a fait de moi le compagnon indispensable que je suis ! »

« Manque plus que Shin nous avoue que des filles de bordel lui ont appris à tirer à l'arc, et soudain, la source de nos problèmes devient plus claire… »

« Tu es mauvaise langue, Théo. Rends-toi compte que je n'ai qu'à taper trois fois de mon bâton, sur une certaine brique du mur du fond, pour que toute la paroi s'écarte et révèle un monde merveilleux fait de mystère, d'argent et de magie ! »

« Vraiment !? » Grunlek est aussitôt au taquet, comme chaque fois que magie et technologie se combinent.

La main gantée de Shin, tombe sur l'épaule du nain. « Le laisse pas t'embobiner, Grunlek. La seule présence magique dans ce bouge, c'est le vieux chapeau pointu posé entre deux pintes sur le comptoir. »

Balthazar prend l'air pincé de ceux qui sont accusés à tort. « La Harpie perchée est une école clandestine et itinérante. Les apprentis et leurs maîtres se retrouvent au gré du hasard, aux quatre coins de la ville. Un système chaotique, qui donne un enseignement en dents de scie, mais forme des mages débrouillards, et volontaires dans leur recherche de savoir. J'ai passé une bonne partie de mon adolescence à lustrer les tabourets de ce bar. J'ai fait le tour des différentes sortes de bières en deux nuits, mais il m'a fallu deux ans pour me lasser des récits de vieux aventuriers, venus traîner leur amertume et leurs cicatrices, dans ce bouge. »

« Et une nuit, t'as vidé un godet de gnôle, et découvert au fond une gravure de femme nue qui te tendait un diplôme ? »

Le mage se contente de sourire de toutes ses dents à Shin, qui imagine bien à quoi pouvait ressembler sa nuit de fin d'études.

Théo a décroché de la conversation, comme d'habitude, et lorgne sur un petit tas d'or, qui par malheur, se trouve contre le coude d'un troll. Le monstre peine à caser ses genoux sous la table de jeu. Plutôt qu'une pinte, il porte à ses lèvres un tonnelet, débordant de bière mousseuse. La serveuse doit se faire les bras, à trimbaler ça à travers la salle de bar.

Théo n'a jamais su assimiler les règles tarabiscotées des jeux qui se pratiquent dans ce genre de lieu. Mais le principe d'un bras de fer, ça il maîtrise.

Quoique pas contre un troll. Le monstre hausse un sourcil perplexe, et lâche les doigts broyés de Théo, après que ce dernier ait roulé sur la table de douleur. L'aide patiente de Grunlek est aussitôt requise, pour remettre en place l'épaule démise du paladin. La situation est d'autant plus problématique, que Théo a parié un argent qu'il n'avait pas, et que le troll lorgne déjà d'un air de propriétaire, sur le bras mécanique de Grunlek. Après avoir joué les infirmiers, le nain se décide donc à laisser le monstre toiser la marchandise de plus près. Il remplace Théo à la table de jeu, et garde son sourire cordial, alors que les gros doigts du troll, viennent s'enrouler autour de sa main d'acier.

Grunlek semble bien parti, aussi, Shin et Bob se permettent de l'encourager avec un peu plus d'ardeur. Théo est parti trainer sa morosité vers le comptoir, et aboie sur le tavernier, pour lui avoir tapoté son épaule blessée.

Concentré sur son effort, Grunlek met du temps à réaliser que le troll est en train de lui faire du pied sous la table. Les gros ongles ébréchés, grattent avec insistance contre la cheville du nain. Grunlek se décide à faire une réflexion diplomate, mais seul un souffle d'air passe sa gorge serrée. Ce qu'il prenait pour une crampe dans son mollet, se transforme en paralysie galopante. Le troll est en train d'user de magie sous la table, profitant du contact physique établi avec le nain. Grunlek est bientôt aussi inerte qu'une pierre sur sa chaise.

Le troll se retrouve dans la seconde, avec une dague de glace, enfoncée dans la couenne de son bras. Il ne s'embête même pas à la retirer, et baffe Shin en punition. L'archer emporte une table dans sa chute. Un éventail de feu jaillit des doigts de Bob, mais il n'embrase que la poussière en suspension, et la queue de cheval de la serveuse.

Le troll s'est déplacé à une vitesse telle, qu'il est momentanément devenu invisible. Mais Théo ne peut pas le louper, avec cette haleine poisseuse qu'il sent sur sa nuque, et cette poigne monstrueuse qui lui broie les côtes. Le paladin rue désespérément, dans l'espoir que son talon fracasse la rotule du troll. Il ne touche que son tibia, mais les crampons résonnent joliment contre l'os proéminent. Le monstre se plie en deux, ce qui permet à Théo de retrouver un contact avec le sol.

