Chapitre 1: Délivrance
De temps à autre, des fragments de souvenirs lui revenaient lors de ses rêves. Elle apercevait des visages et des lieux qu'elle était incapable de reconnaître, alors qu'ils avaient probablement été des éléments importants de sa vie. Ces songes lui faisaient parfois plus de mal que de bien; lui rappelant que sa vie ne s'était pas toujours résumé à cette pièce glauque et morne. Ces fragments étaient cependant flous et présentaient parfois des événements sans suite chronologique; elle ne les comprenait pas toujours, si bien qu'elle en venait parfois à penser qu'elle rêvait en réalité de la vie de quelqu'un d'autre. Elle ne s'en souvenait pas à proprement parler, alors il n'était pas impossible que cela ne soit encore que sa folie qui lui jouait des tours. Les choses qu'elle voyait étaient souvent des événements survenus lors de l'enfance; rien d'assez proche pour pouvoir l'aider à se souvenir de la raison de son enfermement.
Pourquoi était-elle là, à se laisser mourir à petit feu dans cet endroit exigu? Qu'avait-elle bien pu faire? …
Elle avait médité sur la question depuis longtemps, mais son âme brisée n'en avait plus aucun souvenir. Ce qui faisait, de la même façon, émerger une autre question: Son amnésie était-elle volontaire ou simple conséquence d'événements? Ces deux interrogations étaient liées, d'une certaine manière.
La jeune femme soupira et se retourna pour se retrouver dos au sol. Elle leva le bras droit vers le haut, paume ouverte, comme pour attraper ce ciel qu'elle ne voyait plus. Elle ne souhaitait pas s'éteindre ainsi, dans l'ignorance de sa propre identité. Mais que pouvait-elle faire? Rien. Elle ne pouvait qu'attendre et se résigner. Elle savait qu'espérer était vain, elle avait d'ailleurs fait taire ses sentiments depuis longtemps. Cependant, parfois, elle ne pouvait s'empêcher d'être envahie par une mélancolie profonde et inexplicable. Ce vide en elle la faisait souffrir. Elle souhaitait revoir le ciel si coloré qu'elle voyait dans ses rêves; sentir la chaleur du soleil sur sa peau; retrouver les sensations du contact physique...
~ "J'aimerai tant… Vivre une dernière fois…" ~
Comme si son voeu avait été exaucé par sa simple pensée, elle ressentit une impression nouvelle. Elle sentit un étrange liquide, qui perlait désormais sur ses joues.
~"Uh?"~
Elle porta sa main sur son visage, et reconnu la sensation avec surprise.
~"De la pluie… Tombe de mes yeux… Haha..."~
La pluie dans ses yeux se fit de plus en plus forte, jusqu'à ce qu'elle réalise que ce n'était pas des gouttes de pluie, mais des larmes. Comment avait-elle pu aller jusqu'à oublier cela? Elle se rappelait de leur goût salé, qui survenait lorsqu'elle était triste. Triste? Elle? Elle était persuadée que tous ses sentiments avaient disparu. Peut-être alors lui restait-il encore un peu d'humanité; son âme pouvait encore être réparée.
La jeune femme sourit pour la première fois depuis longtemps, et porta ses mains sur sa poitrine. Elle entendait son coeur battre, en totale harmonie avec le rythme des gouttes de pluie qui s'écoulaient du plafond. Elle resta un bon moment à écouter le son de la vie, puis finit par se rendormir, apaisée.
Cette nuit là -bien qu'elle n'ait aucune idée de s'il faisait nuit ou jour-, la jeune prisonnière ne fit pas de rêve. Elle ouvrit doucement les paupières, et constata que le changement qu'elle avait ressenti la veille était encore là. Bien qu'elle soit encore totalement désorientée psychologiquement et que ses souvenirs n'étaient qu'un ramassis de fragments indéchiffrables, elle pouvait de nouveau ressentir les choses. La tristesse, la nostalgie... L'espoir. C'était peu, mais suffisant pour lui redonner le goût de vivre. Elle espérait que le reste lui reviendrait peu à peu, et que le mystère de sa vie finirait pas se résoudre. Il lui avait fallu des années, sans doute, pour récupérer ces quelques précieuses sensations; elle ne pouvait pas se permettre d'attendre de nouveau aussi longtemps afin d'obtenir le reste. L'espoir qui naissait en elle lui donnait une forme d'assurance et réveilla sa détermination endormie.
La demoiselle commença par essayer de se lever, ce qui lui demandait un effort musculaire considérable, au vu de son état physique lamentable. Il lui fallut beaucoup de temps pour se lever; et encore plus pour arriver à rester debout et à faire quelques pas. Chaque jour, elle s'y attelait, en faisant de légers progrès.
