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Chapitre 11

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« Mais oui, Philippe, tu es le plus beau et le plus fort. Arrête donc de faire le coq… » Balthazar se parle à lui-même, ou plutôt à son démon intérieur. Le mage se frictionne les bras, pour apaiser Philippe, mais aussi pour se réconforter lui-même. Ses efforts diplomates payent, car le démon commence à rabattre sa crête de coquelet. Même si Philippe a ses défauts, il reste un diable d'honneur. S'attaquer à un ennemi déjà terrassé, ce n'est pas sa tasse de thé.

Il faut dire que son rival, le diable benêt, offre un spectacle pathétique. Il miaule et tremble comme un chaton, de froid plus qu'autre chose.

Les démons détestent avoir froid. Encore plus que d'être sobre ou chaste.

« Vous formez une curieuse délégation. Un rejeton du démon, escorté par un paladin… Qui vous envoie, déjà ? »

Bob tressaille sous le regard du professeur Constant, le mage qui a fait ami-ami avec Tête de Gnou. Nul doute que l'enseignant projette déjà de fouiller les vieux dossiers de l'école, pour voir si un élève doté de sang de démon, n'y serait pas mentionné.

Balthazar s'évertue à conserver un ton guilleret, ce qui n'est pas facile avec sa voix, rauque d'avoir trop grondé. « Le paladin Silverberg est mon officier de probation. Je rachète mon sang criminel. J'aide la justice de la Lumière, à coffrer pire vaurien que moi. Je suis leur Nez, dressé à flairer les vapeurs démoniaques, sur les pires scènes de crime... »

Théo devine que Bob peut continuer longtemps dans son délire, aussi il lui coupe l'herbe sous le pied. Le paladin adopte le ton cassant et sans appel, qui sied à sa fonction. « Le magicien bosse pour moi. L'Eglise approuve. Le reste n'est pas vos oignons. »

Le professeur Constant n'a pas l'habitude de se faire aboyer dessus, surtout par un jeunot. Mais dans l'imaginaire des citoyens, les paladins sont comme les chats. On tolère leur tyrannie, parce qu'elle est dans leur nature.

« Vous savez, ce n'est pas bien ce que vous lui faites. » Grunlek n'aime pas les gens qui battent leur chien, ou tuent leur âne à la tâche. Et pour lui, ce que les mages font subir au diable, obéit au même ordre de violence. Il les observe avec désapprobation, alors qu'ils tiennent Titi en respect, avec des tridents de glace. Visiblement, on attend l'arrivée d'un charriot sécurisé, qui doit convoyer le diable vers une destination secrète.

Le professeur Constant se défend de toute accusation de maltraitance. « Ah mais moi, je suis le gentil dans l'histoire ! Avant que j'entre en poste ici, Titi servait de cobaye aux élèves. Ils s'exerçaient sur lui à mater un démon. Voyez ses cicatrices. Il ne s'est certainement pas fait ça dans sa cellule capitonnée ! Moi seul ai fait l'effort de le comprendre. De gagner sa confiance. Mon travail sur lui, a facilité celui de ses soigneurs. Avant, ils arboraient tous un bas en écharpe. Maintenant, Titi se laisse approcher, à condition de respecter le protocole. Le pauvre souffrait de terribles escarres. Ses menottes n'étaient jamais enlevées. Elles lui entaillaient la peau jusqu'aux os. Il baignait littéralement dans sa merde. A cette époque, oui, il était maltraité. Mais maintenant il m'a pour ami. Je veille sur ses intérêts. Il ne demande pas grand-chose, vous savez. Un peu d'attention, et d'éveil cognitif. C'est un brave garçon, mon Titi. Un esprit simple, dans un corps grossier. »

Avec un intérêt tout professionnel, Shin observe les mages de glace s'affairer. « Comment l'école s'est-elle procurée un diable vivant ? »

« Ah, mais c'est ça le plus drôle. Titi vivait déjà ici, avant qu'ils emménagent. Ils ont découvert sa prison au cours d'une opération de déblaiement. La pauvre bête n'était qu'un nœud de chaines, pire que ce vous voyez là. Il était tellement emmailloté, qu'il ne pouvait se déplacer qu'en rampant, comme une grosse limace. Il vivait d'eau souillée, et des rats qu'il attrapait, avec sa langue de caméléon. Impossible de savoir pourquoi il était là au départ. Et pourtant, j'ai épluché les archives de la cité. Qui l'avait condamné et oublié, là ? À quelle époque ? Pour quel crime ? Le système d'égout est plutôt moderne, mais la partie du réseau où il se trouvait, est constitué des anciens aqueducs. Qui datent d'une première colonisation par les nains. La chaine utilisée, fait également penser à ce peuple. Malheureusement, il n'en reste plus trace. Elle s'est désagrégée, lorsque les mages l'ont coupée avec une tenaille. Je n'ai pu en voir que des croquis. Avec des runes naines gravées, mais trop illisibles pour être traduites. Et ce n'est pas Titi qui va nous éclairer sur son passé ! Hein mon gros ? » Constant donne une tape joyeuse au diable, qui gronde poliment.

« Quelle mauvais idée tu mijotes, dans ta petite tête de paladin ? » Bob toise d'un regard inquiet Théo. Le paladin fait tournoyer le crochet, dont il n'a pas voulu se séparer.

« Cette créature doit être euthanasiée. Pour son propre bien et celui des autres. Cette fois je lui planterai l'aiguillon dans le cœur. Avec une bonne décharge, je devrais pouvoir le lui arrêter. Une mort propre et sans douleur, que même Grunlek approuvera. »

« Certainement pas ! Théo ! » Le nain vocifère, mais c'est trop tard.

