Alliés
Bonjour à tous ! Un grand merci pour l'accueil que vous avez fait à cette nouvelle histoire, j'espère que ce chapitre vous plaira ! Bonne lecture !
Le Caire avait vraiment quelque chose d'exceptionnel, songeait Eaque tout en observant les étalages divers du souk* qu'ils étaient en train de traverser, Kagaho et lui. Les vendeurs de tissus chatoyants côtoyaient les marchands d'épices en tous genres, dans un mélange de couleurs et de senteurs qui était totalement nouveau pour lui. Le Népalais s'imprégnait de tout ce qu'il voyait et s'arrêtait régulièrement pour mieux voir les marchandises, sa curiosité prenant le dessus sur sa raison. Il se faisait alors aussitôt achalander par le tenancier de la boutique, qui commençait déjà à négocier le prix avant même que le Juge puisse ouvrir la bouche pour protester. Ce n'était pourtant pas faute d'avoir été prévenu par son subordonné, qui gardait un œil sur lui afin qu'il ne commette pas d'impair. Il avait beau avoir accompagné le Garuda en tant que traducteur, il était aussi de son devoir de veiller sur lui.
Le jeune homme haussa les yeux au ciel en constatant que ledit Garuda s'était encore arrêté, dévorant du regard des étoles brodées en tissus fins et délicats. Le marchand sentit qu'il avait une proie facile et s'approcha de lui, tous sourires, prêt à sortir le grand jeu pour vider le porte-monnaie de son touriste. Il commença alors son baratin, baragouinant quelques mots d'anglais et de français mélangés à de l'arabe, sous les yeux perplexes d'Eaque qui ne comprenait pas un mot de l'assemblage linguistique précaire.
« C'est quatre chameaux pour l'écharpe que vous avez dans les mains » déclara sèchement l'Egyptien en le rejoignant.
Le Juge se tourna vers lui, soulagé de le voir venir à sa rescousse. Il haussa néanmoins un sourcil, se demandant vraisemblablement si son camarade se moquait ouvertement de lui ou non, et reposa l'étoffe :
« Inutile d'être aussi sarcastique.
-J'ai l'air de l'être ? »
Eaque secoua la tête, amusé malgré lui. Il appréciait le franc-parler du Bénou, malgré son manque de tact particulièrement flagrant. Avec le temps, il avait compris que le jeune homme ne cherchait pas intentionnellement à le blesser par ses paroles, mais qu'il ne faisait que dire ce qu'il estimait être la vérité. Seulement, il avait l'air d'être le seul à voir les choses de cette façon, et il devait régulièrement intervenir pour éviter que les discussions entre l'Egyptien et les autres Spectres ne s'envenime. Au moins, Kagaho faisait un effort pour parler avec les autres, c'était déjà une petite victoire en soi.
Les deux hommes s'éloignèrent de l'étal, et reprirent leur route dans les petites allées du marché. Le Népalais laissa son compagnon prendre la tête et le guider, bien plus à l'aise que lui dans cet environnement bigarré. Ils furent bientôt sortis du souk, et ils se dirigèrent dans des ruelles délimitées par des petits immeubles aux couleurs grisâtres. Les habitations étaient vétustes et beaucoup n'étaient pas terminées : les échafaudages étaient parfois encore en place, sans qu'il y ait un seul ouvrier pour continuer l'avancée des murs. Une chape de poussière stagnait au sol, collante et rendue moite par la chaleur ambiante. Eaque était surpris de la différence qu'il y avait entre les quartiers, mais le Caire était une agglomération faite de bric et de broc, où les hôtels luxueux se dressaient non loin des quartiers pauvres de la ville.
Le Garuda était aussi étonné de la facilité qu'avait Kagaho pour se retrouver dans ce dédale où chaque croisement ressemblait au précédent. Le jeune homme était parti en éclaireur quelques jours plus tôt, afin de repérer le trajet qu'ils auraient à faire jusqu'à leur point de chute, mais de ce qu'il savait, le jeune homme n'avait pas remis les pieds dans son pays natal avant ça. Le Bénou avait plutôt l'air dans son élément, malgré son visage impassible. Ils arrivèrent enfin dans une rue plus large, et parvinrent bientôt face à une résidence neuve, qui tranchait radicalement avec le paysage de masures délabrées. Un portail en fer forgé en gardait l'accès, et le Juge remarqua que l'embout de deux piques centrales se rejoignait pour prendre une forme étrange.
