Chapitre 18

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« Heu, Théo… Je ne t'empêcherai pas de passer en coup de vent, mais on a quand même un petit souci, là… »

Le paladin suppose que Grunlek fait référence au couple d'aubergistes, dont la femme est train de clapir de larmes les genoux de Shin. Théo ne voit pas trop où est le problème. Les filles aiment pleurer sur l'épaule de l'archer. Bien sûr, la tenancière lui parait un peu vieille pour ces bêtises. Sans compter que son mari les observe, à même pas deux mètres.

Et puis Théo les note enfin. Les défenses de sanglier, qui déforment la bouche de l'homme. Ses yeux sont injectés de sang. Des poils drus, ne cessent de pousser et se rétracter, partout sur son visage.

« Ben voyons. » Peut-être que Flavio était dans le vrai. Théo attire les hérésies, comme Shin attire les femmes.

« Ayez pitié, paladin… ! Jamais, je le jure, jamais nous n'avons touché à l'un de nos clients ! Lorsque les temps sont durs, nous pillons une ou deux poubelles dans le voisinage, c'est vrai ! Mais notre ordinaire, se constitue de glands, de larves et de champignons ! Matilda a un don pour trouver les truffes ! Cela a fait la réputation de notre établissement. Mais l'hiver fut terrible, messire. La moitié des enfants de la ville en sont morts. Mêmes les nantis, ont commencé à manger leurs os de poulet, et leurs épluchures. Plus de poubelles, pour Matilda et moi. Plus de vivres à l'auberge. Plus de clients. Et pendant que les citoyens mincissaient, le cimetière de la ville se gorgeait. Un soir, nous avons aperçu un renard, qui grattait à l'une des tombes fraiches. Et là Matilda... Non ! J'ai suggéré… Quel mal cela pouvait-il faire ? Ils étaient déjà morts, n'est-ce pas ? Nous ne sommes pas de monstres. Au début, nous avons veillé à ne déterrer les corps, que des défunts sans famille. Pour que personne ne soit choqué, vous voyez ? Et enfin, la forêt a reverdi. Les champs ont de nouveau produit. Mais pour nous, le tourment ne faisait que commencer. Le sang, messire, le sang, comprenez bien. Douze ans, douze à ne jamais consommer de viande rouge. Et cette unique exception, durant ce cruel hiver. Pas un jour ne passe, sans que Matilda ne me supplie d'arrêter. Cela devient trop risqué, hein, Matilda ? Les gens commencent à se méfier. Nous avons trouvé des corps empoisonnés. Ma femme s'est contrôlée à grand-peine. Même en les sachant contaminés, l'instinct la poussait à y gouter. Nous avons frôlé le drame, plusieurs fois. Une poignée de semaines, messire. C'est tout ce que nous demandons. Pour nous déshabituer au sang. Les affaires reprennent doucement. Nous avons de nouveau des clients. Il faut juste, que nous renoncions définitivement à ces visites au cimetière… »

Le paladin ne hurle pas à l'hérésie. Cela doit surprendre le nain, car il l'interroge d'une voix douce. « Théo ? »

« Qu'est-ce que tu veux que je te dise, Grunlek… Ce couple boulotte des cadavres. Des gens ont perdu deux fois leurs proches. D'abord enlevés par la mort, et ensuite par ce duo de cochons. Pour ce que j'en ai à faire… ils peuvent bien finir en rôtis sur la table d'Enoch. Pendus à un arbre par les paladins, ou égorgés par les prêtres. »

Matilda gémit d'horreur. Grunlek lui tapote le genou pour la rassurer.

« Notre paladin est juste de mauvais poil. Mais vous ne pouvez pas rester ici. Des soupçons pèsent déjà sur vous. Tout ce que nous pouvons faire, c'est arranger votre fuite de la ville, et vous donner de quoi recommencer une nouvelle vie. Peut-être loin des hommes, cette fois… »

Théo ne reste pas pour écouter les inepties du nain. S'il veut distribuer à des criminels cannibales, l'argent que les aventuriers ont reçu pour enquêter sur leurs crimes…Grand bien lui fasse.

