Assis dans la cabine de douche, Yuri se laissait submerger par les gouttes brûlantes qui s'abattaient sur sa peau. Il ne voulait plus penser à rien et s'abandonna finalement au calme qui régnait dans la pièce, seulement rompu par le bruit de la cascade qui se déversait au dessus de lui.
L'amour.
Ce mot apparût à nouveau dans son esprit fatigué après seulement quelques minutes.
Son grand-père lui avait donné tout l'amour qu'il possédait, il en était certain. Et lui, il lui avait rendu au centuple.
Et pourtant, ça n'avait pas suffi. Il était parti, et lui, il n'était pas à ses côtés.
Son grand-père était mort, seul.
Cette pensée eut l'effet d'un coup de couteau et ses yeux s'ouvrirent d'effroi. Il s'était contenté de lui en vouloir, de pleurer sur son sort, mais à présent tout semblait différent. Son corps se raidit subitement et ses poings se serrèrent sans qu'il ne s'en rende compte. Il se sentit soudainement coupable, coupable de la mort de celui qui lui avait tout appris, coupable de la solitude dans laquelle son grand-père avait rendu son dernier souffle.
"C'est pas toi qui m'a abandonné, c'est... c'est moi... Putain..."
Il prit sa tête dans ses mains tandis que des larmes se mirent à couler abondamment de son regard torturé.
Le bateau auquel il se raccrochait comme un forcené était en train de tanguer, et le poids de sa culpabilité le traînait trop rapidement vers le fond. Tout était de sa faute. Il savait que son grand-père avait des soucis de santé et lui, il avait passé tout son temps libre à s'entraîner.
Il posa sa tête sur ses genoux et passa ses mains sur ses pieds meurtris en s'excusant inlassablement d'une voix étouffée et entrecoupée de sanglots.
"Pardonne... Moi... Pardon..."
Il perfectionnait son agape alors qu'il était en train de mourir... Il ne pourrait jamais se le pardonner. Ses doigts se crispèrent sur ses pieds nus tandis que ses ongles pénétrèrent dans sa peau déjà abîmée. De minces filets rouges se mêlèrent à l'eau chaude tandis que son coeur tambourinait douloureusement dans sa cage thoracique. Il avait terriblement mal.
"Grand-père... Je suis..."
Les minutes passèrent et accentuèrent son mal-être. Il avait abandonné son grand-père.
Ses sentiments se confondaient trop rapidement et il sentait qu'il perdait le contrôle qu'il avait tenté de garder de toutes ses forces. La colère, la tristesse, la culpabilité, un amour trop dévastateur.
"Je suis tellement désolé !"
La chaleur dans la cabine de douche ne l'empêcha pas de sentir d'intenses frissons parcourir son échine avant que les tremblements qui parcouraient son corps entier ne se fassent plus violents et que l'air ne commence à lui manquer.
Il ramena brutalement ses mains sur sa poitrine malmenée avant que ses griffes n'entaillent à nouveau sa peau. Il sentit son coeur battre anormalement sous ses doigts, alors que l'oxygène devenait de plus en plus rare. Peut être allait-il mourir à son tour ? Peut être devait-il seulement baisser les armes et admettre sa défaite... Oui, après tout, ce combat était déjà perdu d'avance.
Mais s'il avait les yeux d'un soldat, est-ce que cela signifiait qu'il avait une chance de survivre ?
S'il avait les yeux d'un soldat...
Ses sanglots se perdirent dans sa gorge tandis qu'il avait de plus en plus de mal à respirer. La douleur semblait s'étendre jusqu'à ses poumons, jusque dans sa gorge, et jusqu'au plus profond de son être. Il ne pourrait rien faire sans aide, il le savait.
S'il restait seul, il succomberait sans aucun doute à cette désolation grandissante.
Son corps pencha dangereusement en avant quand il essaya de se relever et il eut tout juste le temps de poser ses paumes au sol afin de se rattraper. Il était là, haletant, ses cheveux éraflant le sol de la cabine, les yeux exorbités.
Non, il n'était pas seul.
Il avait Viktor et Yuuri. Car même s'il s'efforçait de tenir une certaine distance entre le couple et lui, il savait parfaitement combien il y était attaché et à quel point il leur était reconnaissant. Oui, il tenait à eux bien plus qu'il ne voudrait jamais l'admettre. Ils étaient ses amis, mais aussi ses modèles. Et pour lui qui n'avait pas de parents, Viktor et Yuuri étaient ce qui s'en rapprochait le plus.
Les frissons qui parcouraient sa peau semblèrent s'amoindrir lorsque l'image du couple souriant lui apparut. Il avait beau faire mine de les détester, leur joie de vivre était quelque chose qui le réchauffait inexorablement.
