Amis
Bonjour à tous ! J'espère que ce chapitre vous plaira, bonne lecture !
Ses poumons étaient en feu, sa respiration erratique semblait vouloir taillader sa gorge serrée par la peur. Comme en écho, son cœur battait la chamade. Il pouvait sentir le moindre battement pulser dans ton son corps, traversant ses muscles crispés par l'effort. Il n'avait jamais couru aussi vite de toute sa vie –et il arriverait trop tard. Il dérapa sur le sol, manqua de tomber. Il réussit à se rattraper de justesse, repartit de plus belle, essayant d'aller plus vite que le temps lui-même. Il n'était pas assez rapide.
Il avisa un raccourci et l'emprunta, bloquant son souffle sans même s'en rendre compte. Il allongea encore sa foulée, eut un gémissement de douleur en se sentant arriver au bout de ses ressources.
Non ! Encore un peu !
Il vit enfin le pont de pierre. Une forme humaine mince se tenait sur le rebord, immobile dans la poussière qui s'élevait du sol à cause du vent. Les rafales agitaient ses cheveux noirs, cachant son visage. Il ne pouvait pas abandonner, il était si près… Il tendit une main, supplia, mais il savait que la silhouette allait sauter. Elle le faisait toujours, peu importe ses efforts. Il sentit brusquement le sol trembler sous ses pieds, et le pont s'effondra dans un fracas assourdissant. Il s'élança dans un effort désespéré, parvint à attraper le poignet de la silhouette, tenta de la ramener à lui. Il vit un sourire résigné et croisa du regard une paire d'yeux noirs tristes.
Eaque ?!
Sous le coup de la surprise, il desserra sa prise, et le Népalais lui échappa des mains. Il ne put que le regarder être avalé par l'obscurité, et il hurla.
« Kagaho ! Kagaho, réveille-toi ! »
L'Egyptien se redressa d'un bond dans son lit, les yeux écarquillés, tremblant de sueur. Il mit quelques secondes à réaliser qu'il était dans sa chambre, au Palais, et que le Garuda se tenait près de lui, le visage inquiet. Kagaho passa une main sur son visage, tentant de reprendre son souffle. Il entendit Eaque s'éloigner et un bruit d'eau lui parvint depuis la salle de bain. Les pas de son supérieur revinrent dans sa direction, et il sentit une main se poser sur son épaule :
« Tiens, bois. »
Il se décida enfin à le regarder, et avisa le verre tendu. Il l'accepta sans un mot et le but d'une traite, encore sous le choc. Le Juge récupéra le récipient et le posa sur la table de chevet, avant de se retourner vers le Bénou : il ne l'avait encore jamais vu dans un tel état. Il voyait la poitrine du jeune homme se soulever et s'abaisser de façon désordonnée, et sa respiration sifflante n'arrangea pas ses craintes.
« Calme-toi, dit-il doucement. Prends ton temps, tout va bien. »
Il posa une main rassurante dans son dos, traçant des cercles pour tenter de l'apaiser. Kagaho ramena ses jambes vers lui et enroula ses bras autour de ses genoux, cachant son visage. Eaque continua ses caresses, définitivement inquiet. Néanmoins, les tremblements incontrôlés du jeune homme diminuèrent petit à petit, et il eut à nouveau une respiration à peu près normale.
« Ça va mieux ? » demanda-t-il finalement.
L'Egyptien hocha la tête, encore incapable de dire quoi que ce soit. Le Garuda retint un soupir de soulagement, et s'assit à côté de son subordonné, le regardant attentivement. Bien qu'il ne lui en ait jamais parlé, il savait que cela faisait plusieurs jours qu'il faisait des cauchemars. Il sentait son cosmos perturbé et les cernes qu'il avait sous les yeux était une preuve suffisante pour comprendre qu'il avait des nuits agitées. Il n'en avait pas parlé au Bénou, espérant que ce dernier ferait le premier pas et lui dise ce qui n'allait pas, mais il ne l'avait pas fait. Il ignorait s'il rêvait toujours de la même chose, mais l'aperçu qu'il venait d'avoir ne lui plaisait pas. S'il n'était pas resté plus tard pour signer des papiers, il n'aurait pas pu intervenir, et Kagaho aurait pu se blesser sans même s'en rendre compte.
« Merci, souffla le jeune homme d'une voix éraillée en redressant la tête. Je suis désolé, ajouta-t-il en détournant les yeux.
-Tu n'as pas à t'excuser, le coupa Eaque avec un sourire réconfortant. Tu veux en parler ? tenta-t-il.
-Non, tout va bien. »
Le Népalais haussa un sourcil circonspect mais n'insista pas : cela faisait presque un an jour pour jour que l'Egyptien avait été placé sous ses ordres, et il avait appris que le Bénou était plus têtu qu'une mule. Il ne lui dirait rien tant qu'il ne l'aurait pas décidé, et le Juge n'avait plus qu'à prendre son mal en patience et espérer que cette situation ne se reproduise plus.
« Essaye de te reposer, finit par soupirer le Garuda. Ces prochains jours risquent de ne pas être des plus reposants avec la venue de la délégation du Sanctuaire » conclut-il en se levant.