Lorsqu'elle y parvint enfin, elle avança jusqu'à toucher les barreaux de sa cellule. C'est là qu'elle retrouva de nouveau un autre sentiment; la satisfaction. Fière, elle fit glisser ses longs doigts écorchés le long des barreaux, cherchant un moyen de les ouvrir. Evidemment, elle ne trouva rien; l'ancienne elle se serait déjà enfuie si cela avait été aussi facile, et ne l'aurait pas laissé moisir ici. Elle choisit alors de se concentrer sur ce qu'elle pouvait éventuellement voir de l'autre côté. Après tout, elle n'avait pas le souvenir d'avoir déjà vu autre chose de ses propres yeux que l'intérieur de sa cellule. A présent, un nouveau champ de vision lui était proposé. Quoique très sombre, la jeune fille pu y distinguer quelque chose. Il s'agissait d'un long couloir, dont le sol, mur et plafond étaient semblables à l'intérieur de sa prison. Rien qui pouvait l'aider en quoi que ce soit, malheureusement.
De nouveau attristée, elle commença à détourner les yeux lorsqu'elle aperçut quelque chose qu'elle n'avait pas remarqué auparavant, sur sa gauche. Une silhouette était assise juste à côté de sa cellule, contre le mur. Il se fondait presque dans le décor, et sa vision brouillée étant ce qu'elle était, cela ne la surprit pas de ne pas l'avoir remarqué avant. Elle décida de tenter de le réveiller, car l'inconnu semblait endormi. Ne pouvant toujours pas prononcer un seul son, elle frappa les barreaux de ses poings; un son métallique en sortit, mais l'inconnu ne montra encore aucune réaction. Au bout de quelques minutes, elle essaya de passer ses mains à travers les barreaux, le plus loin possible afin d'attraper le bras du dormeur à sa gauche. Elle dut se coller contre les barres métalliques et forcer un peu trop que nécessaire sur son bras, mais elle finit par réussir à attraper ce qui lui semblait être un doigt. La demoiselle tira de toute ses forces et réussit finalement à le ramener vers elle, juste en face des barreaux. Elle put alors l'examiner de plus près.
Malgré le manque de luminosité, elle put le détailler dans les grandes lignes. Il s'agissait d'un homme, aux cheveux bruns et en uniforme militaire. Sa peau était plus que pâle, presque blanche. Elle effleura son visage, puis sentit une chose visqueuse. Elle retira sa main presque immédiatement. Etrangement, cela ne lui avait rien fait; après tout ce temps passé seule, elle s'était imaginé que le contact physique la ferait réagir et lui rappellerait des souvenirs, mais il n'y avait rien eu de tel. La peau de l'homme était glacée, et c'est lorsqu'elle remarqua les deux petites traces rouges au bas de son cou que la jeune prisonnière réalisa avec stupeur qu'il n'était pas en train de dormir. Le soldat était mort, vidé de son sang par un vampire; et depuis longtemps. Le corps semblait déjà être en état de décomposition. L'odeur qui s'en échappait était nauséabonde, bien sûr, mais elle se mêlait avec celle de sa cellule si bien que cela lui avait paru normal. Qui était cet homme? Pourquoi est-il mort? Et surtout, depuis combien de temps? Il lui semblait… familier, mais elle ignorait encore pourquoi. Il était, lui aussi, une part de l'énigme de sa mémoire.
La vue de ce cadavre était affreuse, mais la demoiselle se devait d'avancer. Elle le tira vers elle et tendit le bras pour le fouiller, bien que rebutée par la chair en état de putréfaction presque avancée. Et là, elle trouva littéralement la clef de sa liberté. Elle la fixa quelques minutes, comme si elle avait peur de la briser et de perdre son dernier espoir, puis l'enfonça dans la serrure à l'aveuglette, prenant bien soin à ne pas la faire tomber. Après quelques essais infructueux, elle entendit le ''clic'' annonçant sa délivrance. Tremblante, elle poussa violemment la porte et le cadavre avec; puis s'élança à travers le long couloir.
Tout son corps lui faisait mal, chaque pas de plus était une torture. Mais, ayant le pressentiment que le temps lui était compté, sa liberté pouvant lui filer entre les doigts, elle ne s'arrêta pas avant de trouver la sortie. La demoiselle la trouva d'ailleurs plus tôt que prévu; elle se tenait devant une grande porte semi-ouverte qui semblait ne pas avoir été utilisée depuis longtemps. En fait, l'endroit semblait abandonné.
Le filet de lumière qui passait par le petit écart de la porte lui donna la détermination nécessaire de rejoindre le monde extérieur et de quitter définitivement cet endroit. Elle poussa la porte avec précaution, et avança en direction de la lumière. Tout d'abord aveuglée par le soleil qu'elle n'avait pas vu depuis longtemps, elle ferma les yeux un instant puis les rouvrit doucement.
