Chapitre 16

oOo

Théo connait un réveil en fanfare. C'est le cas de le dire. L'incendie gronde en sourdine, dominé par la joie éclatante des clairons. Théo n'a pas ouvert les yeux, qu'il sourit déjà. Le claquement impérial, de centaines de bottes sur le pavé, lui a toujours fait de l'effet. Son cœur explose d'une certitude nouvelle. Peu importe la tache apparue récemment sur son âme, Théo demeure un fils de la Lumière. Il baigne dans son amour, et elle le gratifie toujours de ses dons. Même Enoch, n'a pas la sature suffisante, pour faire de l'ombre à sa divinité.

Le paladin se bagarre avec le lacet de sa tunique, pendant qu'il se dépêche de rejoindre Shin à la fenêtre. Juste à temps pour voir des prêtres de l'eau, propulser un tsunami à travers le rez-de-chaussée d'un immeuble en feu. L'eau folle, soulevée par la magie, s'engouffre dans la cage d'escalier, et inonde le premier étage. Pris dans la tourmente, des petits diables se font happer par la vague, et dégorger par les fenêtres brisées. L'eau retombe en cascade dans la rue, et les emporte avec elle. Shin émet un petit grognement appréciateur.

Les démons piaulent dans le caniveau, où les paladins viennent les piétiner avec une joie sadique.

La rue de l'auberge, où les aventuriers ont leurs quartiers, a été épargnée par l'incendie. Les tenanciers sont persuadés qu'ils doivent ce miracle, à la présence du paladin de la lumière, parmi leurs clients. Et Théo n'est pas loin de leur donner raison. Il soupçonne qu'Enoch, a gardé les flammes sous contrôle, dans cette partie de la ville.

Le quartier des entrepôts n'a pas eu cette chance. Un détachement de prêtres de l'eau, prend la direction des carcasses fumantes, qui hier encore, étaient le poumon économique de la ville.

Mais contrairement à celui qui a ravagé les quais, l'incendie en centre-ville, ne se comporte pas de façon naturelle. Les immeubles ont brûlé toute la nuit. Leur charpente aurait dû s'écrouler. Mais il n'en est rien. À croire que les habitations en feu, sont prises dans une boucle temporelle. Elles flambent sans fin. La fumée forme une coupole au-dessus de la ville, qui la maintient dans une nuit artificielle.

Théo n'était pas sûr de le reconnaître, mais lorsqu'un jeune capitaine beugle son nom, il identifie enfin Flavio, un condisciple de l'académie militaire.

« Silverberg ! Je vais finir par croire que la rumeur qui circule sur toi est vraie ! Partout où tu poses ton sac, l'Enfer rapplique ! »

Depuis le balcon, Théo doit faire une drôle de tête, car le capitaine laisse échapper un rire tonitruant. Cet éclat venu de nulle part, effraye son cheval, qui piaffe sur le trottoir.

« Ne me dis pas que tu te planques dans un bouiboui, à roupiller dans ton plumard ! Le Mal est de sorti, Théo. Les paladins mènent le siège ! Haut les cœurs, mon frère. Ton épée et ta bravoure. Voilà tout ce que l'Église réclame ! »

Théo n'a pas besoin d'être motivé davantage. Sur le départ, il hésite à prendre son couteau à beurre. Mais sûrement que Flavio, aura une lame plus réglementaire à lui prêter.

Pendant les heures qui suivent, Théo est sur un nuage écarlate. Il baigne dans la franche camaraderie de ses pairs, et le feu de la croisade. Théo expérimente une thérapie par l'épée. Il se purge du mal qui l'habite, en faisant couler le sang des démons. Le paladin atténue sa souffrance, en distribuant peur et misère autour de lui. Et tant pis si certains démons, restent passifs quand il les tranche. Comme si par leur absence de résistance, ils lui reconnaissaient un droit de vie et de mort sur eux. Et Théo enchaine les exécutions sommaires. Parce qu'une vie consacrée au mal, est une vie qui doit retourner dans le néant.

