Chapitre 14

oOo

Théo se réveille, pour se découvrir secoué par Grunlek. Bob est déjà en train d'attacher sa cape. Les draps de Théo gisent à terre. Sa paillasse est toute chiffonnée. On dirait qu'il s'est battu toute la nuit. Avec un diable.

Une nouvelle explosion, ébranle la charpente pourrie. Eden gémit d'inquiétude, aplatie sur le sol. Sa première expérience avec la ville, va lui laisser un très mauvais souvenir.

Derrière les rideaux miteux, une aube bien trop orange s'est levée. En s'approchant de la fenêtre, Théo comprend qu'il fait toujours nuit, et que la ville est en feu. Pourtant, aucune chaine humaine ne s'organise dans les rues. La place du puits, reste déserte. Seules de sinistres silhouettes l'arpentent. Des silhouettes ailées et cornues. La garde doit être occupée ailleurs, pour ne pas organiser les secours.

Des habitants qui tentent d'évacuer discrètement, rasent les murs. Leur tentative ne finit pas souvent bien.

Les aubergistes ont cessé de ronfler. Ils se terrent dans leur cave, et prient pour que le feu s'arrête à l'entrée de leur rue.

Dans l'écurie, Lumière pousse des hennissements stridents. Difficile de dire ce qui enrage le plus l'étalon, entre les craquements du feu, et les gloussements des succubes.

Théo entre sans peur dans la stalle, et lui caresse l'encolure. Ses directives au couple d'aubergistes, sont des plus clairs. Théo n'a que la sécurité de Lumière en tête. « S'il lui arrive le moindre mal, je vous ferai cramer, vous et votre trou à rats ! Même si pour ça, je dois arracher la torche des mains d'un démon ! »

L'aubergiste hoche follement la tête, avec un regard plein de haine.

Lumière vient de briser la porte de sa stalle, d'un coup de sabot.

Dans les ruelles, éclairées d'une lueur malfaisante, Shin joue les éclaireurs. Il attend qu'un grand diable à tête de héron, passe l'angle, avant de remettre le groupe en marche.

Une bouche d'égout explose devant eux. La plaque monte en chandelle, portée par une colonne de feu.

Ils arrivent à un pâté de maisons, qui a entièrement basculé dans un gouffre. Certaines baraques défient la gravité, perchées au bord du vide. Au fond de l'abîme, une épée colossale, danse et enflamme les ténèbres.

Les compagnons passent leur chemin. Personne ne suggère de descendre en rappel.

Shin les conduit sur les quais. Des petits points orange, ballotés par la mer, rappellent que la colère des diables, peut vous atteindre même sur l'eau. Ces points sont toutes les embarcations amarrées dans la baie. Et qui flambent joyeusement, avec à leur bord, les gens qui pensaient fuir par la mer.

La volonté de faire le mal, porte les démons bien-au-delà de l'école. Bob se demande si Enoch a orchestré ces débordements, ou si la situation lui a échappé.

Sur une grève constituée principalement de détritus, s'écrase un flot d'eau sale continu. Il s'agit de la sortie des égouts, qui donne sur le port. Scellée par des barreaux, larges comme un nain.

Un petit troupeau d'étudiants égarés, est rassemblé devant. Parmi eux, se trouve leur ancien guide, le garçon boucher. Les yeux fous, il se contrôle malgré tout, et accoste le groupe. « J'ai fait ce que vous m'avez dit. Prévenu autant de monde que possible. Beaucoup m'ont rie au nez. Ceux qui m'ont cru… certains sont quand même morts. À part quelques fuyards isolés, je crois qu'on est tout ce qu'il reste. » Abattu, l'étudiant désigne sa petite troupe échevelée.

Une vague de sang chargée d'os, se fracasse contre la grille. Horrifiés, éclaboussés, les élèves se reculent.

« Où se trouve le directeur ? » Bob a saisi le garçon boucher aux épaules.

