Bonjour ~
Bon bah finalement j'ai craqué, je n'étais pas sûr de faire ce défi deux fois mais bon... voilà qui est fait ! Ce n'est pas vraiment le même ton en tous cas.
Bonne lecture !

Ninlhinn


Entre chien et loup

Les ongles ensanglantés et noircis par les cendres, Balthazar Octavius Barnabé Lennon leva une nouvelle fois sa main dans les airs, traçant dans son sillage une ligne de braises évanescentes qui scintillèrent quelques secondes puis disparurent, et hurla d'une voix à effrayer le diable :

- Reculez ! Eloignez-vous tout de suite ! Obéissez !

Le silence seul lui répondit et ses yeux écarlates rougeoyèrent à nouveau alors que ses canines poussaient démesurément. Le silence et le vide, ses sempiternels compagnons de détresse. La respiration du pyromancien était hachée et rauque, comme si sa gorge avait été brûlée. Il tourna vivement la tête malgré les horribles douleurs que cela lui provoquait et aperçut du mouvement. La lune, pudique, se cachait derrière les nuages pour ne pas voir la scène, aveuglant ainsi tout le monde.

- Je vous ai ordonné de vous ELOIGNER !

Ecartant soudainement ses bras, des arabesques de flammes surgirent du néant de la nuit et se mirent à danser tout autour de lui, formant comme un bouclier sphérique, éclairant la scène. Profitant des interstices entre les rubans ardents, Balthazar observa ses adversaires. Cinq mercenaires, tous l'épée au clair, un symbole d'araignée sur leur tunique cousu en fil d'argent. Il en avait compté six tout à l'heure, lorsqu'ils avaient fondu sur lui entre chien et loup. Depuis, ils le traquaient. Ils avaient traqué le chien, le bon toutou qui savait se contrôler. Celui qui grognait mais ne mordait pas.
Des pas résonnèrent dans le quasi-silence nocturne de la trêve signée par la tempête de flamme qui entourait Balthazar. Là, là était le sixième. Vêtu d'une tunique bleue et d'une cape blanche, il avait un collier en or au cou ainsi qu'un long bâton d'acier au bout duquel brillait un saphir. A sa hanche était également accroché un ceinturon, dont le mage de feu ne comprenait pas vraiment l'utilité puisqu'il ne semblait pas porter de sacoche d'ingrédients. Il avait deux grands yeux sombres et profonds comme des tasses de café et avait un sourire malicieux au visage. Les soldats s'écartèrent pour le laisser s'approcher de celui qu'ils traquaient.

- Allons cher Octavius... arrêtez ce manège stérile. Vous savez qu'il ne vous mènera à rien. Tout cela n'est plus vraiment de votre âge. Vos amis vous attendent.

Des reflets disparates se glissaient dans les yeux du demi-diable alors que les rubans de flamme donnaient à sa chevelure grisonnante une teinte orangée. Ses mains ridées et déchirées par le temps se tendirent immédiatement vers l'autre mage.

- Un pas de plus et je vous carbonise, vous et vos maudites araignées.
- Allons, allons, nous ne sommes pas obligés d'en venir jusque là. Vous vous tenez en trop haute estime, seigneur Lennon. Vous êtes vieux, il ne suffira que d'une bise pour vous mettre à genoux et d'une caresse pour vous briser la nuque.

Le pyromancien ricana à ces mots. L'orbe de flamme dans lequel il s'était enfermé semblait être la seule source de lumière à plusieurs kilomètres à la ronde. Mais surtout, il s'y était lui-même enfermé. Il avait seul créé les barreaux de sa cage. Son dos heurta soudainement un arbre. Il ne s'en était pas rendu compte mais, petit à petit, il avait reculé. Un pas après l'autre. Il s'était confiné dans la lumière de sa jeunesse, dans la brillance de son art magique, dans la quintessence de ce qu'il pouvait produire.

- La même lumière ne brille pas sur des âges différents, Elfin. La vieillesse, déjà toute relative pour moi, est pour un mage une bénédiction. Tu n'as que la fougue de ta jeunesse, une lumière éclatante mais brève et incertaine, incontrôlable.

Il cracha aux pieds de son adversaire, dont le regard tourbillonnant s'était empli de colère.

- Tu n'as que ça, ça et ta babiole magique pour compenser ton impuissance. Sans cette babiole, tu n'es qu'un fétu de paille.
- Peut-être, mais avec elle je suis le loup. Et tu n'es qu'un chiot emprisonné dans le passé. Il faut voir dans l'avenir, Octavius ! L'avenir seul importe, et ce eût-il fallu carboniser le monde et le voir renaître de ses cendres !