Elle n'en crut pas ses yeux. Elle eut l'impression de se réveiller enfin d'un long cauchemar qui avait duré presque toute sa vie. Tout était si coloré, si beau, si parfait; cela contrastait tellement avec la monochromie de sa cellule… Le ciel était encore plus beau que dans ses rêves; d'un bleu éclatant qui s'étalait sur tout un nuancier, virant presque au violet à l'horizon. Elle sentait la chaleur du soleil et ses rayons picoter sur sa peau, la caresse agréable d'une brise légère et, par-dessus tout, elle entendait la nature. Cela n'avait rien à voir avec la musique de la pluie. Le chant du vent, le son du bruissement des arbres dont les feuilles se balançaient doucement, et le bourdonnement joyeux de quelques insectes se mêlaient à sa respiration et aux battements de son coeur, ravissant ses oreilles. Une douce et unique symphonie s'offrait à elle, et elle aurait pu rester à l'écouter pendant une éternité sans aucun regret si son conte de fée ne s'était pas évanoui sous ses yeux.
Un cri strident venait de rompre l'état de transe dans lequel elle s'était plongée. Sans vraiment réfléchir, elle se dirigea vers sa provenance.
Ce qu'elle eut alors devant les yeux la ramena à la cruelle réalité. Une enfant d'à peine 6 ans était effondrée au sol, dans une mare de sang frais. En face d'elle, un monstre se tenait, faisant au moins 9 fois sa taille. Un cavalier de l'apocalypse. Les monstres qui terrorisaient et tuaient les humains qui avaient le malheur de s'aventurer hors des villes protégées.
Le monde dans lequel elle vivait était peut-être bien sa seconde prison. Pour l'instant, elle ne savait pas laquelle des deux était la pire. Chaque jour, un innocent mourait, de la main d'un de ces monstres ou de celle d'un vampire. L'humanité était en voie d'extinction. Cela, la jeune fille ne l'avait jamais oublié, même dans ses pires moments de folie.
Non loin de l'enfant, elle aperçut une seconde silhouette. Un garçon, qui semblait légèrement plus âgé que l'autre. Il était en train de pleurer et de trembler, et fixait le cavalier de l'apocalypse. Il ne tentait même pas de fuir et semblait tout simplement paralysé par la peur. Instinctivement, la jeune fille quitta sa cachette se rua vers lui et lui prit la main. Elle avait peut être échoué à sauver la fille, mais elle pouvait toujours aider celui-là. Il la regarda, étonné; elle n'y fit guère attention et lui tira le bras, lui faisant signe de courir avec elle. Il hocha la tête, confus, et le cavalier de l'apocalypse ne tarda pas à nous poursuivre.
Largement avantagé, il ne lui fallut pas plus de quelques secondes pour leur bloquer la route. Elle serra fermement la main de l'inconnu, qui pleurait de plus belle.
- "J-je… Je ne veux pas mourir…. Pitié…"
Toujours dans l'incapacité de lui répondre, la demoiselle se contenta de lui sourire, en espérant lui donner du courage. Tout n'était pas encore perdu. Elle pouvait encore tenter de faire diversion en espérant qu'il soit assez intelligent pour s'enfuir. La jeune fille lui lâcha la main brusquement et s'élança vers le monstre. Elle tenta de grimper sur un de ses membres touchant le sol. Le monstre se concentra alors sur elle et bougea violemment, ce qui la fit inévitablement lâcher sa prise. Elle tomba au sol et roula sur le côté en tentant d'éviter de se faire écraser. Ses membres recommençaient à lui faire mal, et ce n'était pas vraiment le bon moment. Au moins, son ennemi était focalisé sur elle. Elle jeta un coup d'oeil à l'endroit où elle avait laissé le jeune garçon pour constater qu'il n'y était plus. Il avait saisi l'occasion pour s'enfuir, et elle fut soulagée de voir que son acte n'avait pas été vain. Etendue au sol, elle était à la merci du cavalier. Elle ne chercha pas à se relever. Elle n'avait strictement aucune chance. Bien. Elle ferma les yeux et attendit le coup de grâce. Elle attendait, après tout, la mort depuis longtemps; et pouvoir se sacrifier en échange de la vie d'un innocent était plus que ce qu'elle avait jamais pu espérer.
Mais la faucheuse ne toqua pas à sa porte ce jour là.
La créature agissait étrangement lentement; la demoiselle se décida à rouvrir les yeux lorsqu'elle entendit un choc sourd à côté d'elle.
C'était la tête du cavalier de l'apocalypse, qui venait de tomber à sa droite. Elle releva les yeux, pour apercevoir, sur le haut du corps de la créature, une femme en robe blanche et noire, aux cheveux violets qui lui tombaient aux épaules. Armée d'une épée, elle semblait être celle qui venait de la débarrasser de son opposant. En une fraction de seconde, elle apparut à côté d'elle.
- "Coucouuu, petit bétail! ~ Puisque je t'ai sauvé la vie, tu me laisseras bien boire ton sang, dis?"
Elle n'eut pas le temps de réagir que le vampire la plaqua au sol et planta ses crocs dans sa gorge.
Une immense douleur s'ajouta à celle qui parcourait déjà son corps mutilé par son enfermement. Elle sentait son énergie vitale la quitter peu à peu, des points noirs commencèrent à danser devant ses yeux.
Enfin, elle finit par perdre conscience. La dernière chose qu'elle vit fut les yeux rouges sang de sa prédatrice, rivés sur sa carotide.