Il avait Mila et Georgi qui le soutenaient en toutes circonstances et le faisaient rire même quand il était énervé, ce qui, il le reconnaissait, arrivait très souvent. Mila était comme une grande soeur, drôle, forte et attentionnée, même si elle aimait le taquiner un peu trop souvent à son goût. Georgi, lui, représentait un grand frère gentil, doux et sincère. Un grand frère qui arborait une excentricité différente de la sienne, mais qu'il affectionnait particulièrement.
Ses tremblements se modérèrent doucement tandis qu'un rictus traversa ses lèvres. Ils étaient uniques, chacun à leur manière. Et même s'il aimait se retrouver seul pour patiner librement, il se sentait toujours bien lorsqu'ils le félicitaient et l'accompagnaient joyeusement sur la glace.
Il avait aussi Lilia et Yakov qui, en plus de l'entraîner, participaient également à son éducation. Il savait qu'il leur devait beaucoup plus que sa médaille d'or, tout comme il savait que malgré leurs airs durs, ils étaient fiers de lui. Ils le poussaient toujours plus loin, et c'était un soutien dont il avait grand besoin, il en était conscient. S'il devait les considérer comme des membres de sa famille, ils seraient sûrement des grands-parents.
Son coeur rata un battement avant de se calmer progressivement. Ils n'avaient rien à voir avec son véritable grand-père, bien sûr, mais ils s'occupaient de lui avec grand soin lorsqu'il séjournait chez eux, et bien qu'il en abuse, leurs réactions l'amusaient et le touchaient.
Et il avait Otabek. Celui à qui il devait sans doute le plus. Celui avec qui il préférait passer du temps, celui qui était arrivé tout droit du Kazaksthan juste pour pouvoir le soutenir, pour le réconforter. Celui qui le faisait se sentir quelqu'un de meilleur sans jamais le juger. Celui pour qui il était prêt à tout et avec qui il se sentait vraiment lui-même. Celui qu'il aimait, plus qu'il ne le pensait.
Doucement, il réussit à reprendre son souffle, et sentit ses poumons et sa gorge s'apaiser presque immédiatement. Il l'aimait profondément et il savait que ce sentiment était partagé, peut être depuis plus longtemps qu'il ne le croyait.
Il se battrait, pour lui.
Yuri haletait toujours mais il retrouva finalement le contrôle de lui-même après quelques minutes. Il ferma les yeux et prit une grande inspiration avant de se relever avec précaution, de peur que ses jambes ne flanchent sous son poids. Il se sentait réellement faible et même si ses membres lui répondaient de nouveau, il ne faisait pas confiance à ses muscles dans son état actuel. Après tout, il n'avait pas vraiment dormi durant ces dernières 48 heures, et il ne se souvenait pas réellement du dernier repas qu'il avait pris. Il soupira en sentant la fatigue l'acculer doucement et décida de se laver rapidement.
Quelques instants passèrent avant que l'eau ne s'arrête finalement de couler et qu'il sorte de la douche, la peau rougie par la chaleur qui régnait. Il attrapa une première serviette qu'il enroula autour de sa fine taille et une seconde dont il se servit pour éponger ses cheveux dorés avant de se diriger vers le miroir qui surplombait le lavabo. Il hésita avant de passer une main sur la surface froide et d'effacer un peu la buée qui s'y était installée. Il posa ses mains sur le rebord de l'évier alors qu'il rencontra ses yeux verts dans le reflet face à lui. Tout le monde s'accordait toujours à dire que son regard était habité par un feu ardent, et pourtant, à ce moment là, il le trouva profondément éteint. Il s'étonna de la pâleur de sa peau malgré ses joues rosées par la température, et s'attarda sur les cernes qui logeaient sous chacun de ses yeux.
Il baissa la tête et resserra son emprise sur le bord de l'évier.
Lorsqu'il releva la tête, une étincelle traversa ses yeux.
Oui, il avait une grande famille, un peu étrange et très excentrique, mais au final, il n'y avait que dans cet environnement qu'il pouvait véritablement être heureux. Et si son grand-père était parti... Alors il ferait tout son possible pour ne jamais perdre qui que se soit d'autre. Il ferait tout pour ne plus avoir à se sentir coupable.
Il se jura de ne plus abandonner qui que se soit quand une unique larme roula sur sa joue.
Lorsqu'il eut terminé de se sécher, il laissa tomber les serviettes au sol et entreprit de mettre les vêtements qu'Otabek lui avait prêté. Il avait déjà enfilé le jogging du Kazakh quand il se rendit compte du motif qui ornait le tee-shirt qu'il tenait entre ses mains.
"Un tigre, sérieusement ?"
Il retint à peine un sourire et sortit de la salle de bain, habillé d'une détermination nouvelle.
Il n'était pas seul.
Voilà pour le chapitre 7 !
N'hésitez pas à laisser un commentaire si vous avez apprécié, ça fait toujours plaisir :D
On se revoit très bientôt pour la suite, en espérant que l'histoire vous plaise toujours autant !
