Attention : Pour mieux coller aux événements à venir, la fic change de nom. Dorénavant, elle s'intitulera : Tu vaincras par ce signe. Vous comprendrez vite la raison de ce changement.
Bonne lecture !
Yuma Kurotsuki : Merci pour ton message !
Chapitre 10
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Shin a connu des cabines de pêcheur, qui avaient meilleure allure que cet amphithéâtre.
Finalement, un mot de passe n'était pas nécessaire. L'assurance de Bob, et sa façon de parader avec son bâton, leur ont ouvert les portes. Les gargouilles postées à la grille, l'ont juste réprimandé sur sa tenue débraillée. Une fois sa tunique rentrée dans ses chausses, le mage a pu passer le seuil, sous les railleries de ses camarades.
Le parquet de l'amphithéâtre, dans lequel ils se trouvent, est légèrement surélevé. Les toux et les chuchotis des élèves, ne couvrent pas tout à fait le glougloutement de l'eau sale, qui file en dessous. Les voûtes suintent tellement, que des parapluies enchantés ont été placés sur chaque pupitre. À la façon de girouettes, ils s'inclinent diligemment d'un côté et d'autre, pour protéger les élèves des gouttes. Sur l'estrade, le professeur doit constamment surveiller où il marche, de peur de passer à travers une planche vermoulue.
Dans un recoin envahi de boulettes de papier, Shin est persuadé d'avoir vu en rat. Avec des lunettes, et en train de prendre des notes. Mais il ne peut pas être sûr, car dès que le rongeur s'est senti observé, il a disparu dans un trou.
Les aventuriers font le pied de grue. Cela fait plusieurs minutes, qu'ils attendent que quelqu'un les prenne en charge. Le ronron du prof les endort, mais ils n'osent pas s'adosser au mur, par crainte d'une tache d'humidité.
Finalement, un jeune homme d'une vingtaine d'années, se montre en haut des gradins, et leur fait signe de le rejoindre. Il se présente comme leur correspondant, chargé de leur faire visiter les salles d'expérimentation.
Le tablier de leur guide est maculé de sang, et il sent vaguement l'oignon. Avec bonne humeur, l'élève leur explique être apprenti boucher, et suivre ici des cours du soir. La plupart des étudiants ne le sont pas à plein temps. La magie est une passion dévorante, à laquelle ils consacrent leurs nuits. D'où les cernes et l'allure générale de zombie, des individus qu'ils croisent.
Les salles d'expérimentation leur rappellent fortement la morgue d'Enoch. Partout, des cadavres en mauvais état. Ils sont juste mieux étiquetés.
Les salles voutées sont carrelées du sol au plafond. Des bouches d'évacuation, permettent de nettoyer la zone à grandes eaux, et d'expédier sang et viscères, dans les égouts.
Des élèves sont alignés devant des pendus, et leur balancent des boules de feu. Ou en tout cas essayent. Un des apprentis parvient juste à calciner la corde qui retient un pendu. Le cadavre s'écrase au sol dans un craquement d'os brisé.
Un autre met le feu à l'aine d'une cible. Les poils se calcinent avec une odeur dérangeante. Des élèves gloussent, et le professeur les rappelle à l'ordre maussadement.
Un jeune homme, qui a enchainé les échecs, se venge sur son pendu. En lui filant un vicieux coup de bâton. Résultat, l'abdomen gonflé par les gaz, explose. L'élève responsable se retrouve enduit des pieds à la tête. Cette fois, les rires s'accompagnent d'exclamations horrifiées. Si on se fie au regard sinistre du professeur, le coupable va probablement devoir nettoyer ses saletés avec sa langue.
