Dans un monde plein d'araignées que parcourent des aventuriers, il est logique que ces deux finissent par se croiser.

Mais notre héros n'est pour l'instant aucune de ces deux choses. Aventurier il sera peut-être, et araignée... disons que personne n'est à l'abri d'un échec critique. Jamais.

Non, notre héros n'est même pas un héros. C'est un petit garçon, avec des joues encore rondes et des yeux tantôt couleur sang, tantôt couleur café selon comment ils sont éclairés.

"Balthazar!" crie au loin une voix féminine, une voix douce comme du miel sur la langue, qui fait se sentir comme dans un cocon sous un arc-en-ciel.

Le garçon tourne la tête vers la voix, abandonnant ce qu'il inspectait dans un interstice entre des rochers. Ses genoux sont verts d'herbe, la même herbe qui s'étend perte de vue parfois piquée de fleurs sauvages aux couleurs évanescentes et ses cheveux châtain sont emmêlés par le vent . Il court vers la voix, son estomac se mettant à gargouiller quand il sent l'odeur de la viande en train de griller et du pain sur le rebord de la fenêtre.

"Tes chaussures!" s'exclame la voix alors qu'il pose un pied sur le seuil de la porte.

"Oui maman" répond le garçon en enlevant les-dites chaussures pleines des sempiternelles boue et brindilles.

Sa mère apparaît derrière une porte, en train d'essuyer ses mains pourtant propres sur son tablier effiloché. Elle s'approche de lui et se baisse pour l'entourer de ses bras chauds.

"Mais tu es gelé! Lave toi les mains et va te mettre près du feu, espèce de petit diable de mon cœur" dit-elle de sa voix aimante en frottant sa joue contre celle son fils pour le réchauffer. "Dépêche-toi, le dîner va refroidir sinon."

Elle se tourne vers la fenêtre pour récupérer le pain et le poser sur la table bancale, pièce étrangement cohérente dans le puzzle disparate qu'est le mobilier de cette maison.

Balthazar va vers un seau plein d'eau posé dans un coin et se lave consciencieusement les mains comme indiqué par sa mère. Elle va vérifier de toute façon, le temps perdu à les relaver serait du temps en plus avec un estomac criant famine. Une fois ceci fait, il s'assied sur le sol devant le feu ronflant dans la cheminée, sa chaleur faisant fondre les picotements laissés par le vent de la fin d'après-midi.

Bercé par le bruit de sa mère s'affairant derrière lui, son regard se plonge dans les arabesques rouges et orangées des flammes devant lui. Le froid est totalement oublié. Si la voix de sa mère est le confort d'une maison, celle des flammes est la paix de l'acceptation. C'est comme si les figures furtives dans les flammes étaient autant de ses reflets. Où commence Balthazar Octavius Barnabé et où s'arrête le feu? Difficile à dire.

Soudain, Balthazar est arraché aux flammes. L'espace d'un instant, c'est comme s'il naissait à nouveau, passant d'une chaleur sécurisante à un monde froid et inconnu. Mais en entendant les cris paniqués de sa mère, il sort de l'étrange transe dans laquelle il avait glissé sans s'en rendre compte : sa manche est en feu, ainsi que le fauteuil en bois qui était près de l'âtre. Sa mère apporte le seau dans lequel il s'est lavé les mains un peu plus tôt et il plonge son bras dedans, éteignant les flammes. Elle jette ensuite le reste de l'eau sur le fauteuil, étouffant la plupart des flammes, et bat le reste avec son tablier jusqu'à ce qu'il ne reste que des marques carbonisées sur la pauvre pièce de mobilier.

Les yeux de Balthazar se remplissent de larmes et il se jette dans les bras de sa mère en sanglotant.

"Pardon maman, je suis désolé, je voulais pas recommencer, j'ai pas fait exprès...

- Shhhh mon trésor, je sais, tu n'y es pour rien, dit sa mère en lui caressant la tête. Le fauteuil n'était pas confortable de toute façon."

Plusieurs minutes s'écoulent, l'odeur de brûlé planant lourdement. Le garçon blotti dans les bras de sa mère se calme peu à peu. Les autres meubles de la pièce ont des marques de brûlure, preuve que l'incident n'est pas une nouveauté.

Entouré de l'odeur de sa maman, les joues encore humides de larmes, le jeune Balthazar fait le premier pas vers sa destinée. Quand il sera grand, il sera un aventurier. Il sera assez fort pour jouer avec le feu et ils feront de grandes choses ensemble, et plus jamais sa maman n'aura à avoir peur pour lui.

Dans un coin poussiéreux du plafond, une araignée tisse sa toile. Elle a suivi le garçon quand il est parti de devant les rochers où elle était, et elle est très contente de cette décision, il fait beaucoup trop froid dehors pour les petites tisseuses comme elle.