Chapitre 15
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« Bien, bien… Tu as pris mes remarques en compte, je vois. Finis les lieux de rendez-vous sinistres. Encore un peu de travaux, et ce rêve pourrait se transformer en un petit nid douillet. »
Appréciateur, Enoch évalue les changements survenus dans le décor. Cette nuit, Théo rêve d'un bosquet de peupliers. Avec une source, qui gargouille entre les racines. Sur les rochers moussus, poussent de grosses morilles. Une balançoire est suspendue au-dessus d'un petit gourd. L'eau est tellement claire, qu'on peut compter les gravillons, dans le lit du ruisseau.
Avec ses cousins, Théo donnait le maximum d'élan à la balançoire, avant de se propulser dans l'eau fraiche. Le ruisseau n'est pas large. Plus d'une fois, un sauteur s'est cogné le menton, sur les rochers ronds. Avant de se relever, hilare, avec le nez qui pisse le sang.
Théo retrouve les mêmes sensations qu'à l'époque. Le doux vert de l'herbe, qui cède la place aux couleurs criardes des jonquilles. Les feuilles de peupliers, qui dansent dans la brise, et dont le clapotement, se mêle à celui de l'eau. Le concert infini des crapauds, qui ne connait ni jour ni nuit.
Même la présence impie du diable, ne suffit pas à souiller ce souvenir si doux et précieux.
« Enoch… »
Théo ne comprendra jamais. Pourquoi prononcer le nom du diable, attire aussitôt sur lui son attention pleine et entière. Les prunelles d'Enoch, luisent comme celles d'un félin vorace.
« Je suis prêt à ce que vous m'enleviez votre marque. » La posture de Théo, dit pourtant tout l'inverse. Sur son rocher, il se tient voûté comme un bossu. Ses poings se crispent sur ses genoux. Les articulations craquent comme du bois sec.
Enoch soupire, et vient se percher sur un second rocher, en amont du paladin. Là où le diable trempe ses pieds, l'eau siffle et se change en vapeur.
« Le premier baiser que j'ai échangé, était avec une sorcière. Elle m'a aspiré les dents, et me les a recrachées dans l'œil, en gloussant comme une timbrée. En vérité, elle était folle à lier. Elle a d'ailleurs fini ligotée sur un bûcher, à goûter de façon intime et cruelle, au rayonnement de la Lumière. Pendant les mois qui ont suivi, chaque baiser me donnait d'affreux picotements aux gencives. Un effet purement psychologique, d'après un aliéniste avec qui j'ai pu échanger. Lui aussi a fini dans un cachot de la Lumière. Comme beaucoup de mes connaissances, en réalité. »
Avec surprise, Théo se réalise détendu. Il se sent bien. Beaucoup trop bien, pour que cela soit naturel. « Mon premier baiser, était avec l'une de mes cousines. Une rouquine, au sourire triste. Ses lèvres avaient le goût du miel de châtaigner. Mère l'avait tartiné sur du pain, que nous venions de manger. »
La voix d'Enoch lui parvient de très loin. Déformée et étouffée, comme à travers un tuyau. « Des taches de rousseur ? Ta cousine ? »
« Oui. Tellement denses, qu'elles lui formaient comme des ailes, de chaque côté du nez. Une bouche trop large, aux lèvres trop fines. Pas les lèvres pleines et boudeuses, des autres petites filles. Elle était ronde et douce, comme un agneau gorgé de lait. » Théo s'interrompt, car la bouche de sa cousine, vient de se poser sur la sienne. Comme à l'époque, il force ses yeux à s'ouvrir en grand, pour pouvoir bien se souvenir. Et elles sont bien là, les ailettes tachetées. Qui s'étendent depuis l'arête du nez. Enoch a reproduit les moindres détails. À croire… Eh bien, à croire qu'il a pêché ces détails, directement dans la tête de Théo.
Le baiser chaste se termine. Et Théo repasse une dernière fois la langue sur ses lèvres, parce qu'il a toujours aimé le goût du miel.
« Cette seconde fois n'était pas aussi terrible, n'est-ce pas… ? »
Quelque chose claque à l'intérieur de Théo. Bien sûr, tout ce temps, il avait conscience d'embrasser Enoch, sous les traits d'une petit fille. Mais entendre la voix du diable, encore plus rauque que d'habitude, sortir de la gorge délicate de sa cousine… Théo est perturbé. Et un peu vaseux. Il voudrait se laisser glisser dans l'herbe. Le parfum des jonquilles, lui tourne un peu la tête.
