"Tu sais Théo…"

" Tu sais Théo…"
Le demi-démon se stoppa brutalement dans sa phrase. Parler était-il vraiment nécessaire ? L'ex-paladin était-il seulement capable d'écouter ce qu'il allait lui dire, ce qu'il avait à lui confesser ? L'interstice de temps qui s'écoulait entre chacune de ses visites était de plus en plus long à chaque fois… et pourtant, même avec tout ce temps, les questions demeuraient quant à elles inchangées, immuables, et la situation prenait éternellement une tournure bien trop sempiternelle à son goût. Mais il s'y accrochait, il fallait qu'il y arrive...
L'instant présent sembla se geler, tandis qu'un torrent de souvenirs commença à se déverser en sa mémoire.

Au fil des images, de la nostalgie et des remords, il se rendit compte à quel point la stabilité de leur rencontre, leur aventure , leur amitié ne tenait vraiment à un rien.
Mais parfois le destin se plaît à tisser des toiles complexes, insolvables, telle une araignée tirant les ficelles de ses huit pattes, pour mieux s'amuser à vous regarder de sa couronne d'yeux à essayer inutilement de vous en sortir.
Une fausse note et tout aurait pu disparaître, s'envoler, sans échappatoire, ni moyen d'être rattrapé, telle cette fumée qui s'envolait de son café chaque matin. Après tout, en tant que fils d'un diable, il savait que l'inquisiteur le considérait comme un individu totalement disparate… Et pourtant il n'avait rien fait quand il avait lâché le démon, et cela s'était reproduit plusieurs fois après les événements du Titan, tous deux le savaient, mais aucun n'avait oser en parler.

Il s'arrêta de penser un instant, se rendant compte qu'il commençait à pleuvoir, des gouttes s'écoulant sur sa chevelure grisâtre. En temps normal, sa première réflexion aurait été de se dire que ce qui en suivrait serait un démentiel orage… mais non, pas cette fois-ci, il imagina plutôt un arc-en-ciel. Surement le fait d'être là, avec lui… Ses lèvres dessinèrent un sourire évanescent, dévoilant ses longues canines… puis aussi rapidement qu'il était sortit de son état d'introspection, il s'y replongea.

Tout se croisait et se joignait dans son esprit, formant une arabesque aussi indémêlable que celle sculptée sur la pièce de marbre qu'il fixait… Il mit plusieurs minutes pour tout remettre en ordre dans sa tête. Et étrangement les mots lui vinrent instinctivement, s'emboîtant l'un après les autres dans son imagination, formant la phrase parfaite qu'il avait toujours rêvé de formuler, de lui offrir. Des larmes lui montèrent aux yeux, et il eut quelques hoquets qu'il préféra laisser sortir avant de se lancer. Il allait pouvoir commencer… mais un main se posa sur son épaule, appartenant à un homme en costard, tenant un parapluie au dessus de sa tête.

" Il commence à pleuvoir Monsieur Lennon. Désirez vous y aller ?
- Je… Et bien… Oui, allons y, je ne suis pas à deux siècles près n'est ce pas ?"

L'inconnu ne répondit rien et se contenta de l'accompagner jusqu'à la voiture garée quelques pas derrière eux, lui ouvrir la portière arrière, et d'aller se placer à la place conducteur.
Il aurait aimé garder sa phrase en mémoire, mais le vrombissement du moteur et le frottement des essuies glaces les lui firent oublier bien trop rapidement. La tête contre la vitre, il se voyait s'éloigner en douceur du portail du cimetière de Castelblanc.

L'arc-en-ciel ne serait pas pour aujourd'hui.