Chapitre 17
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Grunlek câline la bourse d'or, comme s'il s'agissait d'un poupon. Enoch a été généreux. Avec l'argent de la ville, mais généreux quand même. Pourtant, les aventuriers n'ont pas vraiment la sensation du devoir accompli. Le fossoyeur continue sa petite vie tranquille. Entouré de ses défunts, qu'il traite comme des membres de sa famille.
Théo doute que le spectre de la grande brûlée, puisse trouver le repos. Constant s'est évanoui dans la nature. Et Virgile…
Enoch s'agite dans son fauteuil. « Oubliez Virgile. Je voulais un coupable. Vous m'avez livré une histoire discutable de sanglier nécrophage, et de fossoyeur siphonné. Arrêtons les frais. »
Grunlek, sincère comme seul le nain peut l'être, s'excuse auprès d'Enoch, des massacres de démons, qui ont lieu en ce moment en ville. Le diable se contente de le dévisager avec froideur.
Avant de soupirer, et de forcer son visage à se détendre. « J'avais sonné leur rappel. Mais leur frénésie de sang, les a rendus sourds à mes ordres. Avec leur croisade futile, les paladins débarrassent les rangs de mes serviteurs, des brebis galeuses. » Enoch a beau dire, on le sent éprouvé par la journée qui vient de passer.
Il broie tellement du noir, que les aventuriers n'ont pas envie de s'attarder en sa présence, plus que nécessaire. Seulement, le diable a une dernière requête.
« Théo ? Un petit mot, si cela ne te fait rien… »
Au moment de partir, ses compagnons regardent leur ami avec compassion. Comme s'il était un élève turbulent, qui s'apprêtait à recevoir un sermon du directeur.
« Je passerai sur le fait que tu oses te présenter devant moi, avec le visage barbouillé par le sang de mes mignons... »
Sous la couche de sang en question, Théo affiche un rictus provocateur.
« T'es-tu seulement regardé dans un miroir récemment ? »
Là, Théo doit bien avouer qu'il ne voit pas où le diable veut en venir. Si Enoch commence à lui chercher des poux dans la tête, parce qu'il a négligé de se raser un matin…
« Tu es pâle, décharné. Si tu t'allongeais sur la table, je pourrais te prendre pour l'un de mes macchabées. Ta peau est moite, tes lèvres gercées. Je ne parle même pas de cette boiterie, dont tu vas m'expliquer la cause. Je comprends que tu sois un peu perturbé. Mais ne commence pas à te négliger, Théo. Tu dois continuer à manger. Te reposer. Et te laver. Je ne te possède pas depuis trois jours, et tu es déjà plus affaibli que la louve, au bout de six mois. Théo, si tu continues comme ça, tu ne finiras pas la semaine. »
« Ma santé se détériore ? Et vous voulez me faire passer pour le responsable ? Allez vous faire foutre, Enoch ! Vous avez suffisamment de mignons pour ça ! »
Théo est tellement secoué par la colère, qu'il peine à se déchausser. Il attrape ensuite sa cheville, pour montrer au diable son pied nu. Une gymnastique pas si évidente, qui lui demande de sautiller sur place.
Enoch a une inspiration hachée, qui se finit sur un gémissement d'incompréhension. « Mais qu'est-ce que tu as fait… »
En toute franchise, Théo n'espérait pas qu'Enoch serait aussi horrifié. Il faut dire que sa plante de pied, offre un spectacle terrible. Le paladin a raclé la peau avec la lame de son rasoir.
D'ailleurs, quand il retourne sa botte vers le sol, du sang s'en écoule, comme du vin d'une bouteille.
Enoch a ses deux mains bien à plat sur le bureau. Quand il les ramène vers lui, il crée les mêmes sillons qu'un socle de charrue. Juste avec les ongles de sa forme humaine.
« Pendant qu'on y est… Je tenais à vous prévenir, que les paladins ont amené un prêtre avec eux. Il va tenir un exorcisme, à leur demande. Pour être sûr qu'aucun miasme démoniaque, n'est venu s'enkyster dans leur âme, pendant la grande purge d'aujourd'hui. Les paladins m'ont invité à participé à cette sainte réjouissance. Et vous pouvez être sûr qu'à cette occasion, je serai sur l'un de bancs de l'Église, parmi eux… »
Enoch a très mal réagi au pied charcuté. Mais l'idée de Théo aux mains d'un exorciste, ne parait pas le défriser. « Cela ne te servira à rien. À part te causer une extrême douleur. »
« Qui ne tente rien… » La bravade de Théo, est ternie par une inquiétude soudaine.
Enoch vient de reculer son fauteuil, pour ouvrir un tiroir du bureau. Il en ressort un petit flacon violet, qui pulse comme un cœur bien portant.
« Ce- c'est quoi ? » Théo n'avait plus balbutié, depuis ses six ans.
