Attention ! Je viens de poster pleins de chapitres d'un coup ! Ne passez pas à côté des autres.
Chapitre 19
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La pierre, froide et dure, remplace la sensation d'un linge humide, sur le front de Théo. Le paladin reprend ses esprits, la tête sur le tombeau de son père. Un bien cruel oreiller.
Théo ne peut croire qu'il se soit endormi. Il aura plutôt tourné de l'œil, et gagné ce monde insensé et flottant, où Enoch s'obstine à le rejoindre.
Seulement cette fois, le paladin est seul. Sauf si on compte les restes de son père, comme une compagnie. Théo n'arrive pas à savoir s'il invoque le souvenir de ce tombeau, pour se réconforter, ou se flageller.
Sous le blason familial, il peut lire cette fameuse devise, qu'à trois ans, il savait déjà ânonner. Supporte, et abstiens-toi.
Ce n'est qu'à l'adolescence, que Théo a vraiment compris avec quel poids, ces mots allaient peser sur sa vie.
Supporte les maux, et abstiens-toi de tout plaisir.
C'est stupide à dire, mais Théo aimerait montrer cette inscription à Enoch. Une envie vaine et puérile. Mais il a l'impression qu'ainsi, le diable comprendrait mieux ses choix de vie. Et peut-être, arrêterait de le harceler, pour que Théo se détourne d'une voie qu'il a eu tant de mal à tracer.
« Le fils, recroquevillé sur les os du père. Une symbolique vomitive. »
Théo est bien content d'avoir son front plaqué contre le marbre. Il peut ainsi dissimuler son expression de totale sidération. Jamais il n'aurait imaginé qu'un autre diable qu'Enoch, puisse avoir la clé de ses rêves.
Et pourtant. Impossible d'ignorer le propriétaire de cette voix, tant Théo a souhaité la lui faire ravaler.
Philibert, le diable fêtard du mont Fol, pince le pied du gisant de marbre. L'orteil se sectionne sous ses doigts. Indifférent, il le jette dans un fourré.
Lentement, Théo se relève de toute sa hauteur. Ce qui comparé à Philibert, ne fait pas si grand.
« Tu m'as l'air bien maladif, Théo… Tire un peu la langue, pour voir ? »
Plutôt que lui tirer la langue, le paladin choisit d'adresser au diable, un geste universellement obscène. « Vous ne devriez pas faire le coq, avec votre patron dans les environs… »
Théo anticipe avec plaisir, la dérouillée qu'Enoch risque d'administrer à Philibert, pour hanter ainsi son protégé.
L'évocation de son supérieur, n'enlève rien de sa sérénité à Philibert. « Je ne comprendrai jamais quelle qualité tu lui trouves, Enoch. Certes, Virgile était un écrabouilleur de têtes. Mais au moins, il était bien monté… »
Théo grogne, alors que le regard dubitatif du diable, tombe sur son entrejambe.
Et puis soudain, la douche froide. Enoch révèle sa présence, tout du long adossé contre le gisant. Et il parait plus contrarié par Théo, que par les bêtises de Philibert.
Théo n'a jamais rien attendu de bon, de la part d'Enoch. Aussi, il ne s'explique pas ce pincement fulgurant à la poitrine. Ni ce goût âpre de la trahison, qui envahit sa bouche.
Le paladin tente une raillerie, mais le cœur n'y est pas. « La prochaine fois que Bob déblatère, sur la loyauté stricte des diables, je lui fais manger son bâton… »
Si jusqu'ici Enoch avait l'air contrarié, l'accusation de déloyauté finit de l'enrager. Malgré tout il se contient, comme s'il avait décidé bien avant, qu'il ne ferait grâce d'aucune parole au paladin.