Certains démons persiflent à son oreille, l'accusent de traitrise. Mais il ne leur doit rien. Il ne doit rien à Enoch. L'ordre du monde est clair. Dans quelle dimension parallèle, un diable et un paladin, peuvent se retrouver dans un rêve, pour papoter civilement ? Théo grimace, en se souvenant qu'ils ont fait plus que papoter. Un incube le supplie. En appelle même à Enoch. Théo lui déchire la bouche jusqu'à l'oreille.

La grande purge des paladins, les porte jusqu'aux fermes qui bordent la ville. Des prêtres de la terre, excavent des tombes, juste sous les pieds des diables qui s'enfuient. Les fuyards tombent dans le trou la tête la première. Une cargaison de terre, vient ensuite les ensevelir vivants.

D'autres prêtres, ont crée un piège d'eau, qui se referme sur les diablotins tel un filet. Les maillons se dilatent, jusqu'a se rejoindre, et former une bulle. Qui flotte à quelques toises du sol. Les diablotins crachent leur air à l'intérieur. Bientôt, ils viennent cogner contre le sommet de la bulle. Ventre vers le haut, comme des poissons morts.

Lumière est aussi excité que son maître, alors qu'ils donnent la chasse à une succube. La diablesse, louvoie entre les buis, dans l'espoir de les semer.

Théo fait volter Lumière. Il veut contourner la sapinière dans laquelle sa proie s'est enfoncée. Histoire de lui couper la route de l'autre côté.

À quelques distances, d'autres cavaliers, hurlent leur joie de la chasse. Théo voit Flavio, talonner son hongre, jusqu'à planter sa lance dans le dos d'une chimère. Avec ses ailes d'aigle, et les plumes immaculées, qui lui couvrent le corps, la créature ressemblait plus à une créature céleste, qu'un rejeton des enfers.

Mais l'habit ne fait pas le moine. Théo connait un diable bien propret dans son costard, et dont l'âme est pourrie jusqu'à la moelle.

La succube se sera montrée plus maligne. Théo connait sa première frustration de la journée.

Il retrouve un peu espoir, au son d'aboiements frénétiques. Sa chasse n'est peut-être pas définitivement enterrée.

Le hasard l'a conduit sur la route de Tue-loup et de sa meute. Le colossal mâtin, qui a arraché plus de gorges de loups, que tous les chasseurs du pays réunis, est cette fois tombé sur un trop gros gibier.

Acculé contre une butte, Virgile braie de terreur, et cingle l'air de son gourdin. L'arme en question, est un jeune sapin. Le diable lui a laissé ses branches. Ce qui fait que la matraque, balaye les chiens plus qu'elle ne les écrase. Résultat, ils roulent au bas de la butte, et remontent à l'assaut, plus féroces que jamais.

Chaque fois, Tue-loup mène la charge. Le chien a survécu à des combats bien plus vicieux et désespérés. Les branches l'effleurent, mais jamais ne le déséquilibrent.

Il voit enfin arriver le bon moment. Dans sa tête de chien, il n'imagine pas que sa proie, puisse avoir d'autres ressources que la force brute.

Les mâchoires du molosse se resserrent sur la gorge du diable. Virgile beugle et tente de l'arracher. Cela peut se faire, mais seulement si la gorge part avec. Alors qu'il se fait secouer en tous sens, le chien pédale follement des postérieurs. Ses griffes lacèrent les pectoraux de Virgile. Il n'en faut pas plus pour que le diable, enclenche son ultime défense.

La meute hurle à l'injustice. Ils courbent l'échine, alors que les langues de feu, leur claquent entre les oreilles.

Son pelage prend feu, et pourtant Tue-loup refuse de libérer sa victime. Mais le brasier finit par lui atteindre la truffe, les yeux, et s'étendre à d'autres parties sensibles.

D'une ruade, il se détache du diable, et roule follement dans la poussière, pour étouffer les brandons.