L'étudiant parait retrouver un peu de fierté. Il relève le menton, strié par la suie et les larmes. « Il défend toujours l'enceinte de son école. Il entravera l'avancée de l'ennemi, avec son propre corps, si cela peut permettre au dernier élève de fuir. »

Bob ne semble pas impressionné outre mesure, par l'acte final du directeur. « Ah. Et dis-moi… Où se trouve le professeur Constant ? »

Une expression de dégout tord le visage de l'élève. Pour voir arrêté le professeur dissident, il semble prêt à guider Bob, à travers la ville en feu.

Ignorant le sang, qui lui clapote aux genoux, Grunlek tente de faire passer sa bedaine à travers les barreaux. Dans l'opération, il présente son œil borgne aux égouts. Mais Shin veille au grain. L'archer attrape le nain, et le tire à lui. La charge des chiens infernaux, s'écrase contre la grille. Un peu plus, et ils déchiraient Grunlek en lambeaux.

Le nain doit admettre que plus rien ne peut sauver l'école.

oOo

Théo fait exprès de traîner la patte. Il espère ainsi offrir une cible facile. Qui appâtera les démons des environs. Théo est toujours prêt à trancher de l'hérésie. Même au couteau à beurre.

Il sert le manche graisseux, décidé à manier l'arme, comme une épée de la justice.

Et cela tombe bien, une proie s'amène. Dans une longue ondulation d'anneaux. La créature est une chimère. Une tête de mangouste, greffée sur un corps de cobra noir. Chaque moitié d'animal, doit se vouer une haine féroce. Ce qui expliquerait que la chimère se déplace comme si elle était soule. Elle fait de brusques embardées dans la rue, et s'écrase contre les poubelles.

Théo ne doute pas qu'avec son couteau émoussé, il puisse écailler le démon. Arrivée à sa hauteur, la créature dresse sa tête poilue et rusée. Sa collerette de cobra, s'érige, alors qu'une langue fourchue vient goûter l'air. La chimère oscille, indécise. Avant de dégonfler sa collerette, et de poursuivre sa route laborieuse, entre les jambes du paladin.

Pendant tout ce temps, Théo est resté tendu comme un ressort, prêt à frapper. A présent, il se dégonfle, comme le serpent un peu plus tôt. L'ennemi l'a humé. Et a jugé qu'il n'était pas une menace. Non. Pire. Qu'il n'était pas un ennemi.

Depuis qu'il a prêté serment, Théo a toujours été craint ou raillé par les démons. Mais jamais encore le Mal ne l'avait regardé dans les yeux, et juste passé sa route. Comme si Théo n'était rien. Un démon mineur parmi tant d'autres. Dont la soumission à Enoch, le désigne comme membre de la famille, aux yeux de ses serviteurs.

Théo se sent mal. Il se suiciderait bien avec son couteau à beurre. Mais il craint que cela ne fasse qu'assoir l'emprise qu'Enoch a déjà sur lui.

oOo

Ce n'est pas si étonnant que le concierge de l'école des mages, soit également le fossoyeur municipal. Plus surprenantes, les compétences martiales de l'énergumène. Il manie le râteau, comme jamais Grunlek ne l'a vu faire avant lui. Le fossoyeur embroche un incube sur les dents de son arme, et expédie ensuite le corps par-dessus le muret du cimetière. Au passage, il déloge tous les petits diablotins perchés là, à caqueter.

« Il a un bon coup de poignet, le vieux. » Théo est plus impressionné par l'énergie de l'ancien, que par sa technique. Somme toute assez paysanne.

Le garçon boucher s'est éclipsé, dès que les murs du cimetière ont été en vue. Il lui reste une vieille tante à évacuer.

Il a certifié à Bob, que le professeur Constant se terrait dans la hutte du fossoyeur. Et pas seul.

Virgile, le diable trépané, se tient blotti contre une pile de cercueils. Il presse un linceul devant sa face, et gémit à l'intérieur. Les grognements de bûcheron du fossoyeur, tout à sa besogne d'abatage, le terrifient.