Le paladin passe à l'action, et prend tout le monde au dépourvu. Même sa victime. Le crochet perfore la poitrine au niveau du cœur, comme prévu. L'électricité claque dans l'air.

Mais Titi cille toujours. Il faut croire que son cœur se loge dans un endroit incongru. Et soudain, la fournaise. Titi s'est transformé en torche vive. Il rie et tape des mains comme un enfant. Du moins, autant que les menottes le lui permettent.

Constant est aussi enthousiaste que son protégé. « Bravo Titi ! Tu as réussi à faire ton feu ! » Le professeur se penche vers Bob, avec un air conspirateur. « Ce gros benêt est tellement tête en l'air. Il oublie toujours qu'il possède cette capacité. C'est à chaque fois une redécouverte. »

Bob n'a pas à feindre l'intérêt. « C'est vraiment curieux, en effet. »

Ceux qui se réjouissent moins, ce sont les mages de glace. Ils voient leurs menottes méticuleusement façonnées, produire de la vapeur, puis se ramollir.

De quoi offrir une nouvelle latitude de mouvement à Titi. Qui en profite pour faire des bêtises. Théo se fait chopper au niveau du genou, et secouer comme une poupée de son.

« Non, ne lui fais pas de mal ! Lâche-le Titi ! Vilain ! Vilain ! » Le professeur sermonne, pendant que ses confères s'égosillent.

Complément paumé, le diable n'a pas l'air de savoir ce qu'il fait. Comme ses tortionnaires menacent de dégainer de nouveau les jets d'eau, il s'affole, et cogne plusieurs fois Théo contre le mur. L'armure résonne comme sous le marteau d'un géant. De surprise, Titi lâche son jouet.

Théo, qui soupçonne une fracture ouverte, essaye de ramper hors de portée. Mais le diable l'attrape à nouveau. Cette fois, il le sert contre lui, dans une imitation dérangeante, d'enfant avec sa poupée. Le problème, c'est que le diable est toujours en feu. Théo se fait étreindre par un brasier vivant. Il n'ose pas crier, par crainte que Titi devienne fou, et ne le cogne tellement fort, qu'il ne s'en relèverait pas. Théo a très clairement dans la tête, l'image de la jeune femme aux cuisses et au dos brûlé. Et surtout, sa nuque, dévissée par de grosses mains.

Constant décide de tenter le tout pour le tout. Procédant comme avec un animal apeuré, il approche lentement du diable, jusqu'à pouvoir le toucher. Ce qui revient à saisir à pleine main, un fer chauffé à blanc.

Tout doucement, motivé par son ami, le diable desserre un à un ses doigts. Théo roule hors de sa poigne, avec un bruit mat. Son armure est devenue noire charbon.

« Mais comment… comment tu peux t'en sortir indemne ? » Bob a couru à son côté, et le secoue maintenant par le surcot, sans se soucier de la fracture ouverte.

« On n'a pas la même définition d'indemne, mage… » Théo grogne et voit des étoiles.

« Tu as eu de la chance. Contrairement à notre inconnue brûlée. » Sans se départir de son calme, Shin vient de jeter un pavé dans la mare.

Constant arbore un rictus gêné. Et peut-être un peu repentant. « Oui… la fille… Une des étudiantes. Qui m'assistait dans mes travaux sur Titi. Il n'a jamais voulu lui faire de mal, comprenez bien. Elle savait y faire, avec lui. Douceur et patience, je le répète toujours ! Mais elle a pêché par excès de confiance. Négligé les procédures de sécurité. Il faut toujours raccourcir sa laisse, au moment du nourrissage. Mais là, il y avait trop de mou, assez pour qu'il attrape mon étudiante. Il la tenait blottie sur ses genoux. À ce moment-là, le drame pouvait encore être évité. Mais il a généré son feu… De pure excitation, je pense. Pensez, tant de siècles d'abstinence. Il est retardé, mais pas pour tout. Ses désirs existent toujours. Celui de manger, de se dépenser, de copuler… Lorsque son corps a commencé à brûler, la fille a hurlé. Elle a continué, jusqu'à ce qu'il la fasse taire, de la seule façon qu'il ait trouvé. Il a placé sa main en feu sur sa bouche, et a donné une violente torsion. Je ne pense même pas qu'il savait que cela entrainerait sa mort. Elle est devenue toute molle. Et penaud, il m'a rendu son corps… Je ne sais même pas comment sa dépouille a fini dans une rue, là-haut. Je n'ai pas cherché à dissimuler le désastre. J'ai confessé la mauvaise action de Titi, au directeur. Il a dit qu'il allait mettre en place une procédure. J'ai cru comprendre qu'il allait confier le corps au concierge, en attendant de faire venir la famille… »

Théo se gonfle d'importance. « Je vais faire sensation à l'Eglise, lorsque je vais leur livrer un diable déjà emballé… »

Constant le détrompe aussitôt. « Ah ! ne rêvez pas. Je vide mon sac, parce que vous avez failli y passer aujourd'hui. Et que je regrette profondément le décès de mon étudiante. Mais cela n'a pas valeur de preuve. »

Amusé, le paladin désigne Titi avec emphase. « Il me semble que je possède déjà une preuve de taille ! »

Le professeur sert fort ses mains l'une contre l'autre, comme pour prier. « Non, non… cette bêtise de Titi, c'était celle de trop. Le directeur m'avait prévenu. Plus d'incident. Et dans une même journée, il s'en est pris à un paladin, et a failli tuer une nouvelle élève. Titi sera abattu, avant que vous ne puissiez rapporter son existence à la Lumière. Les preuves disparaitront, et l'historique de l'école apparaitra de nouveau sans taches. Tout ce que j'espère, c'est qu'ils me laisseront la charge de l'autopsier, après son abatage. Mon pauvre Titi, je lui dois bien cette dernière recherche… »

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