« C'est un djed*, souffla Kagaho en montrant le symbole du menton. La colonne vertébrale d'Osiris. »
Eaque hocha distraitement la tête, se reprochant de ne pas avoir plus révisé ce qu'il savait des dieux égyptiens. Mais il avait eu fort à faire ces dernières semaines, et n'avait pas trouvé le temps de penser à la mission qu'Hadès lui avait assignée. Cela faisait quelques mois que le seigneur des Enfers avait eu vent de la réincarnation des divinités égyptiennes. Le Népalais ne savait pas comment, mais ce devait être un truc de dieux, certainement. Quoi qu'il en fut, ils avaient été en contact, et un traité de non-agression avait été établi. Mais les divinités égyptiennes n'ayant pas encore repris forme humaine et Hadès étant retenu sur l'Olympe, c'étaient à leurs représentants de signer le document. Rhadamanthe s'occupant déjà de gérer les relations avec le Sanctuaire, et Minos étant délégué aux jugements, c'était le Garuda qui s'était vu octroyer l'honneur immense de partir pour l'Egypte afin d'apposer sa griffe sur le parchemin.
La nouvelle l'avait plutôt surpris, puisque Hadès n'avait jugé bon de l'en informer que deux jours avant son départ, sans lui laisser le choix, bien entendu. En tout honnêteté, Eaque n'aurait jamais refusé cette tâche, que ce soit par fidélité ou bien par besoin de changer d'air. Les réparations des Enfers avançaient rapidement et sans anicroche, mais ces derniers mois avaient été éreintants. Bien sûr, cela l'aurait été encore plus sans le soutien de Violate et de Kagaho. Depuis que le jeune homme le considérait comme son supérieur, le Népalais avait pu voir tout le potentiel du Bénou : il lui avait prouvé qu'il était fiable et le Juge n'avait pas hésité à l'envoyer régler certaines missions lui-même. Si Violate était son bras droit aux Enfers, Kagaho l'était à l'extérieur. Eaque avait bien compris que son charmant subordonné adorait voler avec son Surplis, et il avait mis à profit ce trait de caractère : l'Egyptien faisait un messager très efficace, quand il n'était pas au Palais.
Quand Hadès l'avait prévenu de son départ pour le Caire, le Garuda avait tout naturellement demandé à Kagaho de l'accompagner. Il avait hésité à prendre avec lui d'autres subordonnés, mais il avait craint qu'une délégation nombreuse soit considérée comme une démonstration de force, ce qui était hors de question. Pour la même raison, les deux Spectres étaient partis sans leur surplis : après tout, ils pouvaient les appeler si jamais le besoin se faisait ressentir. Il avait donc confié les rênes à Violate, envoyé le Bénou en reconnaissance, préparé ses affaires et il s'était retrouvé en Egypte avant d'avoir pu réellement le réaliser.
Ils avaient rendez-vous dans la résidence qui leur faisait face, écrasante de richesse en comparaison avec le reste du quartier. La grille s'ouvrit automatiquement à leur approche, et ils s'engagèrent sur le petit chemin pavé qui menait jusqu'à l'entrée du bâtiment. Un homme en sortit et les rejoignit rapidement, s'inclinant devant eux et se mettant à parler d'une voix rapide. Il avait clairement l'air agité, et Eaque regretta de ne pas connaître le moindre mot d'arabe : la traduction leur faisait perdre un temps sans doute précieux. Le langage corporel du nouveau venu ne mentait pas : quelque chose clochait.
« Le représentant d'Osiris n'est pas là, finit par lui expliquer Kagaho en fronçant les sourcils. Il a eu un accident de chameau et est alité dans un petit village au pied du mont Sinaï*. Il propose qu'on le rejoigne là-bas pour éviter de retarder la signature du traité. Que fait-on ? » ajouta-t-il après un bref silence.
Le Garuda hésita : l'idée de devoir prendre la route pour rejoindre le représentant d'Osiris ne lui plaisait que moyennement. Mais il était venu ici pour une raison précise et il n'avait pas l'intention de rentrer aux Enfers sans avoir rempli sa mission.