Elfin s'était reculé et, dans la paume de sa main gauche, façonnait lentement un tourbillon de gel.

- PAS QUESTION !

Un des rubans de flamme se désolidarisa des autres, siffla et vint claquer contre le poignet du mage, qui serra les dents et parvint à maintenir son sort. Soudainement, il leva sa main malgré les flammes et le pendentif brilla. Puis un cercueil de glace se forma autour du pyromancien et toutes les feuilles autour gelèrent. Les flammes continuaient de danser sous la glace mais, pour lui, ce n'était encore que ténèbres et silence. Ténèbres des rubans qui effleuraient son corps et brûlaient ses yeux, ténèbres d'une jeunesse non passée, silence d'une rage éteinte, silence d'un démon qui ne rugit plus depuis longtemps.

Alors que les mercenaires se déployaient tout autour, les rubans se mirent à vibrer de plus en plus fort, jusqu'à ce que le tombeau de glace brille trop pour être regardé, puis il exlosa en un arc-en-ciel nocturne qui dura à peine le temps d'un battement de coeur.

Ténèbres et silence. C'était tout ce qu'il lui avait fallu. Un battement de coeur entre chien et loup pour fuir, un battement de coeur dans es ténèbres et le silence pour devenir loup. Un battement de coeur.
Aussitôt, une boule de feu avait jailli des ténèbres qui s'étaient reformées autour du mage pour aller engloutir l'un des soldats, mettant immédiatement fin à sa vie, pendant qu'un autre s'affalait, un flot de sang jaillissant de sa gorge tranchée.

Un simple battement de coeur, une simple fraction de seconde où la jeunesse se libéra et où l'aurore fit place au crépuscule. Plus de magie spectaculaire. Juste de la destruction.

Les trois mercenaires cherchaient vers où pointer leur épée quand un fouet ardent en saisit un par la jambe et le fit tomber avant de le ruer de coups. S'en suivit un tourbillon de flammes qui semblaient naître de l'essence même des ténèbres. En son centre, le visage de Balthazar était presque méconnaissable tant ses traits étaient déformés par la fureur. Une langue de flamme happa un des mercenaires et le calcina de l'intérieur, laissant tomber sur le sol recouvert de givre une coquille vide. L'autre prit la fuite. Le demi-diable se retourna alors vers Elfin, qui semblait étrangement serein.

- Alors, sombre idiot ? Toujours prêt à croire que je suis trop vieux pour tous vous massacrer ? Mais un peu plus important... es-tu prêt à reculer maintenant ? Es-tu prêt à reculer, que je transperce ton corps alors que tu prends la fuite et que je piétine ta babiole inutile. Vous ne voyez rien dans la nuit. Moi... moi j'ai mes flammes. Elles brillent de partut. Je n'ai qu'à leur demander, et elles font flamber toute cette forêt.

Il ne ressemblait que peu à un humain et sa peau s'était tant et si bien recouverte d'écaille qu'on aurait dit un dragon. Il avançait lentement vers Elfin, les flammes prêtes à virevolter et exécuter ce mage impudent. Il ne sentit pas le coup venir.
Sèchement, Elfin avait relevé sa main droite et appuyé trois fois à la suite sur la détente. Un nuage de fumée était venu nimber le bout du canon de son pistolet. Balthazar s'était écroulé dans l'herbe, les mains sur la poitrine, gémissant de douleur. Elfin renifla d'un air satisfait et s'approcha du mage alors que la Lune montrait enfin le bout de son nez, une fois l'affrontement fini. Les cheveux gris de Balthazar devinrent comme argentés sous cette lumière et, lorsqu'Elfin s'assit à côté de lui avec un sourire narquois aux lèvres, ils avaient pris la teinte de la cendre. Il ne s'attendait pas à ce que le demi-diable se jette sur son épaule pour lui murmurer tout doucement à l'oreille :

- Entre chien et loup, il n'y a presque rien. Mais donnez seulement une occasion aux nuages de cacher la lumière, donnez seulement au chien une occasion de sauver sa meute, un battement de coeur dans les ténèbres, et il vous sautera à la gorge.

Elfin mourut sur le coup quand Balthazar lui planta les griffes dans les yeux et généra une lance de flamme là où se trouvait son coeur.