Du coup, c'est Philibert qui monte au créneau, pour défendre l'honneur de son patron. « Je ne peux pas te laisser dire ça, Théo. Mon amour de la vérité, s'en trouverait molesté. Sache, enfant ingrat et grossier, qu'Enoch s'est débattu comme le beau diable qu'il est, pour t'éviter l'épreuve funeste qui t'attend. Mais il est des lois anciennes, auxquelles même lui ne peut se soustraire. Sais-tu quelle nuit nous sommes, petit paladin de la lumière ? »
Théo charge au maximum sa voix d'indifférence et de mépris. « Comme si je me souciais de l'agenda du Mal… »
Philibert s'insurge. « Tu devrais ! C'est le rôle du domestique, de connaître l'emploi du temps de son maître ! Mais passons… Ce soir, nous entamons la nuit du Sabbat. Une des rares célébrations, où les mortels sont autorisés à parader au bras des diables. Une invitation privilégiée. Je me réjouissais d'avance, du couple adorable qu'Enoch et toi alliez former à cette occasion. Mais voilà qu'une rumeur court en Enfer, comme quoi tous deux êtes en froid ! C'est alors que je me dis, Philibert... Tu as toutes tes chances auprès du petit paladin ! Fais-lui ta demande. Ébouillante-le s'il décline. Aussi, je te présente une invitation en bonne et due forme, Théo mon cher. Parade à mon bras, ce soir. Et peut-être, survis jusqu'à demain… »
Théo aimerait qu'Enoch accepte de croiser son regard. Le diable pourrait ainsi y lire, toute la haine qu'il lui inspire.
Gonflé d'importance, Philibert présente son bras, que Théo refuse de prendre. Le paladin se concentre, sur sa prochaine action.
Même le rugissement de Philibert, ne suffit pas à le prendre de court. « ENOCH ! » Philibert tape du pied, à la façon d'un enfant capricieux.
Ce cri a au moins le mérite de faire réagir un peu Enoch. Théo est fier de lui, alors qu'il ne cède pas devant l'avancée menaçante du grand diable.
Mais Enoch se contente de réitérer le geste de son serviteur, en offrant son bras au paladin. Même s'il n'affiche pas l'autorité arrogante de Philibert, le geste d'Enoch dénote une courtoisie glaciale.
Théo avale sa salive. L'épée de pierre, qui repose sur le gisant, est aussi lourde que le paladin lui-même. Mais comme ils se trouvent actuellement dans son rêve, Théo aura peut-être la force de la soulever, et la retourner contre les diables. Même s'il ignore lequel des deux, serait sa cible en priorité…
De toute façon, l'ambition guerrière du paladin meurt dans l'œuf. Sa main moite repose sur le poignet d'Enoch. En un geste que jusque-là, il n'a vu exécuté que par des donzelles. Théo n'a aucune idée de comment sa main s'est retrouvée ici. Lui n'a rien demandé, de ça il en est sûr.
De toute façon, Enoch ne lui laisse pas le temps de se torturer l'esprit. Les deux diables décollent pour le Sabbat. Et ils entrainent un paladin non-consentant, dans leur sillage.
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Partout autour d'eux, des sorcières atterrissent, montées sur des cochons. Les bestiaux n'ont pas d'ailes, mais ça ne les a pas empêchés de voler jusqu'ici. Derrière chaque sorcière, se tient un enfant en croupe. Les cavalières démontent, et les porcs redeviennent ce qu'ils ont toujours été. Un moine, un bourgmestre, un épicier. De pauvres citoyens, arrachés à leur lit pour la nuit. Et forcés à cette cavalcade folle, sous les fesses de jeunes filles hilares et délurées.
L'image qui écœure le plus Théo, est celle des enfants, dorénavant à califourchon sur le dos de ces hommes, qui se tiennent à quatre pattes comme des bêtes. Si les sorcières ont la décence de cacher certaines parties de leur anatomie, les hommes sont nus comme à leur naissance.
Théo admire le comportement stoïque des enfants. Pas de cris, ni de pleurs, tandis que les sorcières les font descendre de leur douteuse monture. Les gosses paraissent tétanisés.
En fait, cela va bien plus loin que ça, comme Théo le découvre. Raides comme du bois, et aussi expressifs, les marmots se laissent plonger dans un monstrueux chaudron. Le récipient bulle tellement, qu'il tressaute sur les pieds fourchus, qui lui servent d'assise.
Théo a mal pour les gosses, qui mijotent là-dedans. À croire que la soupe est froide. Mais Théo bien voit les bulles, et la vapeur. Sans compter le feu infernal, qui rugit sous le chaudron.
Il veut se précipiter, pour extraire les mômes, avant que leur peau ne se détache.
Mais Enoch le ramène brutalement à son côté. Théo relève des yeux effarés sur le diable. Cette fois, Enoch accepte de baisser la tête, et croiser son regard. Théo aurait préféré qu'il s'en abstienne.
Enoch a pris la juste mesure du choc et du dégout, que la cuisson des enfants fait naître chez le paladin. Mais sur le visage du diable, Théo ne lit aucun remord. Il découvre même une farouche revendication.