« Combien de temps est-ce qu'il nous faudra pour y aller ? demanda le Juge.
-On en aura pour six heures de route, à peu près. Peut-être plus, je ne pense pas qu'il nous attende à l'hôtel du coin. »
L'homme d'Osiris sembla comprendre qu'ils acceptaient de poursuivre leur voyage, car il se remit à parler d'un ton vif, ponctuant son discours de quelques courbettes et mouvements de mains. Le jeune homme lui répondit de façon brève, visiblement en train de mettre au point les détails. C'était assez étonnant d'entendre le Bénou parler sa langue maternelle, et Eaque devait avouer que ça lui allait bien. Kagaho se tourna à nouveau vers lui alors que son compatriote tournait les talons et rejoignait le résidence en courant, et déclara :
« Ils vont nous allouer une voiture et un chauffeur, qui va nous conduire au plus près du mont Sinaï. Après, on sera obligé de continuer à pieds ou…
-Ou à dos de chameau ? l'interrompit le Garuda avant de laisser échapper un rire en avisant le regard surpris de son subordonné. Depuis que nous sommes arrivés ici, j'ai l'impression que tout tourne autour de ces animaux !
-Ils sont très utiles dans le désert, rétorqua l'Egyptien. Ils sont plutôt placides, obéissent bien et peuvent rester plusieurs jours sans boire. Dans un pays aussi sec, c'est un net avantage.
-Je ne voulais pas t'offenser, dit le Juge. C'est juste… déconcertant.
-Vous avez pourtant l'habitude des remarques salaces de sire Minos, rétorqua Kagaho avec un sourire moqueur. Plus rien ne devrait vous étonner. »
Eaque éclata de rire, pris par surprise par la remarque de son compagnon. Le Spectre eut un petit reniflement satisfait et avant que le Népalais puisse dire quoi que ce soit, une voiture apparut. L'engin était de belle facture, rutilant neuf. Le chauffeur sortit du véhicule et vint les saluer avec un grand sourire :
« Moi Chabti, fit-il dans un anglais suffisamment convenable pour que le Juge comprenne ce qu'il disait. Conduire jusqu'à mont Musa* ! »
Chabti leur montra les sièges arrière, les invitant à s'y installer. Les deux hommes obéirent, et ils quittèrent la propriété d'Osiris pour se fondre dans la mêlée des voies du Caire.
Les Guerres Saintes contre Athéna parurent moins dangereuses à Eaque que l'horreur de la circulation égyptienne. A peine étaient-ils arrivés dans la rue principale que déjà les klaxons retentissaient dans une cacophonie dissonante, tandis que les conducteurs s'insultaient à grands cris et gestes furieux. Les motos slalomaient sans aucune prudence entre les camions, faisant rugir les freins et fleurir les jurons. Mais tout ceci n'était rien en comparaison de ce qui les attendait sur le périphérique, à croire que chacun faisait exactement ce qu'il souhaitait sur la route. Le Garuda en eut la confirmation quand Chabti grilla un feu rouge sans aucune arrière-pensée, tout comme toutes les voitures qui suivaient*.
« Je sais que je n'ai pas mon permis, marmonna Eaque en vérifiant que sa ceinture de sécurité était bien attachée, mais il me semble qu'on devait s'arrêter, non ? »
Leur chauffeur eut un rire joyeux en avisant son visage peu assuré, et avant que Kagaho ait pu intervenir, il déclara d'un ton guilleret :
« Oui, code de la route dangereux ici. Beaucoup accidents avec étrangers qui s'arrêtent aux stops. »
Le Népalais dévisagea son subordonné, qui se voulut rassurant et lui souffla :
« Ne vous en faites pas, il a l'habitude.
-Peut-être que l'idée des chameaux n'était pas si mauvaise, en fin de compte » rétorqua le Juge.
