Yuri était en train de patiner sous l'oeil attentif de Lilia. Il enchaînait aisément tous ses sauts, ses mèches dorées tournoyant au rythme de ses mouvements. Il était magnifique. Il entama sa dernière série de pas lorsque la sonnerie de son portable retentit. Il n'y prêta pas attention et continua la danse gracieuse qu'il avait entamé sous les yeux admiratifs de celle qui avait fait de lui une prima. Lorsqu'il acheva sa chorégraphie, il se dirigea directement vers les gradins et attrapa son téléphone. Un appel manqué de Viktor. Il s'apprêtait à reposer son portable lorsque celui-ci se remit à sonner. Le tigre décida finalement de décrocher, agacé.

"- Yurio ?

- Nan nan tiens c'est Yakov ! Qui tu veux que se soit, le vieux ? Il avait répondu d'une voix irritée.

- Tu es à la patinoire ?

- Ouais et si c'est pour venir me déranger, toi et ton Katsudon, vous pouvez rester chez vous, merci bien !

- Yurio. Il faut que je te parle. C'est... important. Le ton qu'il avait employé n'était pas habituel.

- Qu'est-ce qui se passe ?

- Je préfère venir te voir si ça ne te dérange pas.

- Maintenant que tu m'as appelé, crache le morceau !

- Je t'en parlerai quand on sera là, avec Yuuri, lui répondit nerveusement le gris.

- Si tu veux. Il décida de ne pas insister. Au fait, vous avez parlé à mon grand-père ?

- Lui parler..? Viktor sentit une boule se former dans sa gorge.

- Pour les vacances au Japon, imbécile ! Il est d'accord ?

- Yurio...

- Il a dit oui, hein ?

- Yurio... On n'a pas pu lui demander...

- Te fous pas de moi, tu vas pas me dire que vous étiez trop occupés pour lui demander quand même ! Tch.

- Non, ce n'est pas ça...

- Au fait, il va bien ? Je sais qu'il est pas vraiment en forme en ce moment mais je passe mon temps à m'entraîner... Je m'en veux un peu de le laisser seul. Le silence qui lui répondit l'inquiéta immédiatement. C'est de lui que tu veux me parler..?

- Oui. La machine était lancée et il ne pouvait plus revenir en arrière.

- Il s'est passé quelque chose..? Le coeur du tigre se serra sous la peur qui venait de l'envahir.

- Yurio... Je... Je suis désolé...

- Désolé ? Mais de..."

Yurio s'interrompit, il ne comprenait pas. Cette conversation commençait à l'embrouiller sérieusement. Qu'est-ce que Viktor voulait lui dire à la fin ? Il voulait lui parler de son grand-père... il s'excusait... Son coeur se mit à accélérer dangereusement. Quand il crût comprendre ce que son ami tentait de lui dire, son corps s'immobilisa.

"- Ton grand-père... Il ne voulait pas lui dire une telle chose.

- Vitya... Est-ce que Grand-père va bien ?

- Yuri... il est mort."

Yuri se réveilla en sursaut. Ses cheveux collaient à sa peau tandis que ses doigts agrippaient les draps fins qui recouvraient son corps en nage. Il n'aurait su dire s'il avait fait un cauchemar ou si c'étaient ses souvenirs qui l'avaient poursuivi jusque dans son sommeil. Il ne savait même pas où il était. Il savait seulement qu'il avait mal et qu'il ne voulait plus fermer les paupières.
Lorsqu'il reprit pleinement conscience, il se rappela douloureusement les événements de la veille. L'appel de Viktor, la maison, sa peine, la plage... la colère qui l'habitait. Et ses amis qui l'avaient recueilli. Il se laissa retomber sur le matelas, les yeux rivés sur le plafond de cette chambre qu'il reconnut finalement malgré la pénombre. Il tendit une main vers celui-ci, réfléchissant à la façon dont il allait poursuivre sa vie, lui qui venait de perdre sa lumière. Son poing se serra. Il se redressa subitement, sentant ses émotions revenir à la charge et s'assit au bord du lit qu'il trouva soudain trop grand pour lui. La fraîcheur du sol sous ses pieds abîmés lui fit du bien. Il se leva doucement, s'habilla d'un jogging et marcha jusqu'à l'unique fenêtre de la pièce. Une fois devant celle-ci, il hésita à ouvrir le volet. Dans la noirceur de cette chambre, il se sentait à l'abri, coupé du monde qui l'entourait. S'il décidait de laisser s'insinuer le jour, il savait qu'il devrait faire face à une réalité hostile qu'il ne se sentait pas prêt à affronter. Le tigre resta quelques secondes paralysé avant de soupirer tristement et de laisser la fatalité s'immiscer dans chaque parcelle de la pièce. Il pleuvait et lui, il trouvait ça ironique.