Constant lui-même, semble être passé par le feu et l'eau, avant d'arriver ici. Le professeur propret, est ici dépenaillé au possible. Il saigne d'une vilaine entaille au front. En état de choc, il tapote sa blessure, avec un chiffon maculé de liquide d'embaumement.

« La Harpie Perchée va fermer ses portes. Et vous êtes seuls responsables ! »

Théo dégage une autorité, qui dépasse de loin le nombre de ses années. « L'exécution du diable a été reportée. Pourquoi ? »

« Le directeur est en train de cuir dans un pot, avec du gras de canard et du thym. Je ne voyais pas l'utilité, de continuer à suivre ses directives… »

Grunlek s'assoit sur un cercueil. Ses mains reposent tranquillement sur ses genoux. « Comment vous avez réussi à quitter l'école ? »

« J'ai encore des élèves qui me restent loyaux ! »

« Loyaux… Pas tous. » Shin pense au garçon boucher, qui leur a vendu la localisation du professeur.

Théo fait luire son couteau à beurre, et l'agite sous le nez de Constant. « Si vous croyez qu'on va vous laisser trimballer votre abomination en laisse… »

L'homme prend son visage dans ses mains. « Oubliez-nous. Titi et moi. Et je vous révélerai qui sème les cadavres comme des miettes. »

« Pourquoi négocier pour une information que l'on possède déjà… » Plein d'assurance, Bob se tourne vers le fossoyeur, qui regagne son logis. L'homme n'a pas l'air de trouver que le diable est un invité étrange. Le petit vieux commence à chiquer du tabac. Bob s'adresse à lui, avec toute la bonhommie du monde. « J'ai jeté un rapide coup d'œil à votre cimetière. Bien propret. À part pour les trous de sangliers. »

« De sangliers ? Des sangliers ! Non ! Des sangliers-garous... Ils éventrent les tombes ! Traînent les morts dans les allées ! Dévorent les bas morceaux, et laissent le reste à pourrir ! » L'homme crache un glaviot roussâtre, qui sent le tabac à trois mètres.

Bob tapote sa lèvre inférieure, pensif. « Hum… Mon cousin, il est berger… Il dit que pour les repousser, rien ne vaut la fleur de narcisse… »

« Non, non ! Un idiot ! Du musc de bouc, dilué dans du venin d'araignée. Ça leur fait vomir leur propre estomac. »

« Ah oui. C'est peut-être bien de ça, dont mon cousin me parlait. Il mélangeait la lotion à du pâté pour chien, et en faisait des petites boulettes. »

« Ça non. Encore non. Il faut du cadavre frais, pour appâter le sanglier-garou. Saloperie de nécrophages… »

« Mais mon cousin disait aussi, et ça je m'en souviens bien, que doser le poison, était très compliqué. »

« Compliqué peut-être, pour un berger. Je n'ai connu qu'un échec, monsieur. Un tuyau enfoncé dans la gorge du cadavre. Et hop. On verse la substance jusqu'à emplir l'estomac. Le sanglier-garou a l'instinct de n'importe quel prédateur. Il mange d'abord le ventre. Mais le poison a mal réagit. Je suis repassé, une heure après avoir dissimulé l'appât. Le corps moussait comme le bain d'une catin. Après j'ai compris. Il faut badigeonner la substance directement sur le cadavre. Badigeonner, monsieur. Comme pour arroser un rôti. Quand la seconde tentative a échoué, je n'étais cette fois pas en faute. Le garde a ramassé l'appât, avant que le garou n'ait eu le temps de le humer. De toute façon, le corps puait le brûlé. Et les animaux n'aiment pas ça, en général. »

Le professeur tempête, ce qui fait mugir d'inquiétude le diable. « Vieux cinglé ! Le directeur t'avait dit de détruire le corps de la fille ! »

Le fossoyeur parait outré. « Je ne détruis pas les corps, moi, monsieur ! Je les inhume ! »