Il ne se détendit que lorsqu'ils quittèrent le Caire et furent enfin sur la route qui les emmènerait jusqu'à leur destination. Du coin de l'œil, le Garuda observa la capitale égyptienne s'éloigner. Il pouvait voir la nappe de pollution qui stagnait au-dessus de l'immense ville, et essaya de se représenter l'endroit tel que le Bénou l'avait connu, si tant est qu'il soit originaire du Caire. Rapidement, un paysage aride s'étendit autour d'eux. Quelques arbres sortaient de terre de ci, de là, rachitiques. Ils croisèrent une ou deux caravanes, qui tirèrent un rictus amusé au Népalais quand il vit les chameaux avancer lentement. Ils n'étaient pas les seuls sur la route, et une montagne de poussière s'élevait sur le passage des roues. Même les hérons étaient marrons au lieu d'arborer leur plumage normalement d'un blanc éclatant*.
Se laissant malgré lui bercer par le ronronnement du moteur, Eaque finit par s'endormir. Ce ne fut que quelques heures plus tard que Kagaho le réveilla doucement, avant de lui désigner l'imposante montagne qui s'élevait devant eux.
« Le mont Sinaï » souffla-t-il.
Chabti hocha la tête, conduisant prudemment dans l'obscurité qui commençait à s'installer. Ils arrivèrent au pied du mont, où un petit groupe les attendait : il y avait quatre hommes, revêtus d'armures sombres. Sans doute l'équivalent des Surplis et des Cloths, songea le Juge en s'approchant, suivi par son compagnon.
« Eux conduire au représentant d'Osiris, fit leur conducteur en leur désignant ses compatriotes. Moi devoir faire téléphone avant rejoindre, ok ? »
Sans attendre leur réponse, il tourna les talons et rejoignit le véhicule. Le petit groupe se mit en branle, en silence. Deux Egyptiens ouvraient la marche, tandis que les deux autres se tenaient derrière les deux Spectres. Ils se dirigèrent sur un sentier à flanc de montagne, qui s'éleva bientôt suffisamment pour que le moindre faux-pas s'avère mortel : le mont Sinaï était parsemé de crevasses effilées et de pics abrupts, qui formaient une dentition rocailleuse acérée. Le sentier devait être ancien : il n'était pas renforcé et les rochers et cailloux semblaient vouloir se désolidariser à tout moment.
Le Népalais se sentit frissonner : les nuits étaient fraiches, contrairement à ce que la température du jour pouvait laisser penser. Mais il était persuadé que ce n'était pas uniquement à cause du froid qu'il avait la chair de poule : quelque chose n'allait pas. Il jeta un coup d'œil au Bénou, qui fronça les sourcils et lança quelques mots en arabe à leurs guides. Ceux-ci répondirent d'une voix sourde et avec un ton sec, clairement peu désireux de se répandre dans une grande conversation. Le visage sombre de Kagaho acheva d'inquiéter le Garuda :
« Ils parlent un dialecte qui n'est pas commun par ici, marmonna le jeune homme. Ils viennent du désert.
-Je ne suis pas expert en mythologie égyptienne, mais il me semble qu'Osiris n'est pas représenté par une tête de chien ? murmura le Juge en désignant un symbole canin sur le ceinturon d'un des hommes, qu'il venait tout juste d'apercevoir.
-C'est la représentation du dieu Seth, réalisa l'Egyptien.
-On doit leur fausser compagnie, décida Eaque. Appelons nos Surplis et filons. »
Les deux Spectres enflammèrent brusquement leur cosmos, prenant les quatre guerriers de Seth par surprise. Mais elle fut de courte durée et ils se mirent en position de combat, enflammant leur propre cosmos et faisant apparaître des sortes de lances à pointes recourbées. L'un d'eux s'élança sur Kagaho, qui l'évita de justesse : il avait beau être vif, face à un ennemi en armure, il ne pouvait pas rivaliser en vitesse. Le Garuda feinta un adversaire, se retrouvant dos à dos avec son subordonné :
« Où sont nos Surplis ?! s'écria le Bénou.