Suite à une glissade à plat ventre sur le sol luisant de bière, Shin se retrouve avec le menton contre le pied du troll. L'archer lui attrape aussitôt la cheville, et commence à générer un étau de glace, qui emprisonne la jambe verdâtre, et remonte jusque sous le pagne crasseux. Une attaque sous la ceinture, que le troll sent passer. Sacrifiant sa virilité, il choisit de maintenir la pression sur les côtes de Théo. Compressé comme un citron, le paladin va finir par rendre pareillement son jus.

« Théo mon pote, j'espère que t'auras les moyens de te soigner plus tard… » Le paladin n'a pas le temps de s'inquiéter des mots du mage, qu'une boule de feu vient percuter le dos du troll. Le surcot de cuir, tendu sur les larges épaules, résiste. Mais l'impact et la chaleur soudaine, déstabilisent suffisamment le monstre, pour que Théo lui échappe des bras comme une anguille. Le paladin réunit ensuite ses deux poings, se retourne, et les assène sous le menton du monstre.

Balthazar balaye de son bâton les reins du troll, pour appuyer le croque-en-jambe de Shin. Vaincu par ces techniques de pleutre, le troll en tombe sur les fesses, plus de désolation qu'autre chose. Entre les débris de la table brisée en deux, Grunlek sent la vie revenir dans ses membres tétanisés.

Glorieux d'avoir vaincu le monstre du donjon, et de pouvoir réclamer son or, Théo oublie un détail. Ce troll-ci a plus de ressources qu'une simple force physique brute. Pratiquant de nouveau son espèce de déplacement éclair, le troll parvient à se relever, et renverser les compagnons dans un même mouvement. Carré sur ses jambes, il surplombe maintenant Grunlek, et fait sauter les pièces d'or dans sa large main, avec un air mutin.

« Le spectacle valait le prix des boissons, mais je crois qu'on va s'arrêter là. » Une magicienne, trahie par son goût vestimentaire similaire à celui de Bob, pointe son bâton contre le torse du troll, et présente sa paume levée au reste du groupe.

Théo grogne bruyamment en direction de Bob, avec sa galanterie habituelle. « Tu la connais cette greluche !? »

Balthazar répond du coin de la bouche, sans quitter des yeux le bâton de l'inconnue, qui lui semble plus long que le sien. « Si c'est le cas, on ne s'est mutuellement pas laissés un souvenir impérissable… »

L'expression de la magicienne s'adoucit, et les épaules du troll se relâchent. La femme toise le monstre de haut en bas, comme si elle envisageait de proposer un prix. Avant d'embrasser sa lèvre inférieure, sans aucun dégout pour les crocs jaunes apparents. Ce qui aux yeux des compagnons, règle la question quant aux goûts personnels de la demoiselle. Le troll leur adresse un regard mauvais en coin, mais sa prise délicate sur la hanche de la femme, n'a rien à voir avec celle qu'a expérimentée Théo un peu plus tôt.

Sérieux comme un elfe, Balthazar agite son index en direction de Shin. « Tu vois qu'il existe des couples plus étranges que Grunlek et sa louve. »

L'archer se contente d'un reniflement moqueur, qui fait onduler très légèrement son masque.

Grunlek se tâte les membres, pour vérifier que toutes ses sensations sont bien revenues. Pour sa part, Balthazar tourne autour de Théo comme une mouche, marmonnant son incompréhension. L'armure du paladin est par endroits roussie, preuve que les flammes du mage l'ont bien touchée. Mais Théo lui-même n'accuse aucun dégât. Pas même une petite rougeur. Une chance de cocu, voilà le verdict final de Balthazar. Le paladin hausse les épaules, persuadé comme toujours qu'il pourrait traverser un mur de feu, et s'en sortir indemne.

Balthazar a de toute façon trop à faire, accoudé au bar en compagnie de l'étrange couple. Contrairement à Théo, le troll a quelques cloques qui lui poussent sous le surcot, mais rien qu'un tonneau de bière ne puisse guérir. Les aventuriers préfèrent picoler dans leur coin, pendant que Bob prend un bain de société. Un bain plutôt abrasif, si on en juge par le ton abrupt de la magicienne.