Sa boiterie s'est intensifiée. Théo grommelle comme un voleur. Il doit s'aider de la rambarde, monter les escaliers. Mais même ainsi, il finit par gravir les marches sur les genoux.

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« Théo… ? Attends, tu te mets au lit ?! » Bob l'a rejoint à l'étage.

Après le père, voilà au tour du fils, de se mêler de la santé du paladin. Théo n'en peut plus, de cette famille. Il voudrait que tous l'oublient. Et le laissent à sa petite vie rangée de paladin.

Théo a déjà tombé ses chausses. Mais il n'atteindra jamais son lit.

Plié en deux, le paladin vomit un flot de sang noir. Auquel se mêlent des fragments de chair brûlée. Secoué de râles, il s'étouffe, avant que Bob ne le redresse contre lui. Le mage lui loge sa main dans la gorge. Il en retire d'énormes caillots par pelletés. Pendant un temps, le paladin respire mieux. Mais les régurgitions reprennent. Un liquide chaud lui coule des yeux. Cela pourrait être des lames. Mais il s'agit de sang.

« Enoch ! ENOCH ! Père ! »

Théo se demande bien pourquoi le mage s'excite comme ça. Après tout, il est juste en train de mourir…

« Donne-le moi… écarte-toi, fils ! » Bob se fait arracher à lui, avec une force terrible.

Entre deux caillots, Théo proteste contre la brutalité d'Enoch, qui a valu au mage de percuter la table.

Théo sent qu'on lui bascule la tête en arrière. Une très mauvaise idée. Ça ne va pas aider le sang à s'évacuer. Ses poumons débordent du trop-plein. Son corps convulse à se déchirer, dans l'espoir vain de lui éviter la noyade.

« Tu comprends pourquoi je qualifiais cet exorcisme, de très mauvaise idée… »

Théo n'en revient pas. Il est à l'article de la mort, et le diable ose lui murmurer dans les cheveux. Le paladin se débat comme un furieux. Mais cela se traduit juste par sa tête, qui ballote sur l'épaule d'Enoch. Le diable le tient sur ses genoux. Théo n'est pas sûr que la noyade, le tue avant la honte.

La voix d'Enoch, est rauque de fureur et de dégout. « Cet abruti de prêtre, ne s'est pas contenté de simagrées et autres roulements d'yeux… Il vous a posé une feuille sur la langue, n'est-ce pas ? »

Il reste assez de force à Théo, pour hocher la tête.

« Théo, écoute-moi, car c'est très important. Vous a-t-il dit qu'il s'agissait d'une feuille de houx ? »

Un nouveau hochement tête, cette fois accompagné d'un râle terrible. Et d'une cascade de sang, qui s'écrase sur le mollet d'Enoch.

Visiblement, le diable n'a pas aimé qu'il lui vomisse dessus. Car il pousse Théo de ses genoux. Bob prend aussitôt le relais.

À sa voix stable, Théo peut juger que le mage a retrouvé sa contenance. Il parait maintenant agacé. « C'est tout ? Tu débarques dans cette chambre, comme une tornade s'abat sur une ville, et tu repars en nous laissant un diagnostic, mais aucun remède ?! Mais merde, père ! Il va mourir ! »

« Permets-moi de te corriger. Il va passer l'une des nuits les plus épouvantables de sa vie. Mais le paladin survivra. Les imbéciles dans son genre, guérissent toujours. L'exorciste a causé des dégâts. Bien plus que cet incapable ne pouvait l'espérer. Théo expulse les reliquats de ma magie. Des déchets, comme certains enchantements en produisent parfois. Mais la marque subsistera. Malgré l'attaque du prêtre. Et l'acharnement de Théo avec son rasoir. »

« Mais toi, tu ne pourrais pas le soulager ? »

« Oh si, je le pourrais ! Notre nouveau lien me le permet. Mais je n'en ferai rien. Théo a besoin d'apprendre une leçon. Son Église et ses prêtres, sont désormais l'Adversaire. Et je suis son seul allié. »

Cette fois, Théo crache volontairement son glaviot, sur la chaussure d'Enoch. Il aurait compris que le diable lui file un coup de pied, en représailles.

Mais Enoch se contente d'afficher une peine profonde, et de repartir comme un prince.

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