Des larmes coulent sur les joues de Virgile. Peut-être à cause de l'odeur âcre du poil grillé.

Pendant que les chiens montaient au combat, Théo est resté pétrifié dans le rôle de l'observateur.

À présent, il envisage d'utiliser la foudre, pour rayer définitivement le diable débile, de la surface de la terre.

Mais Virgile l'a enfin vu. Et pire, il reconnait le paladin. Il étend ses grosses mains, et bredouille, dans son langage personnel.

Théo a l'impression de voir un enfant fragile, qui le supplie de disperser les sales gosses qui le harcèlent.

Les chiens se replient. Leur regard ne quitte pas Tue-loup. Ce sera à lui, de décider d'un nouvel assaut.

« Bouge-toi d'ici, Virgile gros benêt. » Tombés des arbres, deux diablotins armés de bâton, asticotent Virgile, pour le pousser à longer la butte.

En réponse, Virgile agite ses grosses pattes, pour les chasser. Plus agiles que des mouches, les diablotins évitent ses claques.

« Sois un bon garçon, Virgile. Suis les petites saloperies volantes. » Pour s'adresser à la bête, Constant utilisait une voix assurée et sincère. Théo en réussit une plutôt bonne imitation. Il se demande d'ailleurs quel sort a connu le professeur. En bon mage qu'il est, il aura fui, sans demander son reste.

Le meuglement de Virgile, contient une note interrogative. Il veut approcher de Théo, mais les chiens se sont rassemblé autour du paladin, et aboient avec furie.

Les diablotins toisent le paladin avec un mépris certain. Mais s'abstiennent de tout commentaire. Ils agrippent Virgile, à l'oreille et la narine. Et s'escriment à le trainer après eux.

Théo les entend grogner d'effort, et traiter le diable de bœuf stupide, avant que les branches de conifère, n'étouffent leurs récriminations.

Tue-loup lèche ses pattes brûlées. Entre deux coups de langue, il relève des yeux malins sur Théo. Et l'évalue, avec un mépris très semblable à celui du duo de diablotins.

Théo agite son doigt dans la direction du molosse. « Ta vie est aussi simple qu'un morceau de viande, et une écuelle d'eau ! Alors ne me juge pas ! »

Le chien se contente de cligner des yeux, et de retourner à sa toilette.

oOo

Théo rentre à l'auberge, pour se restaurer sur le pouce, avant de repartir jouer avec ses potes paladins. Il profite de l'absence de ses compagnons, pour jouir d'un moment de solitude dans le dortoir. Inquiet pour sa louve, Grunlek cherche sa trace dans la forêt. Bob est parti enquêter sur le phénomène de l'incendie qui reboucle. Quant à Shin, il se fait discret, comme chaque fois que les églises sont impliquées.

Une fois devant le miroir, le premier réflexe de Théo est de tirer la langue à son reflet. Il repense à la formulation bâtarde d'Enoch. Théo ne sait pas si sa langue est chaste et pure, mais en tout cas, elle est redevenue aussi vierge qu'à sa naissance. Peut-être qu'un diable comme Enoch, est capable d'un peu d'honneur. Théo serait prêt à le croire. Mais il déchante vite. Le diable lui a juste joué un tour à sa façon. Théo voulait voir le peu de bien en lui. Mais le paladin n'est pas né de la dernière pluie. Ne voulant pas se fier qu'à la seule preuve du miroir, il s'est inspecté des pieds à la tête. Et c'est au niveau du pied, justement, que le bât blesse.

La marque est réapparue, sur la plante du pied gauche. Théo la frotte, comme s'il pouvait l'effacer ainsi. Et puis il la gratte avec ses ongles. Jusqu'à saigner. Mais ce n'est toujours pas suffisant. Il va falloir plus incisif, pour couper court à cette infamie. Le regard fiévreux du paladin, tombe sur l'objet posé à côté du miroir. Il s'en saisit, les dents serrées. Théo anticipe sans mal la douleur qu'il va se faire subir.

oOo