« Tu vois étranger, on se prévoyait un petit diner en tête à tête, mon monstre et moi. Toi et ta bande, vous avez agrémenté notre soirée. Je suis à fond, d'avoir vu ma brute compresser les boyaux d'un inquisiteur. Nos draps vont prendre feu cette nuit, je te le prédis. Toujours est-il que je suis beurrée, que mon monstre est bourru, aussi, ce n'est pas vraiment le moment de venir nous extraire des informations à la pince à épiler. Que tu connaisses des mots de passe périmés, dont seul un ancien élève pourrait avoir gardé le souvenir, voilà qui ne suffit pas à garantir ta bonne foi. La Harpie Perchée n'est plus aussi itinérante qu'elle l'était à notre époque. La ville s'est modernisée depuis mon dernier passage, et dispose à présent d'un système d'égouts. Une partie de ces canaux est habitée. Vous connaissez le dicton. Les égouts sont les donjons des villes. Tout ça pour te dire, mon agneau… Respire autant d'air pur que possible, car là où tu prévoies d'aller, c'est une denrée rare, qu'il te faudra disputer aux gardiens des lieux. Démerde-toi pour actualiser tout seul tes mots de passe, mon cher condisciple… Mais tu es bien placé pour savoir que mieux vaut ne pas débarquer chez un mage sans invitation. »

ooOOoo

« Voyez le bon côté des choses, au moins il n'y a pas de rats. » Balthazar a beau dire, lui-même ne peut réprimer une grimace dégoutée, devant le dortoir en ruine.

« Parce que les punaises de lit sont tellement grosses, qu'elles les ont mangés ! » Pour appuyer ses dires, Shin donne un coup de pied dans sa paillasse, qui crache aussitôt une myriade d'insectes gros comme le poing.

« Ecoute mon grand, il n'y a qu'ici qu'on pourra louer une piaule à crédit ! Pour une fois, le racisme des patrons va nous servir. Ils s'imaginent que les nains pissent de l'or liquide et chient des rubis. Ils sont persuadés qu'on utilise Grunlek comme détecteur de métaux précieux, et que deux jours en ville suffiront pour qu'on se refasse une santé financière. Ça… plus le fait que j'ai mis le cheval de Théo en gage. »

Balthazar est aussitôt soulevé au collet, pendant que l'haleine un peu chargée du paladin vient lui piquer les yeux. « Oh non mage, même toi tu ne serais pas assez con… »

« Et quel choix j'avais !? Je vous l'ai dit, les patrons me connaissent ! Ils ne seraient pas assez fous pour acheter un cheval magique ! Contrairement à Brasier, ta monture Théo, c'est du solide. N'importe quel clampin peut s'en rendre compte. Désolé, mais c'était ça ou mendier le gîte chez mon paternel. Sans compter que les aubergistes considèrent déjà Lumière comme leur propriété, et vont le bichonner en conséquence. Durant notre séjour, ton canasson mangera plus de paille, qu'on en aura pour rembourrer nos paillasses. »

« Si tu ne trouves pas rapidement une solution pour arranger les choses, je t'attacherai à ce lit, et je laisserai les punaises te dévorer vivant ! »

Projeté en travers des draps mités par Théo, Balthazar réalise à quel point la paillasse manque de souplesse. Ses vertèbres grincent en même temps que les lattes.

« Un cheval de guerre en gage, et tout ce que l'on obtient, c'est ce dortoir misérable… » Grunlek se gratte la tête d'un air navré. Le nain se demande si ça ne vaudrait pas le coup d'aller vendre des flacons de son urine à de pauvres bougres crédules, sur la place du marché.

Balthazar se gratte déjà des piqûres aux jambes. « C'est une location à durée indéterminée. Même en utilisant les méthodes expéditives de Théo, on ne bouclera pas cette enquête dans l'heure. »

Shin offre sa main au mage, pour le soustraire à l'appétit des punaises et à la mollesse de la paillasse. « En parlant de ça, il serait temps de rendre une petite visite aux victimes. Il est de tradition que l'autopsie soit pratiquée par le bourreau de la ville. Ton père nous aura gardé les corps au frais, Bob. Il sera ravi de nous détailler les sévices que ces malheureux ont subis. »

Balthazar et Théo ont soudain le teint très blanc. La morgue se trouve forcément dans les cachots où sont détenus les condamnés à mort, et où les suspects subissent la question. Un odieux rappel pour le mage, qui n'est pas près d'oublier l'expérience traumatisante qu'il a vécue aux mains des paladins. Quant à Théo, ce ne sont pas les corps suppliciés, mais la perspective de revoir Enoch, qui suffit à le rendre malade. Juste de penser au diable, lui déclenche un goût de sang dans la bouche, et des démangeaisons aux omoplates. Indifférent au malaise soudain de ses compagnons, Shin claque des mains d'un air décidé, et rabaisse son masque sur son visage.

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