-Je ne comprends pas, souffla Eaque. C'est comme si la portée de nos cosmos avait été réduite ! »
Les quatre Egyptiens eurent un rire mauvais, leur coupant la route en les encerclant. Le Népalais grinça des dents : sans leur Surplis, ils n'avaient aucun moyen de s'échapper. Ils étaient pris au piège. Il fit enfler son cosmos avec un rugissement de rage : il ne se laisserait pas abattre sans riposter. Il se tourna vers celui qui avait tenté de le blesser quelques instants plus tôt, et il lança son attaque avec un cri :
« Garuda Flap ! »
L'homme fut soulevé dans les airs, battant des bras et des jambes de façon grotesque. Eaque abaissa ses mains, faisant s'abattre son adversaire sur le sol. Il sentit une chaleur suffocante s'élever dans son dos, et un coup d'œil lui confirma que le Bénou était au moins aussi décidé que lui à leur faire mordre la poussière. Il vit l'opposant du jeune homme être avalé par de gigantesques flammes noires, tandis qu'il poussait un hurlement de douleur. Un sifflement strident attira l'attention du Népalais : il roula sur le côté pour éviter une lance, qui se ficha dans le sol à l'endroit où il se trouvait à peine une seconde auparavant. Elle semblait irradier d'une aura noire, tout comme son propriétaire qui arbora un rictus malveillant. Eaque bondit sur ses pieds, réalisant trop tard qu'il était en équilibre précaire. La lance s'arracha du sol, mue à distance par le guerrier de Seth, et fondit à nouveau sur lui. Le Garuda l'esquiva du mieux possible, mais l'arme le maintenait au bord du précipice, l'empêchant de retrouver un terrain stable. Elle se planta à ses pieds, fendant le ciment naturel qui maintenait les cailloux en place. Le Juge sentit le sol se déliter sous lui, et il ne put que pousser un cri en tombant dans le vide. Il eut le temps d'apercevoir le visage horrifié de Kagaho, aux prises avec le dernier homme de Seth. Le jeune homme voulut se précipiter vers lui, mais son adversaire s'interposa, l'empêchant de le rejoindre.
« EAQUE ! »
Encerclé par les rochers qui s'effondraient, le Garuda tenta de se rattraper à la paroi, essayant de s'accrocher à quelque chose qui pourrait arrêter sa chute. Mais la pluie de gravats l'empêchait de voir quoi que ce soit, et sa main se referma sur du vide. La poussière environnante le fit tousser tandis qu'il était entraîné toujours plus bas, inexorablement. Il sentit soudain ses jambes buter contre un rocher : la force de l'impact fut telle que sa cheville se tordit avec un craquement lugubre. Eaque poussa une exclamation de douleur, mais parvint à s'agripper à la roche le temps que les cailloux finissent de tomber autour de lui. Lorsque la poussière retomba, il réalisa qu'il était accroché au rebord d'un petit promontoire, qui avait une vue plongeante vers le fond du précipice qu'il observait depuis le sentier quelques instants plus tôt. Il entendit un nouveau bruit de graviers, suivi d'un appel d'où perçait l'inquiétude :
« Eaque ?!
-Je suis là ! » répondit le Garuda en essayant de remonter, sans succès.
Kagaho apparut, et le Juge n'aurait su dire lequel d'entre eux était le plus soulagé. L'Egyptien s'approcha prudemment, ses yeux violets braqués dans ceux de son supérieur :
« J'arrive, souffla-t-il d'une voix étranglée.
-Derrière toi ! » s'écria le Népalais en avisant une silhouette sombre se poser dans le dos de son compagnon.
Le Bénou se retourna d'un bond, créant de nouvelles flammes noires qui stoppèrent son ennemi momentanément. Mais son arrivée sur la petite plateforme rocheuse la fit trembler, et Eaque manqua de perdre sa prise. Kagaho se jeta sur lui et lui attrapa les poignets au moment où le Juge allait lâcher. Le jeune homme s'arc-bouta avec une grimace, le retenant dans le vide.
« Il approche ! l'avertit Eaque en voyant l'homme de Seth revenir vers eux. Kagaho…
-Je ne vous laisserai pas tomber ! le coupa-t-il avec un regard déterminé. Jamais ! »
Eaque ne put que contempler leur adversaire s'approcher, lance pointée vers le dos de son subordonné. Une brusque déflagration retentit, et l'homme poussa un glapissement étranglé, avant de tomber dans le précipice. Sans attendre, l'Egyptien tira le Juge vers le promontoire, lui permettant de remonter en sécurité. Le Juge se laissa tomber à genou, le cœur encore battant. Il avisa leur sauveur providentiel, en la personne de…
« Chabti ? s'étonna le Garuda.
