Coucou. J'ai envie de boucler cette fiction. Du coup, je vais poster les derniers chapitres en rafale. Comme ça, vous pourrez les lire à votre rythme.
Chapitre 13
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Grunlek est au bout de sa vie. L'inquiétude va le tuer, plus vite que le poison avec Eden. L'herboriste se veut rassurant. La louve a léché et mordillé le pied, mais ne l'a pas croqué. Il l'admet, les yeux injectés de sang d'Eden, offrent un spectacle pénible. Ses muqueuses ont enflé, et elle lutte pour respirer. Mais elle devrait survivre à la nuit. Grunlek veut y croire, mais il a ses doutes. D'autant que le renard, qu'ils ont vu se débattre contre la mort dans l'officine, il n'y a pas quatre heures, a finalement succombé à sa dose de poison. La nuit va être longue.
Mais la situation aurait pu être pire, sans l'intervention de Shin. Eden était très fière de sa trouvaille, et ne voulait pas la donner, même à Grunlek. Il a fallu que Shin fasse jaillir des pics de glace sous son croupion, pour qu'elle sorte de son trou, en laissant son butin derrière elle. Entre l'archer et la louve, la rupture est consommée. Jamais Eden ne pourra comprendre qu'en la brutalisant ainsi, le demi élémentaire lui a probablement sauvé la vie.
En ce moment, Shin prépare du thé, pour détendre le nain. Théo ne voit pas l'intérêt de rester au chevet d'un animal. Aussi, il choisit de rentrer à l'auberge, pour garder un œil sur leurs affaires, et tente de dormir une paire d'heures. Malgré la potion que lui ont filée les mages, sa jambe le fait toujours souffrir. Et il n'a pas l'intention de rester à piétiner toute la nuit. À son grand déplaisir, il constate que Bob a décidé de ne pas le lâcher. Le mage lui lance des petits regards soucieux, comme si le paladin pouvait exploser à tout instant.
Même une fois dans le dortoir, Théo se voir privé de toute intimité. Bob s'est mis en tête de protéger les rêves du paladin de l'intrusion d'Enoch. Pour cela, il a tracé des pentagrammes jumeaux sous leurs paillasses. Apparemment, il pourra ainsi entrer dans la tête de Théo pendant son sommeil, et peut-être réussir à en déloger Enoch. Visiblement, Théo n'a plus le choix d'être seul dans son crâne. Il lui faut choisir entre la peste et le choléra. À ce commentaire outré de son ami, le mage se contente de rigoler, en précisant qu'il se voit plutôt comme un rhume des foins. Agaçant, fatiguant, mais passager. À demi-mots, il avoue à Théo qu'Enoch est plutôt un cancer, qui pourrait finir par le tuer.
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Franchement, Théo n'aurait pas parié qu'il réussirait à s'endormir. Trop de mauvaises choses, lui tourbillonnent dans la tête. Mais le voilà en train de faire un rêve éveillé.
Cette fois-ci, pas de tombeau paternel à l'horizon. Mais le décor de ce rêve, est toujours lié à son enfance. Et encore plus qu'à un lieu, à un jour précis. Celui où l'enfant Théo, a appris que les serfs vivant sur leurs terres, ont attrapé et mangé l'un des chiens du seigneur. La veille, son père avait ordonné l'abatage de leurs vaches. Faute de grain pour les nourrir, les bêtes dépérissaient dans leurs pâtures, rendues stériles par la sécheresse. Les mugissements que les vaches poussaient nuit et jour, pour réclamer de l'eau, avaient déjà rendu sa mère à moitié folle. Théo lui-même s'était mis à faire un cauchemar récurrent, dans lequel les bovins se comportaient comme des vampires, et buvaient le sang de toute sa famille.
Son père n'a pas eu le courage d'ordonner que les serfs soient fouettés. Dans leur état de famine, ils en seraient morts. De toute façon, les chiens finiront par périr à leur tour, à moins que les hommes ne prennent la décision de les lâcher dans la nature. Ils seront dévorés par les loups, mais certains survivront. Et retourneront auprès des hommes, lorsque l'abondance reviendra. Théo se souvient d'avoir été profondément choqué. Le ventre gonflé des enfants, le regard vide des paysans, il le vivait pas trop mal. Non, c'est l'idée qu'un homme puisse se montrer barbare au point de manger un chien, qui a remué le petit garçon.
Et revoilà Théo, des années plus tard. Avec son corps d'homme et son diable dans la tête. Car Enoch est là, accoudé à la palissade de la bergerie. Il regarde un agneau qui bêle, alors que sa mère n'a plus la force de l'allaiter. Difficile de dire ce qui passe dans la tête du diable, à ce moment précis. Peut-être que l'agneau serait très bon rôti, accompagné d'oignons confits.