Quelques mètres plus loin, Yuuri se réveilla à son tour. Il repoussa délicatement le bras qui entourait sa taille et posa un regard tendre sur celui qui dormait encore profondément à ses côtés. L'entraîneur devait être exténué puisqu'il ne retint pas son fiancé lorsque celui-ci sortit du lit. Il traversait doucement le couloir qui menait à la cuisine lorsqu'il aperçut le jeune tigre par l'entrebâillement de la porte qui menait à sa chambre. Il s'arrêta quelques secondes et l'observa tristement. Lorsque Viktor et lui étaient rentrés tard dans la nuit et qu'ils avaient réalisé que Yurio les attendaient, ils s'était immédiatement sentis soulagés. Et profondément touchés. Ils avaient bien évidemment remarqué ses traits fatigués et son regard fuyant, tout comme ils n'avaient aucun doute quant au fait que le blond avait dû passer une soirée terrible. Mais ils avaient décidé de ne pas le questionner. Si leur protégé voulait se confier à eux, alors il le ferait de lui-même. Yuuri allait partir lorsque la voix du félin parvint à ses oreilles.

"Niveau discrétion, j'ai déjà vu mieux, Katsudon."

Son ton était calme, contrairement à son habitude. Le Japonais esquissa un sourire et ouvrit un peu plus la porte. De là où il était, il pouvait voir le reflet du jeune Russe dans la vitre devant laquelle il se tenait, hypnotisé par les gouttes qui tombaient inlassablement d'un ciel tourmenté.

"Je ne voulais pas t'espionner, désolé."

Yuuri avança jusqu'au lit encore défait et s'y assit. Il posa ses yeux sur le dos nu du félin et reprit sincèrement.

"- Je suis désolé.

- Tu vas pas t'excuser pour ça, je t'imagine mal en voyeuriste. Quoi que..., il n'eut pas le temps de terminer sa phrase, que le Japonais le coupa.

- Je ne parle pas de ça... Je suis désolé pour ton grand-père.

- Mmh, répondit-il simplement.

- Tu peux rester ici le temps que tu voudras."

Yurio ne répondit rien mais remercia intérieurement celui qu'il considérait à présent comme un ami. Si lui et Viktor ne l'avaient pas accueilli, il n'aurait pas su où aller. En vérité, il ne savait pas ce qu'il allait devenir et cette pensée l'effrayait. Malgré ça, il avait pris sa décision. Tant que quelqu'un serait à ses côtés, alors il avancerait. Peut-être difficilement, sûrement douloureusement. Mais il le ferait, pour lui.

Perdu dans la contemplation silencieuse du temps grisâtre, il ne remarqua pas le brun se relever et se diriger vers la sortie.

"Otabek s'inquiète pour toi."

Yurio se retourna vivement, l'incitant à poursuivre.

"Il n'avait pas de réponse aux messages qu'il t'envoyait et nous a appelé. Nous l'avons mis au courant... J'espère que tu ne nous en veux pas."

L'adolescent précipita ses iris vers ceux d'un Japonais inquiet. Le cochon redoutait la réaction du tigre.

"Il est ici ?"

Le blond avait demandé ça les yeux brillants d'une lueur que Yuuri avait cru définitivement éteinte et qui réchauffa aussitôt son coeur.

"Oui."

Il eut à peine le temps de répondre que son cadet se précipitait déjà vers lui. Il l'attrapa brusquement par les épaules avant de plonger ses émeraudes dans les yeux surpris de son rival. L'envie d'être aux côtés du Kazakh venait d'atteindre son apogée. A moins que ce ne fut un besoin irrémédiable et vital qui dévorait son être. Yurio lui posa alors la seule question qui brûlait désormais ses lèvres.

"Il est dans quel hôtel ?"

Viktor avait suivi la quasi totalité de la discussion entre ses deux élèves, doucement adossé contre le mur qui longeait la porte maintenant grande ouverte. Lorsqu'il pénétra dans la chambre qui abritait désormais son protégé et qu'il se dirigea vers lui, les deux Yuri le dévisagèrent. Quand il arriva à la hauteur du benjamin, il lui tendit doucement un bout de papier. Ce dernier s'en saisit et lu rapidement son contenu avant de lancer un regard reconnaissant au couple. Il attrapa précipitamment sa veste, enfila rapidement ses baskets et quitta l'appartement de ses amis. Après avoir traversé le long corridor de l'étage où il se trouvait, il ne prit pas la peine d'attendre l'ascenseur et descendit les 7 étages de l'immeuble d'une traite. Une fois dehors, il prit une grande bouffée d'oxygène avant de se mettre à courir, comme si sa vie en dépendait.


On commence cette troisième partie avec un flash-back sous forme de rêve (plutôt de cauchemar) qui prend une place importante étant donné que c'est le véritable commencement de l'histoire ! J'espère que ce chapitre vous a plu :) Comme vous l'avez deviné, Otabek n'est plus très loin !
On se retrouve dans quelques jours pour le prochain chapitre ! En attendant, laissez vos avis, commentaires ou critiques et je me ferai un plaisir de vous lire et de vous répondre !