-Téléphone dire hommes de Seth venir à mont Musa, alors rejoindre hommes d'Hadès pour aider » répondit leur chauffeur avec un grand sourire.
A la place de la tunique ample qu'il portait plus tôt, il était à présent revêtu d'une armure de couleur turquoise et or. Sa poitrine était ornée d'un pectoral qui avait une forme d'ailes encerclant un djed, et différents bracelets couvraient ses avant-bras.
« Conduire à Osiris, oui ? Hommes de Seth fesses par-dessus visage*, plus problème maintenant ! » ajouta-t-il avec un ton enjoué.
Les deux Spectres se lancèrent un regard perplexe, puis Eaque haussa les épaules :
« Autant y aller, on a besoin de se reposer. »
Il voulut se lever, mais sa cheville se rappela à lui en se dérobant sous son poids. Le Népalais ne dut qu'à l'intervention de Kagaho de ne pas s'effondrer au sol. Il passa les bras du Garuda autour de ses épaules, lui permettant de se stabiliser.
« On a aussi besoin de soins » souffla-t-il, la voix un peu rauque.
Chabti hocha la tête : il était temps que les émissaires des Enfers aient un véritable accueil.
-/-
Installé sur une espèce de chaise longue, Eaque regardait le paysage alentours. Le soleil s'apprêtait à se lever et éclairait le mont Sinaï, l'ornant de couleurs chaudes. Pour un peu, il en oublierait que la montagne avait failli être mortelle pour lui quelques heures auparavant. Chabti les avait ramenés sur le sentier, puis les avait guidés jusqu'au lieu de retraite du représentant d'Osiris, Emhat. Ce dernier les avait reçus de façon chaleureuse, malgré une jambe immobilisée par une attelle qui l'obligeait à marcher à l'aide de béquilles. Il avait eu un sourire amusé en voyant le Juge clopiner au côté de Kagaho : ils avaient le même membre blessé. Des servants avaient pris le Népalais en charge, réduisant la fracture et bandant la cheville du Garuda avec des morceaux de tissus imprégnées dans une décoction de plantes aromatiques. Ils lui avaient fait avaler en prime une tisane apaisante, qui l'avait presque aussitôt plongé dans un sommeil réparateur –mais de courte durée. Il s'était réveillé à cause de la douleur et s'était extirpé de la chambre qui lui avait été allouée, pour venir profiter de l'aube naissante.
Pendant qu'il se faisait soigner, il avait vu Emhat échanger quelques mots avec Kagaho. Si au début son compagnon avait semblé méfiant, il s'était rapidement relâché et avait même salué l'émissaire d'Osiris en s'inclinant, une main sur le cœur. Il faudrait qu'il lui demande ce que ce geste signifiait…
Un bruit de pas le fit se retourner : Kagaho se tenait à l'entrée de la terrasse ouverte, une couverture à la main. Il s'approcha de son supérieur et lui tendit le lainage :
« N'allez pas attraper froid en plus d'avoir une cheville cassée. Sinon vous pouvez être sûr que sire Minos s'amusera à vos dépens pendant un long moment.
-J'ignorais que tu t'intéressais à ce que ce satané Norvégien peut dire sur moi » se moqua gentiment le Népalais.
Il attrapa la couverture, et son regard se posa sur les mains du jeune homme, couvertes de bandages qui remontaient presque jusqu'à ses coudes. Eaque se redressa, alerté, et s'exclama :
« Qu'est-ce qui t'est arrivé ?! »
Kagaho secoua la tête et marmonna :
« Ce n'est rien.
-Rien ? Vraiment ? » ironisa le Garuda en s'emparant du poignet de l'Egyptien, qui siffla sous la douleur.
Le Juge le relâcha et reprit d'un ton plus doux :
« Je commence à te connaître, tu sais. Inutile d'essayer de me cacher ce qui s'est passé, je le saurai. Je préfère néanmoins que ce soit toi qui m'en parle, plutôt que je le découvre par moi-même. »
L'Egyptien poussa un soupir résigné et avoua à contrecœur :
« Je ne suis pas immunisé contre mes flammes noires. Mon Surplis permet d'atténuer la majorité des brûlures, sauf quand je n'arrive plus à me contrôler.