Le paladin réalise que durant les derniers jours, il s'est laissé endormir par le comportement civilisé du diable, envers lui. Ce Sabbat est un bon rappel de ce qu'Enoch est réellement. Une créature dégénérée, pour qui l'humain est une viande qui se cuisine, au même titre que le bœuf ou le poulet.
Théo se concentre pour ignorer les enfants dans leur bouillon. Ce qui n'est pas trop difficile, si on envisage toutes les stimulations qui existent alentour.
Les démons sont de plus en plus nombreux à atterrir sur la place. La lumière des lampadaires, renforce l'aspect huileux de leur peau. Ils ne s'embarrassent pas des breloques et fanfreluches, qu'en une même circonstance, les humains se seraient flattés d'afficher.
Clairement, certain des invités n'ont pas vu l'eau d'un bain depuis des années. Aucun valet n'est présent pour les servir. Le petit hochement de tête déférent, que les convives adressent à Enoch, est la seule distinction hiérarchique, dont les diables de haut rang semblent bénéficier.
Théo doit bien admette que tous ont l'air de bien s'amuser. Dans l'imaginaire du paladin, orienté par ses lectures religieuses, le Sabbat des sorcières s'apparente à une immense fornication à ciel ouvert. Pourtant, ce qu'il a devant les yeux, ressemble plus à une grande réunion de famille. Par-dessus les têtes cornues, un démon salue un ami, perdu de vue depuis des siècles. Perchés sur d'énormes louches, des diablotins touillent le ragoût. Ils plissent les yeux d'effort, mais aussi dans l'espoir de voir sous le pagne des sorcières. Lesquelles s'échangent des histoires paillardes, qui font rougir Théo jusqu'à la racine des cheveux. Et partout, cela papote, se congratule, s'échange les nouvelles. Parfois mauvaises. Théo entend plusieurs fois son Église mentionnée.
Le flot des gens et de leurs bavardages, devient de plus en plus flou, au point que l'esprit de Théo s'en détache. Il prête plus d'attention au site dans lequel l'assemblée se tient. Et repère enfin les cadavres, pendus aux lampadaires.
Enoch est accaparé par un convive. Théo en profite pour lui glisser des mains. Le diable grogne un avertissement, mais ne lui court pas après.
Si Théo est aussi curieux des cadavres, c'est parce qu'il a reconnu sur eux, la livrée des paladins de la lumière. Lentement, il passe d'un lampadaire à l'autre, et découvre l'exposition macabre. L'une des victimes en particulier, retient son attention. Il s'agit de Flavio, qu'il reconnait à sa risible coupe en brosse. Et heureusement qu'il y a la coupe de cheveux. Car le visage du paladin est tellement tuméfié, que Théo aurait pu le scruter sous le nez, sans le reconnaître.
Théo qui d'ailleurs, commence doucement à paniquer. Il sait enfin où il se trouve. Aujourd'hui encore, sur cette même place, il assistait à l'immolation de plusieurs démons, dans le brasier sacré de la Lumière. Apparemment, la possession de cette place, a changé de main durant la nuit.
Théo est perdu entre les réalités. Il espère vraiment qu'Enoch le force à penser ce cauchemar. Et que ce qu'il voit, suspendu à ces lampadaires, n'est ni le présent, ni le futur.
Un incube chargé d'un plateau, le bouscule. Par réflexe, Théo l'aide à se rétablir. L'incube s'excuse en rigolant, et rajuste sa charge. Sur le plateau, trônent deux têtes monstrueuses de sangliers. Avec un haut-le-cœur, Théo se rappelle du triste secret de leurs logeurs. Il secoue sa tête, comme s'il avait de l'eau dans l'oreille, et s'apprête à questionner l'incube.
Mais Enoch a retrouvé son partenaire volage. Un bras autour de sa taille, il entraine Théo loin de l'incube avenant.
« Tu ne l'as peut-être pas compris, Théo, mais ta vie est en jeu ici. Ne quitte pas mon côté. Et marche, paladin. Marche, même si tu sens que tu pourrais en mourir. Revoir l'aube est à ce prix… »
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Et c'est donc ici, que se termine ce deuxième arc. Pour tout vous dire, j'en prévoyais un troisième. Enoch se rapprochait du paladin. Et les liens entre Théo et lui, étaient révélés à l'église de la Lumière. Ce qui entrainait le procès de Théo. Mais je pense finalement en rester là. J'ai beaucoup aimé écrire cette fiction. Et la partager.
Du coup, je vous dis peut-être à une prochaine fois, et prenez soin de vous !