Grunlek hoche tristement la tête. « On ne devrait jamais confier des défunts à des adolescents humains. »
Leur guide garde sa décontraction. « Vous préféreriez qu'ils s'exercent sur des animaux ? Dans quelques mois, ces élèves intégreront la milice d'une église. Ils partageront le champ de bataille avec des paladins du même camp. Hors de question d'avoir un sort qui part de travers, et touche un allié. Les exercices qu'ils pratiquent ici, les rendent plus vigilants. Car ils réalisent précisément comment leur magie endommage un corps. »
Grunlek reste dubitatif, ce qui n'empêche pas leur guide de continuer son laïus. « Chaque corps présent ici, a donné son accord de son vivant. Sa famille a reçu une compensation confortable. Les frais d'inhumation sont à la charge de l'école. Parfois le cercueil est vide, car un élève a anéanti le corps. Mais il y a toujours un enterrement. Nous ne sommes pas des barbares, juste des mages. Avec ce système, vous comprenez qu'on ne peut pas nous vendre un cadavre anonyme. Si un type louche se présentait devant les grilles, avec une brouette pleine de corps, il se ferait débouter. Je ne dis pas… peut-être qu'un jour, nous avons accepté la dépouille d'un pépé, dont les proches avaient hâté la fin. Cela peut arriver. Mais ça resterait marginal. Cette femme brûlée, dont nous avons discuté… Son visage est intact, c'est bien ça ? Avez-vous un portrait, que l'on pourrait montrer au concierge ? Il connait tous les morts dont il a la charge par leur nom. Il saura si votre inconnue appartenait à son cheptel. »
Balthazar prend un air blasé. « Non seulement nous avons son portrait, mais je peux même vous donner ses mesures plantaires… »
Après vérification, le concierge s'avère être un drôle de bonhomme, mais qui connait son boulot. Et non, la grande brûlée ne lui dit rien. Il a même des documents pour le prouver. Il faut juste excuser les taches de pus et de graisse.
L'étudiant affiche clairement sa satisfaction. « Elle ne faisait donc pas partie de nos cobayes. Après, elle a pu être agressée par un de nos pyromanciens en mal de contact. Mais si cela s'est produit dans une ruelle insalubre, ce n'est en rien la responsabilité de l'école. Les étudiants se tiennent correctement entre nos murs. Mais ce que nous faisons de notre temps libre, ne regarde que nous. Je suis garçon boucher chez un maître renommé. Peut-être qu'un de mes condisciples est, lui, tueur en série. Allez savoir ce qui intéresse les gens… »
Il s'avère que leur correspondant n'a pas plus à dire sur les cubes de glace. Quant au meurtre par acide… « Certains maris punissent ainsi une épouse volage. Nous vivons dans un drôle de monde. »
Théo se gratte le nez, songeur. « Il aurait dû lui vider dessus un sacré bidon, parce qu'il ne restait que de la soupe. »
L'étudiant se gratte à son tour le menton, par mimétisme. « Nous n'avons pas de section alchimie. Les substances corrosives ou inflammables, sont bannies de l'établissement. Vous l'avez constaté, nous étudions dans un sous-sol. Très mal ventilé. La moindre émission nocive, ou un départ de feu, et c'est l'asphyxie. »
La déclaration de leur guide parait suffisamment raisonnable pour être vraie. Malgré tout, Balthazar est bien placé pour savoir tout ce qu'un étudiant peut introduire d'illégal dans une école, au cours de sa scolarité. Lui-même avait l'habitude de bourrer ses poches de crapauds explosifs.
Le mage s'apprête à objecter, lorsqu'une bouffée d'hormones le fait soudain voir rouge. Son sang de démon ne fait qu'un tour. En son for intérieur, Bob perçoit son diable qui mugit d'indignation. Il a l'impression que Philippe se projette contre l'intérieur de son crâne, dans l'espoir d'atteindre l'intrus. Car au contraire de Philippe, le diable qui se présente à eux, est de chair et d'os. On peut même parler d'une montagne de muscles et de nerfs. C'est simple, il a dû se mettre en biais pour passer le seuil, sans quoi ses épaules seraient restées bloquées. Sans parler de ses cornes de gnou. Le diable possède d'ailleurs la même barbiche que l'animal en question. Son torse a autrefois été musclé, mais l'inaction l'a doté d'une grosse bedaine. Sa panse lui tombe sur les genoux. Son nombril est tellement broussailleux, que des souris pourraient y vivre. Il vacille sur ses jambes de bouc, aux poils souillés par les excréments. Et brame, un son comme jamais aucun animal terrestre ne pourrait en produire.