-Tu veux dire que tu t'es blessé hier ? réalisa Eaque avec un air horrifié. Je ne m'en étais même pas aperçu…
-Ce n'est pas important, fit le Spectre dans une vaine tentative pour minimiser son état.
-Bien sûr que si ! rétorqua le Garuda en secouant la tête. C'est même impardonnable de ma part de ne pas avoir remarqué que tu étais blessé. J'aurais dû m'en rendre compte pendant que tu m'empêchais de tomber… Je suis désolé, tu as dû souffrir à ce moment-là.
-Brûlé ou non, ça n'avait pas d'importance, riposta fermement le jeune homme. Je ne vous aurai pas lâché, quitte à tomber avec vous. C'était mon choix, pas le vôtre, alors inutile de vous en vouloir alors que vous n'y êtes pour rien. En plus, j'en ai vu d'autres, ajouta-t-il. Ça va guérir. Après tout, Bénou renaît toujours de ses cendres, non ? »
Avec autorité, il plaça la couverture autour des épaules du Népalais, qui esquissa un sourire de gratitude :
« Merci de vouloir remonter le moral de ton supérieur incompétent, dit-il d'un ton amusé.
-Je ne voudrais pas d'un autre supérieur, rétorqua Kagaho d'une voix plus calme.
-Ni moi d'un autre subordonné, compléta Eaque en lui faisant signe de s'asseoir près de lui. Viens partager la couverture, il fait froid. »
Il obéit sans protester, surprenant agréablement le Garuda qui tira le châle improvisé vers son compagnon. L'Egyptien s'enroula à son tour dedans, posant son regard sur l'horizon avec un air songeur.
« Emhat et toi avez un peu discuté, hier, lança le Juge avec curiosité.
-Il a reconnu mon accent, répondit le Bénou. On a parlé de ma région d'origine.
-Elle est loin d'ici ?
-Pas trop, à quelques kilomètres d'ici. Emhat m'a dit aussi qu'il était désolé que nous soyons tombés dans un piège de Seth, lâcha-t-il pour changer de conversation. Les dieux égyptiens se réveillent à peine, et leurs représentants ne sont pas encore au fait de ce qu'il se passe exactement.
-J'imagine que ce qui est arrivé ne va pas spécialement améliorer les relations entre Osiris et Seth ?
-Loin de là, confirma Kagaho. J'espère que ce traité entre les Enfers et Osiris ne va pas nous mener à un nouvel affrontement, si vite après la dernière Guerre Sainte.
-Notre Seigneur sait ce qu'il fait, le rassura Eaque. Que penses-tu d'Emhat ? »
Le Bénou haussa les épaules et déclara :
« Pour quelqu'un qui se retrouve plongé dans une histoire de divinités réincarnées, il s'en sort plutôt bien je trouve. Il a l'air de vouloir bien faire, même s'il ne connaît pas encore toutes les ficelles du métier.
-Avec une aide comme Chabti, il ne peut rien lui arriver de mal. »
Un rayon de soleil passa au-dessus d'une crête rocheuse, et les deux hommes s'interrompirent pour regarder l'astre se lever complètement. Ce ne fut que lorsqu'il eut entièrement dépassé les pics acérés du mont Sinaï qu'Eaque souffla :
« On devrait parler comme ça plus souvent. C'est agréable.
-Les levers de soleil sont moins impressionnants à Athènes, mais ils ont un certain charme » commenta Kagaho dans un accord tacite.
Le Juge sourit. C'était plutôt étrange de discuter de la sorte avec l'Egyptien, mais la sensation lui plaisait. Comme s'ils étaient d'égal à égal –ou plutôt, d'ami à ami. Songeur, il réalisa qu'il pourrait très vite s'habituer à considérer Kagaho comme tel. Et au vu du sourire discret de son camarade, il se prit à espérer que la réciproque était vraie.
*Un souk est un marché forain dans le monde arabe.
*Le djed est un symbole de force et de stabilité.
*Le mont Sinaï serait l'endroit où Moïse a reçu les tablettes des Dix Commandements.
*Mont Musa est une autre appellation du mont Sinaï.
*Les anecdotes du feu rouge et des hérons ne sont pas inventées.
*L'expression de départ est « cul par-dessus tête ».
