- Les Aventuriers sont des scélérats. La lie de notre société. Mais ils sont aussi démesurément doués, dangereux et imprévisibles. Ce sont vos ennemis ! Vous, en revanche, vous n'êtes pas comme ces déchets. Vous avez en vous le potentiel et le pouvoir de marquer notre époque. Nous ferons de vous des...
Armes. Des assassins.
- ... des êtres de valeurs, des soldats qui protégeront la vérité et la cohérence de notre monde. Nous vous formerons. Nous vous élèverons, comme nous avons élevé tant d'autres héros depuis les fondations même des grands Royaumes. Pas seulement Kirov. Nous œuvrons pour le Bien Suprême à travers tout le Cratère et ce depuis des siècles.
Il avait du mal à se concentrer sur l'instructeur aux cheveux grisonnants qui leur faisait face. L'homme répétait sa leçon avec force et conviction. Parfois, il marquait une pause et s'arrêtait pour les écraser de son sempiternel air bourru et du poids de ses attentes envers eux. Lourd fardeau pour le ramassis de morveux qu'il avait sorti de la rue. On leur avait raconté à de nombreuses reprises la vie à laquelle ils avaient pu échapper grâce à la bienveillance de la confrérie et bien qu'il ait été trop jeune pour cela, Mani avait parfois l'impression d'en avoir de vagues souvenirs. Mais cette vie misérable lui paraissait presque avoir été celle de quelqu'un d'autre.
-N'oubliez pas de Qui provient le sang qui coule dans vos veines à tous. Vous êtes frères. N'oubliez pas votre Lignée.
-Mani ! Tu le bois ce café ou je m'en charge à ta place? s'exclama Ilya en commençant déjà à s'approprier le petit pain aux herbes de l'elfe.
Celui-ci écarquilla légèrement les yeux. Il y a seulement quelques instants, il se trouvait dans la cour d'entraînement. Il essayait de ne pas décrocher du discours de l'instructeur, il sentait le soleil brûlant sur sa peau, l'odeur des chevaux dans les box derrière lui et... et c'était réel. Tangible. Alors, comment avait-il pu se retrouver attablé avec Ilya dans la salle qui leur servait de réfectoire? L'elfe essayait de relier les événements mais progressivement le bruit des couverts et des conversations remplaçait celui de la voix puissante de leur Maître d'Armes. Tout n'était plus qu'un ensemble d'impressions évanescentes rejetées loin de sa mémoire par le sourire et les yeux verts malicieux d'Ilya.
-Tu devrais dormir plus. Ça t'éviterait de faire une tête pareille dès le matin !
-Ilya, tu ne devrais pas être là...
-Qu'est-ce que tu racontes encore? Bois ton fichu café au lieu de finir ta nuit au milieu du petit-déjeuner.
L'elfe faillit dire quelque chose. Il se ravisa et bût quelques gorgées du liquide chaud et sucré. Pourquoi avait-il l'impression d'oublier quelque chose de capital? Une chose si fondamentale qu'elle lui laissait comme un goût horriblement amer dans la bouche. Une chose qui le faisait se sentir misérable et abjecte.
-Tu ne peux pas être ici. Tu étais morte. Je t'ai...
-Tuée?
Une amertume âcre qui le révulsait. Il sentit des suées froides coulées le long de ses joues. Un froid insidieux remonta le long de ses veines, prenant possession peu à peu de chaque parcelle de son corps avec une affreuse lenteur. Il voulu se lever. Il tomba sans douceur sur le sol. Il voulu crier. Seule une faible supplique pu sortir de sa gorge.
-C'est faux ! Tu ne peux pas me dire ça !
Ses mains griffaient le parquet alors qu'il rampait hors de la portée d'Ilya. Il fuyait ce fantôme aux yeux verts rieurs et doux. Ses mouvements désordonnés vers l'arrière auraient déjà dû lui permettre d'atteindre la fenêtre qui donnait sur la cour. Il risqua un coup d'œil derrière lui. Son échappatoire était effroyablement loin. Comme si on avait distendu la pièce et que toute fuite était vaine. Il sentit de longs cheveux frôler sa nuque.