Pas vraiment remise du choc, une élève décide de prendre les devants. Ce qui s'avère la pire décision possible. Ses flammes partent selon un arc parfait, dont son professeur pourrait être fier. Le jet condensé atteint le diable entre les pectoraux. Il cesse de bramer, et reste planté là, à couler du nez.
Et soudain, il agit. Il bringuebale sur ses sabots, plus vite qu'on ne l'aurait prédit. Arrivé au niveau de l'élève, il lui projette ses poings dans le ventre.
La jeune fille glisse au sol, le foie et la rate perforés. Elle aura tout le temps d'agoniser.
Le professeur a repris ses esprits. Sous sa direction, les élèves s'agenouillent devant les pendus. Ils se forcent à baisser la tête, pour ne pas provoquer le monstre en croisant son regard. Car le diable n'a visiblement pas toute sa tête. Il agit comme une bête stupide et furieuse.
« C'est rien Titi, doucement. Ils n'auraient pas dû te transférer avant que j'arrive. Tu auras capté mon odeur dans le couloir, hein Titi ? Tu as voulu rejoindre ton ami. Mais je suis là maintenant, tu m'as trouvé. Calme-toi, mon grand. Si tu tues d'autres gens, je serai fâché. Assis, Titi. Assis, et tu ne seras pas puni… »
Ce discours décousu, a l'air de satisfaire la bête. Elle enfouit son nez dans les cheveux du professeur. Son souffle humide les éparpille en corolle. L'enseignant aurait pu garder la situation sous contrôle. Mais c'était sans compter sur la nature secrète de Bob. Le mage pousse soudain un grondement que ne renierait pas Eden.
En réaction, la bête tourne aussitôt ses yeux porcins vers lui.
« Tu ne veux pas faire ça, mon gars, crois-moi, tu ne veux pas faire ça… » Le professeur retient la bête par une touffe de poils, une entrave dérisoire. L'homme fixe Balthazar avec une expression affolée. Il lutte pour conserver son calme, histoire ne pas exciter davantage la montagne de muscles, qui palpite près de lui.
Dans un tout autre lieu, Bob aurait su gérer les élans primitifs de Philippe, qui considère la présence d'un diable inférieur comme un défi. Philippe ne reconnait que l'autorité d'Enoch, ou d'un diable de haut rang, comme Philibert. Mais ce diable inconnu à tête de gnou, doit être soumis. C'est une priorité absolue. Les diables sont des êtres profondément hiérarchiques. La rencontre entre deux individus qui ne se connaissent pas, est extrêmement codifiée. Un peu sur le principe des chiens. On fait tout pour se rendre impressionnant, et si aucun ne se soumet, on laisse parler la force. Après, on peut devenir ami. Ou s'accoupler.
Bob connait bien tout cela. Et d'habitude, il sait gérer son diable. Le problème c'est qu'ici, ses sentiments rejoignent ceux de Philippe. Le diable considère qu'il se trouve sur son territoire. Et la vérité, c'est que dans une école de magie, Bob se sent chez lui. Il a donc beaucoup de mal à raisonner Philippe.
De l'extérieur, le mage parait victime d'une migraine foudroyante. En réalité, si ses mains sont crispées sur sa tête, c'est pour enrayer la pousse des cornes.
Mais la bête n'a pas besoin de voir les changements, pour comprendre ce qui cloche chez le pyromancien. Tout est dans les hormones. Et à ce moment précis, Bob diffuse par tous les pores.