« Tu sais Théo… Comme nous sommes amenés à fréquemment nous revoir… Pourquoi ne pas rendre le cadre de ces rencontres plus agréable, hum ? Tu pourrais rêver d'un lagon, avec du sable blanc et des palmiers. Un petit rêve relaxant, qui te laisserait de bonne humeur au matin ? »
Théo est tellement sonné, qu'il l'impression d'avoir pris la foudre. En fait, il crépite réellement d'électricité. Les contours de son propre rêve, ploient sous la puissance de sa rage.
Il ne sait même pas à quel moment précis, il relâche cette pression. Plusieurs éclairs jaillissent en éventail de ses doigts. Un tour qu'il n'a jamais réussi, dans le monde éveillé.
La foudre enveloppe Enoch, le parant d'étincelles. Mais cela ne dure qu'une seconde. Les éclairs sont réverbérés. Une botte de foin moisie, connait un timide départ de feu. L'agneau se fait griller pour de bon. Même si le fumet qu'il dégage, est tout sauf appétissant. Mais le dernier éclair est renvoyé vers Théo. Le rayon le percute au thorax, et le décolle du sol. Le paladin atterrit dans une stalle vide, après en avoir défoncé la porte. Mais la destruction ne s'arrête pas là. C'est toute une partie de l'étable, fragilisée par des termites imaginaires, qui s'effondre sur le guerrier.
Au début, Théo se demande si on peut réellement mourir dans un rêve. Il semblerait que oui. En tout cas, l'état dans lequel il se trouve actuellement, s'en rapproche. Quelque-chose d'horriblement lourd, lui pèse sur l'estomac. Peut-être sa propre pierre tombale. En écartant au maximum les doigts, Théo peut sentir la texture rêche des planches. Ou alors, les parois de son cercueil...
Le paladin est juste enfoui sous l'ancien plafond. Avec une poutre en travers du bide. Et Enoch installé dessus. Le siège est précaire, mais le diable est aussi à l'aise que dans un fauteuil de cuir.
« Bob… salaud… incapable… » Théo lutte contre le monde, pour grogner ces quelques mots.
« Mon fils est présent dans ta tête ? » La nouvelle parait réjouir Enoch. Le diable croise les jambes, ce qui étrangement, le fait peser davantage sur l'abdomen de Théo.
« Il devait… m'aider… vous contrer… branleur… mage… » Le sang de Théo est en train de se concentrer au niveau de sa tête. Ce qui lui donne une apparence de tomate trop cuite. « Bougez… gros cul… »
Enoch s'amuse beaucoup trop, pour que cette situation puisse bien se finir. Mais comme Théo n'a aucune chance de tenir une conversation normale dans son état, le diable finit par se relever. Et emporter la poutre avec lui. Ce qui entraine chez Théo, une miraculeuse arrivée d'air. Respirer devrait lui être intolérable, avec son thorax broyé. Mais la réalité, trouve ici ses limites. On peut mourir dans un rêve. Et s'en relever. Une information précieuse à l'avenir.
« Il devrait être ici ! Bob ! Vous l'empêchez de me rejoindre ! Dans quelle prison sordide vous l'avez cloitré, espèce de dégénéré !? »
« Tu es le seul créateur d'univers, ici. Crois-moi, si je pouvais repeindre, et changer les rideaux, je ne m'en serais pas privé. Franchement. Peupler tes rêves de granges délabrées et de bestiaux à l'agonie… Je comprends un peu mieux pourquoi tu donnes toujours l'impression de t'être levé du mauvais pied. »
« C'est chez moi ici ! La maison de mon enfance ! Et je ne vous ai pas invité ! Où est Bob !? »
« Je suis toujours ravi de rencontrer mon fil, tu devrais le savoir. Je n'ai aucune raison de m'opposer à sa présence ici. S'il n'est pas apparu, alors que tu t'y attendais, la faute t'en incombe entièrement ! »
« Pourquoi ? Pourquoi j'aurais fait ça… ? »
« Comme si j'avais la moindre idée de ce qui se passe dans ton esprit étriqué ! Tu voulais peut-être saisir l'occasion d'un tête-à-tête avec moi. »
« Mille ans d'existence, et ça prend toujours ses désirs pour la réalité. » Le cœur de Théo bondit dans sa poitrine, tandis que la réplique de Bob, résonne encore entre le paladin et le diable.
Le mage boite un peu, mais autrement, affiche une bonne santé insolente. « Pardon pour le retard, Théo. J'étais piégé dans un marais infâme. J'ai dû disputer ma botte et ma cape à un alligator. »
Théo affiche un air un peu coupable. Il n'arrive pas à savoir si les paroles d'Enoch contenaient du vrai, et si Bob s'est retrouvé à patauger par sa faute. Même si Théo ignore bien comment il aurait pu s'y prendre, pour influencer son rêve.