Shin calme le jeu. « Mais la fille, vous ne l'avez pas enterrée. »

« Pour que le garou passe derrière moi, et gâche un dur travail ? Non, j'ai sacrifié le corps de la fille, pour la tranquillité de mes autres défunts. »

« Et les cubes de glace ? D'où vous est venue l'idée ? Car c'était également votre œuvre. »

« L'idée ? L'idée. La bonne idée. J'ai vu un dresseur d'ours à la foire, qui donnait à sa bête des fruits emprisonnés dans un bloc de glace. La bête, elle mordait le cube, et tentait d'attraper les fruits. Ça l'occupait un moment, et l'aidait à oublier sa vie misérable. Si le stratagème était bon pour son ours, ça serait bien bon pour mon garou ! J'ai juste adapté la recette. Cette fois, l'appât serait plus discret. Moins de risque qu'un garde ne le ramasse. J'ai pris soin de les placer loin de tout endroit de passage. Pour que la bête se sente en sécurité, et prenne ses aises. Pas question qu'elle se traine mourante dans un fourré. Le temps qu'elle ronge la glace, le poison ferait effet. La bête doit s'effondrer sur place, là où je peux la ramasser. Je compte bien accrocher sa tête hideuse, près du portrait de ma vieille mère. Ça la mettra en valeur… »

Bob retient d'une main le paladin. « Théo, à quoi penses-tu ? »

« J'arrête le vieux cinglé. »

« Et pour quel motif, je te prie ? Pour ce qu'on en sait, il n'a commis aucun crime. »

« Et comment tu appelles la profanation de cadavres ?! » Théo réfléchit un moment. « Ah ! Et pour entrave à la justice de la Lumière… »

Bob secoue la tête, saisit l'épaule du vieux, et se colle suffisamment à lui, pour lui chuchoter à l'oreille. « Mon bon fossoyeur, la prochaine fois que vous vous retrouvez face un problème de la nature d'un sanglier-garou. Faites appel à des professionnels. Cela évitera de mettre toute la ville en émoi, avec des meurtres qui n'en sont pas. »

L'homme manifeste son intérêt, en expectorant dans son mouchoir.

Bob masque une grimace de répulsion, et reprend son ton joyeux. « Oui, des aventuriers comme nous. Qui sauront vous débarrasser de votre problème animalier. Et payés par la ville, qui plus est. Car on parle bien ici, d'un cas d'hygiène et de santé publique. »

Cette fois, le vieux crache directement dans sa main. Main que Bob serre sans hésiter, avec un sourire rayonnant.

Théo n'apprécie pas du tout l'issue pacifique qui s'annonce. Le paladin fonctionne comme un chat. Quand il attrape une proie, il la ramène à ses maîtres. Et reçoit les félicitations de son clergé. Même si dans cette affaire, il n'y aurait bien qu'Enoch, pour lui tapoter la tête.

En fait, non. Il y a un autre diable. Dont la main poisseuse, lui masse les bosses du crâne. Virgile a vaincu sa timidité, et déplacé un cercueil, pour toucher Théo.

Le paladin a l'air horrifié. Il ne craint pas Virgile, non. Mais il a l'impression de revivre sa rencontre avec la chimère cobra. Cela va-t-il devenir la norme ? Toutes ces hérésies, que Théo et ses compagnons sont amenés à croiser dans leurs voyages… Est-ce que toutes vont le scruter, avec cette expression de sage reconnaissance, qui est celle de Virgile en ce moment ?

Content de voir que Théo ne le repousse pas, le diable se gonfle de joie. Les poils de son torse, s'écartent, et Théo la voit. Sur son pectoral gauche. La salamandre à deux têtes et deux queues. Théo ne comprend pas comment elle a pu lui échapper jusqu'ici. Il l'avait prise pour un vulgaire nœud cicatriciel. Mais il s'agit bien de la même marque. Celle qu'Enoch accorde à ses champions.

oOo