Les narines du monstre palpitent, alors qu'il analyse ce fumet provocant.
« Bon sang, voilà qu'il nous fait sa parade de défi… » Le professeur parait à la fois désarçonné, et intrigué. Le diable abêti est visiblement son sujet d'études. Et il lui découvre une nouvelle facette, sur laquelle il lui tarde d'écrire un papier.
La bête gratte le sol du sabot, ce qui raye le carrelage. Elle secoue ses cornes, histoire que son rival puisse bien en apprécier la longueur et la solidité. Et lorsque la démonstration ne suffit plus, elle charge.
Grunlek réagit comme il le fait face à n'importe quel danger, araignée ou gargouille. Il cueille la bête cornue sous le menton, dans l'espoir de la sonner. Autant essayer d'ébranler une cathédrale. Le monstre ne s'en trouve pas même ralenti.
Dans un mouvement fluide, mais peu efficace, Shin projette des dards de glace, avant de rouler derrière une table.
Le diable frotte sa joue, pour la débarrasser de ces petits harpons qui le démangent.
Pendant tout ce temps, Théo est resté planté au milieu de la salle, à respirer lourdement. Avec une habitude qui devient un tic, sa main se crispe là où devrait se trouver son épée.
En quand Bob perd définitivement la tête, et charge la bête, armé de ses petits poings dressés, Théo lui fait un croche-patte, qui l'étale au sol. Bob reste à terre, et grogne comme s'il avait la rage.
Théo sait ce qu'il cherche. Un objet métallique. Et il trouve son bonheur en la personne d'un crochet, qui sert à descendre les pendus. Une fois l'outil en main, Théo charge comme un chevalier en tournoi. Il anticipe que la bête va le parer d'une baffe. Aussi, il change de stratégie, et projette l'objet comme un javelot. Un bon lancer. La tige de métal vibre, alors que la pointe se fige dans l'épaule.
Et Théo lâche son éclair. Qui est attiré par le manche métallique, comme prévu. Théo compte sur la céramique du carrelage, pour que l'électricité ne se propage pas.
Le diable pousse un cri à la fois strident et apeuré, qui rappelle celui d'un bébé qu'on pince.
A présent, son bras pend mollement à son côté, inutilisable. Ses doigts prennent des positions bizarres, à cause des spasmes. Sa toison a également pris feu. Un détail qui n'a pas l'air de le perturber. Tous les diables aiment le feu, même les diables idiots.
Le professeur renifle, peut-être par compassion pour sa créature. Laquelle fixe toujours d'un air benêt son bras invalide, alors même que les renforts arrivent.
La bête porte un collier, et tire derrière elle une lourde chaine, aux maillons tordus. Les mages qui viennent d'arriver, s'emparent du bout qui traine.
« Tu vas être sage, Titi. Sinon, c'est la douche froide. »
Des mots que visiblement, Titi connait bien, car il barrit d'inquiétude. Les mages tirent sur sa chaine, pour l'inciter à s'assoir, mais il résiste. Alors ils emploient les grands moyens.
Une multitude de jets d'eau viennent frapper le pauvre diable à des angles différents. Il se fait arroser copieusement, sans que jamais ses piaulements ne fassent fléchir ses tortionnaires. Les mages d'eau crachent la purée, à pleine puissance, et bien glacée.
Le diable se ratine sur lui-même, et s'assoit enfin. Des entraves de glace se matérialisent sur lui. Elles paraissent fragiles, mais le font visiblement souffrir. Il se tortille pour se soustraire à leur contact.
La fille au ventre explosé, reçoit enfin une assistance médicale. De leur côté, les aventuriers s'attendent à devoir répondre du comportement aberrant de Bob. Quant aux professeurs, ils marchent déjà sur des charbons ardents, en présence de Théo. Ils auront à expliquer au paladin de la Lumière, avec conviction et des mots clairs, pourquoi ils cachent un diable mentalement attardé, dans leur école.
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