Il met un moment, à se rappeler du pourquoi de tout ça. Et puis soudain, enfonce son doigt dans sa bouche, pour se tâter la langue. Bien sûr, le tatouage n'a aucun relief, et même en louchant, Théo ne peut savoir si Enoch a rempli sa part.
Le diable s'amuse des contorsions et grimaces du paladin. « Ta langue est de nouveau aussi pure et chaste, que jadis. »
Théo a toujours son doigt dans la bouche. Quand il réalise que le geste, attire un peu trop l'attention d'Enoch, il retire son doigt. Et l'essuie sur son pantalon, maussade.
« C'est juste un changement esthétique, n'est-ce pas ? Vous allez continuer à jouer les grosses commères, en regardant à travers mes yeux. » On sent à sa voix, que Théo a rendu les armes. Pour écarter le diable de lui, il n'envisage plus que l'exorcisme.
« Si tu as peur qu'au matin, je te regarde tailler tes poils de nez, sois rassuré. Je le ferai sûrement une fois, juste pour rigoler un coup. Mais je ne vivrai pas dans ta tête. J'entretiendrai avec toi, un lien qui se rapproche plus de la connexion mentale de Balthazar. Crie mon nom, et je t'entendrai. Susurre-le, et je t'entendrai également... Mon signe est un outil, Théo. Pas une marque d'esclavage. Tu découvriras bien vite l'utilité, de pouvoir faire appel à un diable, lorsque la situation prend un tour désespéré. Ou juste quand tu t'ennuies, et veux tailler la bavette. »
Théo adopte une posture crispée, le visage austère. « Je suis prêt à vous faire mon rapport, sur la situation avec Virgile. »
Enoch parait pris au dépourvu. Mais il se recompose vite, et croise les doigts sur son genou, dans une attitude concentrée. « Si tu veux me raconter ta journée, Théo, vas-y, je t'en prie… »
Cette fois, c'est au paladin, de cligner les yeux comme une chouette dérangée. « Hein ? Non, je pensais… À quoi servent ces réunions nocturnes dans ma tête, sinon à ce que je vous relate les développements de la journée ?! »
« Je ne sais pas, Théo... à quoi peuvent s'occuper deux hommes dans la force de l'âge, et bien faits de leur personne… »
« À faire la bagarre ? » La réponse de Théo, est à la fois dubitative, et pleine d'espoir.
« Sachant que je t'écrase sur le plan physique, ta seule façon de me vaincre, serait que je meure d'ennui… Non, je pensais plutôt à une activité, dont nous sortirions tous les deux gagnants... »
Théo est en train de calculer, s'il a le temps de cueillir plein de jonquilles, et se servir du bouquet comme épée, avant qu'Enoch n'arrive sur lui.
Le rire du diable, contient une note gênée. « Je n'ai pas pu m'empêcher de constater, l'absence de ton chaperon. »
« Ah ! J'ai… j'ai coincé Bob dans l'un de mes souvenirs. Mon unique visite, au couvent des sœurs de la Lumière. Arrêtez de glousser ! C'est mal ce que j'ai fait ! Je voulais juste vérifier dans quelle mesure, je peux façonner mes rêves, et agir sur les intrus qui les visitent. »
« Je ne te reprocherai pas ta curiosité, Théo. Ce serait un comble. Sache juste que des rêves trop maîtrisés, perdent de leur saveur. Si tu veux qu'ils t'emportent loin, ne dompte pas tes songes. Quant à mon fils, je comprends qu'il mette plus de temps à se dépêtrer d'un couvent, que d'un marécage… Non ! Non, ça, ça ne va pas m'aller ! Qu'est-ce qui est en train de te réveiller, cette fois !? Paladin, on va peut-être songer à te faire prendre un somnifère, avant que tu n'ailles te coucher. Cela nous évitera ces déplaisantes interruptions… Je nous prévois de longues nuits ensemble, Théo. Tu m'entends, paladin ! »
Mais Théo n'est déjà plus là. Le ciel d'été, a fini de convulser au-dessus des peupliers. Le paladin s'est réveillé.
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