Bob choisit d'ignorer le paladin. Il a pour son diable de paternel, un sourire goguenard. « Tu sais Enoch, je suis flatté, sincèrement. Ton inquiétude pour ton fils, te ferait presque passer pour un bon père. Mais parasiter contre son gré mon ami, pour assouvir ta soif paranoïaque de savoir… Cela te fait cruellement baisser dans mon estime. À présent, tu arrives juste en-dessous de mon beau-père. »
« J'ai tissé avec la louve une symbiose. Je ne vois pas pourquoi je n'obtiendrais pas le même résultat avec Théo. Tous deux sont des esprits simples et combattifs. C'est bien triste qu'Eden ne puisse témoigner de ce temps que nous avons passé ensemble. J'ai chassé le lapin avec elle dans la neige. Gratté ses puces. Courtisé un vieux mâle solitaire. Terrorisé les écureuils de la région. J'ai combattu avec elle, contre vos ennemis. A ses yeux, j'étais son compagnon légitime. Sa seule frustration était de ne pouvoir me renifler. Et copuler, cela va de soit. »
Bob affiche une moue peu amène. « Une histoire touchante. Maintenant, accélère jusqu'au moment où tu as failli la tuer… »
Il faut bien les accusations de son fils, pour mettre ainsi Enoch sur la défensive. « J'ai su me retirer à temps ! Avant que les dommages sur son corps et sa psyché, ne soient irrémédiables ! J'ai beaucoup appris de cette expérience. Je saurai me glisser en Théo tout en douceur. Il ne me sentira pas passer. »
« Je porte un saloperie de lézard sur la langue ! Vous avez déjà bien marqué votre passage ! »
Enoch choisit d'ignorer cet éclat du paladin. « As-tu… as-tu pris le temps d'observer ma marque ? » Avec cette question, le diable affiche une fébrilité inhabituelle.
« Je n'allais pas me perdre dans la contemplation de votre bestiole mutante ! Et je n'en aurai plus l'occasion. Car vous allez me l'enlever. Immédiatement ! »
La réponse d'Enoch est sèche comme le désert. « C'est impossible. »
Bob émet un doute poli. « Par impossible, tu entends que tu en as la pouvoir, mais pas la volonté ? »
« Je ne fais rien sur un coup de tête. Si j'ai placé cette marque ici, c'est pour qu'elle y reste. » Le ton du diable est catégorique, et sans appel.
Le paladin n'en jurerait pas, mais Enoch lui parait vexé. Par ce mur d'hostilité, que Théo et son fils lui opposent.
Le paladin décide d'enfoncer le clou. Et tant pis si la planche casse. « Faites-le. Ou je jure sur la Lumière, que je vous combattrai jusqu'à ce que mon âme flétrisse, et que mon corps se réfugie dans la mort ! » Théo martèle ses mots, pour leur donner la qualité d'un serment.
Enoch claque violemment des mâchoires. Un geste qui rappelle l'attitude d'un lion furieux. Malgré tout, la lueur maligne qui lui est coutumière, n'a pas quitté ses prunelles. « Très bien. Vous êtes tous les deux contre moi. Je consens à rependre ma marque. Tu es donc prêt à procéder ? »
Théo se méfie comme un chat échaudé. « Procéder… ? Vous allez la retirer comment ? »
Cette fois, Enoch s'amuse franchement. « De la même façon que je l'ai placée. »
Le souvenir de leur abouchement, revient en force chez Théo. Si vivace, qu'il lui cause un haut-le-cœur. « Il n'y a pas d'autre moyen ? L'expérience était très déplaisante. »
Enoch prend un ton concerné. « Les premiers baisers le sont souvent… »
« Non, c'est faux. Et ce n'était pas le premier ! »
« Attends, tu as embrassé notre paladin ? » Bob vient d'atterrir.
« Aux dernières nouvelles, c'est toujours ainsi que fonctionne la magie démoniaque. Un comble que je doive te le rappeler, fils. »
Théo se retrouve la cible de l'indignation du mage. « Qu'est-ce qui t'as pris de te laisser faire ? Tu paraissais tellement perdu, au moment de chercher la marque. Cela aurait dû t'être une évidence, qu'elle était apparue sur la zone de votre contact. »
Le paladin se défend avec véhémence. « Il m'avait coincé dans un rêve je te rappelle ! Et dès que j'ai pu, j'ai offert ce souvenir en offrande à la Lumière, pour qu'elle le consume, et en fasse disparaitre toute trace ! Pourquoi… pourquoi le ciel ondule comme ça ? »
Et effectivement, le ciel d'un bleu douloureux, se comporte comme de la mousseline dans le vent.
L'humeur d'Enoch s'est assombrie. « Cela veut dire que Théo est en train de se réveiller. »
« Oui, mais pourquoi ? Je viens juste de poser ma tête sur l'oreiller ! »
Les habits d'Enoch, mais aussi la peau de son torse, se déchirent. Les côtes en surgissent, telles les griffes d'un dragon. « Alastair n'a pas su attendre l'aube. Je vais faire fouetter ce diable, jusqu'à ce que mes serviteurs puissent se vêtir avec ses lambeaux ! Fuyez les bouches d'égout comme la peste. Les mages meurent ce soir. »
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