Elle était penchée sur lui, méconnaissable. Seuls ses yeux verts avaient échappé à la violence qui s'était déchaînée sur elle. Ce regard si clair et si beau le fixait au milieu du sang et de la chaire arrachée. Mani aurait voulu détourner la tête mais il ne pouvait pas quitter ces prunelles accusatrices. Il ferma les yeux aussi fort qu'il le pouvait, mais l'éclat du regard d'Ilya le poursuivait derrière ses paupières closes. Sa vision se brouillait de plus en plus et un arc-en-ciel de flash lumineux lui brûla la rétine. Loin, enfin il lui sembla que cela lui parvenait de très loin, il entendait encore sa voix.
-Tu t'es enfui sans moi. Tu m'as laissée, tu m'as abandonnée ! C'est comme si tu avais tenu toi-même le couteau.
xOx
Mani le Double se réveilla en sursaut couvert de sueur. Depuis qu'ils avaient laissé Fort Tigre derrière eux et étaient partis pour la Tour des Mages, il faisait des cauchemars qui le laissaient essoufflé en plein milieu de la nuit. Le pire étant qu'il ne réussissait pas à recoller les morceaux disparates et embrouillés qui lui restaient de ces rêves. Il en ressortait toujours avec un mélange d'émotions qu'il avait bien du mal à analyser. Mais elles le surprenaient par leurs forces. Elles lui faisaient même peur. L'elfe se leva doucement, il ne voulait pas réveiller ses compagnons. Il contourna les corps endormis du nain et du demi-diable.
Mani progressa sans bruit jusqu'à la rivière toute proche du campement. Il s'y rafraîchissait le visage quand il entendit un craquement derrière lui. Suivit du chuintement de ses machettes sortant de leurs fourreaux... pour s'immobiliser devant un Shin un peu gêné. Evidemment qu'il allait tomber sur lui puisque c'était son tour de garde. Son esprit endormi n'avait pas fait le lien. Il était bien trop distrait par ses sombres pensées qui restaient juste à la lisière de sa conscience. Sans parler de l'étrange sensation qui avait serré sa poitrine quand il avait jeté un oeil à Grunlek et Balthazar.
Il ne voulait pas être leur ennemi.
Voilà ce qu'il s'était dit. Mais évidemment qu'il n'était pas leur ennemi ! Comment avait-il pu penser le contraire? Il devait être vraiment mal réveillé !
-Ça va, Mani?
-Juste besoin d'un peu de fraîcheur. Désolé pour ça, dit-il en rengainant ses lames. Tu m'as surpris.
Shin ne posa pas plus de questions sur son sommeil difficile. Il s'était déjà fait l'effet d'un voyeur observant dans l'interstice entre deux battants de porte en épiant l'elfe, pas la peine d'être encore plus indiscret. D'ailleurs, l'archer devait admettre qu'il avait eu du mal à reconnaître son amant. Son expression hagarde lui avait donné l'impression de voir un étranger. Shin n'était pas sûr de vouloir savoir ce qui en était la cause. C'était peut-être égoïste et lâche mais il voulait juste profiter de cette intimité imprévue avec Mani. Difficile d'être tranquille quand on voyage en groupe.
-Te rafraîchir? J'ai bien une technique...
Shin l'embrassa. Ses lèvres gelées se pressaient contre celles de l'elfe qui s'ouvrirent en réponse. Il avait besoin de se raccrocher à lui, de le sentir là, fort et vivant entre ses bras. Mani se plaqua contre lui alors que les mains tout aussi froides du demi-élémentaires exploraient son dos. Un frisson le parcouru.
L'une des mains de Shin descendait dangereusement alors que l'autre remontait, effleurant une épaule, dessinant la courbe du cou puis celle de la mâchoire. L'archer prenait son temps en caressant la joue de l'elfe, traçant des arabesques sensuels. Il lui passa la main dans les cheveux pour le tirer en arrière et approfondir leurs baisers. Seulement voilà oui mais non.
Une araignée, la dernière des petites recrues venimeuses de Mani, n'apprécia pas beaucoup cette intrusion. Parce que c'est quand même les cheveux de son soyeux maître qu'il tripote ce malotru bleu. En plus, il faut la comprendre. C'est la petite nouvelle, alors elle fait un peu de zèle pour bien s'assurer une place dans le cœur de son elfe. Ça passe par planter ses griffes dans la main de Shin. Très profondément.
L'araignée se retrouva à faire un vol plané à travers la forêt quand Shin s'en débarrassa en criant.
-Aaaah ! Ne fais pas de mal à mes araignées!
-Il faut que t'arrête avec ça Mani ! C'est dégueulasse !