« Du sirop pour la toux. Tu vas m'en prendre une cuillérée. Une unique cuillère. Plus, et ton corps va se régénérer, au point de rajeunir. Ce qui ne serait pas une si mauvaise idée. Je pourrais te balancer en travers de mes genoux, et te donner la fessée que tu mérites... »
Le teint de Théo, devient aussi violet que le flacon. « Je ne boirai pas ça, Enoch. Même si vous m'enfoncez un bâton dans le cul, pour me forcer à ouvrir la bouche ! »
« On parlera fantasme plus tard, Théo. Pour la première fois de ta vie, sois un bon garçon. Et accepte que je t'aide à retrouver la santé. »
Mais le flacon ne bénéficiera à la santé que du tapis. Théo vient de gifler la main d'Enoch. La poigne du diable était trop forte, pour que le flacon s'éjecte. Mais il s'est brisé entre ses doigts.
Avec une lenteur, qui n'annonce rien de bon pour le paladin, Enoch essuie sa main poisseuse, directement sur son costume. Une telle négligence de la part du diable si soigné, en dit long sur son état d'esprit actuel.
Malgré les épais pansements, le pied de Théo laisse des empreintes sanglantes sur le dallage, alors qu'il se recule vivement.
« Si vous cherchez quelqu'un à materner, Enoch, il vaut mieux vous tourner vers Bob. Je ne suis pas l'un de vos minets impressionnables, dont vous pouvez considérer les désirs, comme de vulgaires caprices. Je vous ai dit ne plus vouloir de votre marque. Mais vous n'avez pas pu résister, à l'envie de me faire un mauvais tour. Elle est là, la conséquence, Enoch. En train de saigner comme un goret, et de tâcher votre précieux tapis ! » Théo vibre d'une saine fureur.
Enoch au contraire, est retombé de quelques degrés. « Je ne comprends pas, Théo. Tu peux te montrer si conciliant, quand je partage tes rêves. Alors pourquoi au réveil, tu redeviens cet âne bâté, qui mord la main qui lui offre du grain ? »
Le paladin toise le diable avec mépris. « Il est peut-être là, le problème, Enoch. On n'est jamais vraiment soi-même, dans les rêves… »
« Alors, elle est là, la vérité ? Plutôt que reconnaitre que tu agis comme un enfant, en refusant ma marque, tu préfères t'obstiner dans ta bêtise, au risque de finir avec un pied estropié… »
« Rêvez pas. Grunlek m'a tanné, pour que j'utilise mes pouvoirs pour me soigner. Mais si je faisais ça, la marque réapparaitrait, en même temps que la nouvelle peau. J'attendrai donc que mon pied cicatrise de façon naturelle. Même si je dois marcher dans mon propre sang. Je préfère un pied déformé par un acte de rébellion, qu'intact mais portant la marque de la soumission. »
Peut-être est-ce l'emploi du mot soumission. Le déclencheur. Toujours est-il que le contrôle d'Enoch vole en éclat. Tout comme son bureau. Et la table à macchabée la plus proche. Avec son contenu.
Théo revoit Alastair, et son déchainement de fureur, justement temporisé par Enoch. Et il a peur du diable, soudain.
« Que tous les dieux m'entendent et me jugent, mais je t'aime Théo ! Es-tu seulement capable de l'entendre, paladin, ou tes prêtres t'ont bouché les oreilles, avec leurs âneries sur l'Enfer et tous ses pêchés !? »
Enoch halète, comme s'il venait de mener un terrible combat. Il ressemble à son fils, dans les moments où Philippe menace de prendre le dessus.
Théo ressent un immense calme. Il n'est ni aussi surpris, ni aussi dégouté, qu'il l'aurait pensé. En fait, dans son état de sérénité retrouvée, il se sent capable de pitié pour le diable.
« Vous ne ressentez pas d'amour, Enoch. Juste de la convoitise. »
« Un mot que tu ne devais pas connaitre, avant que tes prêtres ne te le fourrent dans le crâne. Que connais-tu à l'amour, à part ces petits glapissements, que poussaient tes condisciples, du fond de leur paillasse d'écuyer... J'ai vécu mille ans, et vu plus de couples forniquer, qu'il n'y a d'étoiles dans le ciel. »
« Je sais ce qu'est l'amour. J'ai été témoin de celui de mes parents. »
« Oh, j'imagine très bien comment ils ont pu te concevoir. Dans le noir, et à travers un drap troué. Quand je te parle d'amour, ne te ridiculise pas, à m'agiter sous le nez la sexualité mortifiante et aseptisée, d'un couple de bigots ! »
« C'étaient des gens biens. »
« Ne confonds pas bonté et piété ! »
Enoch et Théo, s'aboient dessus comme des chiens hargneux. Mais le diable signe la fin du duel, en s'affaissant dans son fauteuil. Enoch offre un spectacle un peu décalé, enfoncé dans son siège, alors que le bureau devant lui, git les quatre fers en l'air.
« Tu devrais t'en aller, Théo… »
« Ne me chassez pas comme un malpropre ! C'est vous, qui m'avait convoqué ! »
« Tu m'as beaucoup trop énervé. Cela pourrait dégénérer. Prends ta botte sanglante, ton pied mutilé, et ton obstination décérébrée. Et dégage de ma vue. »
C'est stupide à dire, mais Théo a les yeux qui le picotent. Trop de tensions, qui s'en vont d'un coup. Il se revoit enfant, renvoyé par son père, après l'un de ses cuisants sermons.
Il quitte le bureau avec rage, en espérant qu'Enoch se noiera dans son dépit.
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