La pluie était devenue battante tandis que ses mèches dorées s'accrochaient désespérément à son visage. Sa vision était réduite, ses jambes commençaient à le faire souffrir et malgré ça, le tigre courrait sans ralentir la cadence frénétique que son coeur lui imposait. Des éclairs venaient parfois déchirer le ciel assombri tandis que chacun de leurs flashs le ramenait à un souvenir douloureux. La hargne le gagnait dangereusement au fur et à mesure qu'il avançait.

"Putain !"

Il sentit quelques larmes lui échapper mais ne chercha pas à les retenir. Après tout, l'univers lui-même l'incitait à pleurer. Et tant qu'il n'était pas aux côtés d'Otabek, il ne pouvait résister à une telle invitation au chagrin. Tant qu'il n'était pas avec lui, il sentait qu'il pouvait facilement s'y noyer. Alors il poursuivait sa course, déterminé à survivre.

Lorsqu'il arriva devant l'hôtel que Viktor lui avait indiqué et que les portes de celui-ci s'ouvrirent, il fonça vers les escaliers et les grimpa en un instant. Il n'avait ni salué l'hôtesse à son arrivée, ni pris la peine d'essuyer ses chaussures dégoulinantes. Mais il s'en fichait. Chaque seconde perdue était une seconde de souffrance supplémentaire. Il atteignit finalement le troisième étage du bâtiment et chercha rapidement le numéro qui l'intéressait. Chambre 42. Son regard s'attarda dessus un court instant. Il y était. Il frappa à la porte plus fort qu'il ne l'aurait voulu et se mit à attendre impatiemment. Son bras était en appui contre le mur qui s'étendait presque infiniment alors qu'une de ses jambes tapait nerveusement le sol quand la porte s'ouvrit.

Otabek était couché depuis quelques minutes lorsqu'il entendit frapper à la porte de sa chambre. Il était arrivé tard dans la nuit et le voyage avait été plutôt éprouvant. Il regarda l'heure affichée sur sa montre. Sept heures. Il sortit du lit à peine défait avant d'enfiler rapidement les vêtements qu'il avait retiré quelques instants plus tôt, et se dirigea vers l'entrée, intrigué.

Il avait quitté son pays après sa discussion téléphonique avec le Yuri Japonais. Celui-ci l'avait immédiatement mis au courant de la situation dans laquelle le tigre se trouvait.

"Il est dévasté... Je ne l'ai jamais vu comme ça. Et Viktor non plus. On s'attendait à ce qu'il soit effondré, après tout, on sait tous comme Yurio tient à son grand-père... Mais là... Otabek, il est détruit."

Ces mots l'avaient véritablement attristé et il s'était aussitôt inquiété pour son ami. Il ne voulait pas le laisser seul dans de telles circonstances. Non, il ne le pouvait tout simplement pas. Peu importe son amour pour le patinage, Yurio passait en priorité. C'est donc sans aucune hésitation qu'il avait bouclé sa valise et pris un aller simple pour la Russie.

Lorsqu'il ouvrit enfin la porte, il se retrouva face à un Yuri complètement trempé. Ses cheveux étaient décoiffés, ses vêtements gouttaient sur la moquette et il n'aurait su dire si son visage avait pris la pluie ou s'il était baigné de larmes. Il sentit son coeur faire un bond dans sa poitrine lorsque l'adolescent plongea son regard rougi dans le sien.

" Beka ... "

La voix abîmée du blond le retourna complètement. Il l'avait presque murmuré, comme à bout de souffle. Otabek se sentit décontenancé. Le moindre détail de son visage, les vibrations dans sa voix... tout sembla alors le frapper plus fort qu'à l'accoutumée. Devant la dévastation que renvoyait Yurio à cet instant, il ressentit le besoin urgent de le protéger. Un sanglot. Il ne laisserait pas son coeur voler en éclats, peu importe ce qu'il devrait faire pour le préserver. Il franchit rapidement la distance qui les séparait et enveloppa le corps du naufragé dans ses bras.

Yuri répondit tout de suite à cette étreinte intense, se raccrochant au brun comme pour ne pas sombrer. Ses doigts d'ordinaire si délicats s'agrippèrent à son pull, d'une manière presque sauvage tandis que ses larmes roulaient sur ses joues, l'écorchant un peu plus à chaque passage. Sa gorge se serra douloureusement sous les plaintes qui semblaient le torturer. Il ne pouvait tout simplement pas retenir sa peine. Il avait pourtant lutté pour ne pas se laisser entièrement submergé, et malgré ça, chacune de ses tentatives avait lamentablement échoué. La faiblesse qu'il éprouvait était tout bonnement écrasante.

Il resserra encore son emprise sur le corps du Kazakh, avant qu'il ne sente ce dernier en faire de même. Il était enfin dans les bras d'Otabek. Oui, il était enfin à ses côtés, et s'il devait se noyer, il ne serait pas seul, n'est-ce pas ? Alors il se laissa aller, encore et encore, comme il le faisait depuis qu'il avait appris la mort de son grand-père, comme il le faisait depuis la veille. Seize heures s'étaient écoulées depuis qu'il le savait. Combien lui restait-il de larmes à verser ? Combien de jours passerait-il à regretter ?

Le brun n'osait pas parler. Il aurait voulu dire à Yuri combien il était désolé, combien le voir pleurer lui faisait mal, mais les mots lui manquaient, et il se contenta de serrer plus fort le corps délicat contre lui. Il passa doucement une main dans la chevelure blonde qui avait imbibé son haut. Il ne pourrait jamais effacer sa peine. Mais il était prêt à tout pour l'atténuer.

Le Russe se calma finalement au bout de longues minutes, apaisé par les doigts fins qui caressaient ses cheveux et par le parfum sucré dont la peau du Kazakh était imprégnée. Il était épuisé. Il renifla avant d'essuyer ses yeux avec la manche de sa veste quand l'aîné l'entraîna doucement à l'intérieur de la pièce et referma la porte derrière eux. Yuri se sentit un peu plus léger même s'il savait pertinemment que la tristesse qu'il éprouvait finirait par refaire surface bien assez tôt.
Mais à cet instant, il avait une bouffée d'oxygène, une bouée de sauvetage. Oui, cette fois, il avait la chance d'avoir Otabek à ses côtés, et c'était la seule personne avec qui il voulait être.
Oui, Otabek était la seule personne capable de soigner son coeur meurtri, il en était sûr.

A cette pensée, il releva doucement la tête et agrippa chaque côté du visage Kazakh de ses mains encore tremblantes, avant de poser son front contre le sien, les yeux fermés.

"Y'a que toi qui... Peut m'sortir de là..."

Le Russe avait soufflé ces quelques mots remplis de détresse d'une voix suppliante, la respiration encore irrégulière. Otabek sentit des frissons le parcourir de toutes parts et son coeur rater un battement. Le tigre était habillé d'une désolation qui ne lui allait définitivement pas. Une larme solitaire glissa lentement sur sa joue et le Kazakh sentit ses yeux s'embuer.

Yuri souffrait, probablement plus qu'il n'avait jamais souffert auparavant, et il se sentit impuissant face à ça. Il déplaça ses mains du dos de l'adolescent pour venir emprisonner doucement son visage à son tour.

Lorsque le blond sentit les doigts du brun contre ses joues, il savoura silencieusement ce contact rassurant. Il avait été abandonné. Mais ce geste tendre sembla l'extraire un peu des griffes acérées d'une solitude destructrice. Et si la tendresse pouvait apaiser ses tourments, alors il était prêt à s'y abandonner, corps et âme.

Il recula de quelques centimètres et inspira profondément. Lorsqu'il rouvrit les yeux, il s'attarda quelques secondes sur le visage du Kazakh, avant de jeter l'encre dans les iris sombres qui le scrutaient. Il n'avait jamais réellement prêté attention à un regard auparavant, et il trouva celui-ci tout bonnement magnifique, malgré la douleur qui s'y reflétait. Comment des yeux d'une couleur si obscure pouvaient-ils lui apporter autant de lumière ? Toujours captivé par ses prunelles pleines de mystères, il approcha son visage de celui du brun et posa ses lèvres sur les siennes, d'un geste empli de douceur.


Voilà pour le chapitre 4 qui m'a demandé beaucoup plus de temps que pour les 3 précédents ! J'ai choisi un vocabulaire en rapport avec l'océan, je ne sais pas si ça se remarque mais ça m'a bien compliqué la tâche mdr, j'espère que j'ai réussi à rendre cette partie "poignante" ! N'hésitez pas à laisser un commentaire, ça me ferait vraiment plaisir d'avoir vos retours ! Gros bisous à bientôt pour la suite les loulous :)