Il jeta un coup d'œil à son subordonné et reprit :
« Si jamais tu as besoin de quoi que ce soit, tu sais que tu peux compter sur moi. »
Kagaho opina sans un mot, et le regarda quitter sa chambre. Dès que la porte se referma, il plongea à nouveau son visage entre ses bras, fermant les yeux avec force et serrant les poings. Il avait l'habitude de rêver de son frère, en cette période de l'année. Même si revivre encore et encore la chute de Sui dans le vide était douloureux, il s'était fait à ce cauchemar. Généralement, il quittait ses appartements et allait terminer la nuit assis sur le toit du Palais, perdu dans ses souvenirs. Seulement, ce n'était pas son cadet qu'il avait vu tomber, mais Eaque. Un bref instant, la vision du Juge, emporté par les rochers lors de leur mission en Egypte quelques mois plus tôt, se superposa à celle de Sui, le faisant frissonner. Pourquoi ? Etait-ce parce qu'ils s'étaient rapprochés, ces derniers temps ? Il avait toujours eu peur de perdre ceux qui l'entouraient maintenant que le Népalais et lui étaient devenus des amis proches, peut-être que ses craintes étaient revenues sans qu'il s'en rende compte ?
Il s'enroula dans sa couverture, essayant de reprendre ses esprits. Eaque allait avoir besoin de lui, avec les Chevaliers qui allaient débarquer aux Enfers dans quelques heures. Il y aurait tous les Ors, et la garde rapprochée de la déesse. Tout ça pour fêter l'anniversaire du traité de paix établi entre Hadès et Athéna, d'après les explications du Juge. Le Garuda l'avait prévenu que l'un des Chevaliers de la garde rapprochée d'Athéna ressemblait beaucoup au dieu des Enfers, Shun si sa mémoire était bonne, et que son frère avait un instinct protecteur surdéveloppé.
« Ne te laisse pas avoir par l'air angélique d'Andromède, avait commenté le Népalais. Et ne te mets pas en colère si Pégase dit un mot de travers –crois-moi, il le fera, ce garçon a un don pour mettre les pieds dans le plat que je n'avais jamais vu chez quelqu'un avant lui. Evite de parler de problèmes de vue avec le Dragon, ne mentionne pas sa mère au Cygne, quant au Phénix… ne lui adresse tout simplement pas la parole, ça sera aussi bien. »
L'Egyptien esquissa un sourire en repensant à la conversation et réussit à se rasséréner. Il finit par fermer les yeux, plongeant dans un sommeil vide de tout souvenir déformé.
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Eaque tournait en rond. Il n'avait pas réussi à fermer l'œil, malgré ses diverses tentatives. Verveine, camomille, yoga, rien n'avait réussi à calmer ses pensées tourbillonnantes, et il avait fini par rendre les armes : Morphée n'avait visiblement pas l'intention de le laisser prendre du repos, alors autant se lever et faire quelque chose d'utile. Son bureau avait bien besoin d'un peu de rangement, et il s'était attelé à la tâche… Pendant cinq minutes. Avec un sifflement agacé, il avait jeté ses feuilles par terre, et avait commencé à faire les cent pas.
Il avait de quoi se faire du souci. Déjà, la délégation du Sanctuaire. Sans rire, Athéna n'était pas capable de se déplacer sans la moitié de ses Chevaliers ? C'était une déesse, un claquement de doigts suffirait pour les mettre à genoux si elle le souhaitait. Pas la peine de venir les enquiquiner avec les Ors au grand complet, sans parler des cinq Bronzes qui ne la lâcheraient pas d'une semelle. Les Juges avaient été obligés de revoir toute l'organisation des Enfers : sans parler des repas et de la préparation de chambres à coucher (après tout, ils n'avaient aucune idée de la durée du séjour de cette chère Saori, il valait mieux prendre les devants), ils avaient dû prévoir des roulements pour les jugements, afin que chaque Spectre puisse être présent à un moment ou à un autre. Une histoire d'égalité au travail, au grand désespoir de Rune qui avait espéré rester cloîtré au tribunal pour la semaine à venir.
Et encore, ça avait été le moins difficile. La répartition des chambres avait été un problème autrement plus épineux, en vérité : il avait fallu libérer des appartements pour les allouer aux Chevaliers, et donc forcer des Spectres à faire chambre commune pour quelques jours. Déjà, réussir à en faire cohabiter certains allait être un tour de force. Normalement, aucun subordonné de Rhadamanthe ne se retrouvait avec un des hommes de Minos, ou un de ses hommes à lui. Ensuite, il avait fallu décider dans quelle chambre ils allaient résider, et là encore des disputes avaient éclaté, pour savoir qui prêterait sa chambre ou non. Enfin, autre point non négligeable, aucun Or ne devait dormir dans la chambre d'un Spectre qu'il avait tué (ce qui était compréhensible) ou se retrouver temporairement voisin d'un Spectre qu'il avait tué (ce qui commençait à fort compliquer les choses). En ajoutant la hiérarchie des Enfers, c'était devenu une situation de crise. Heureusement, rien que quelques menaces de la part de Minos n'avaient pu régler, lorsqu'un soulèvement avait menacé de prendre forme.
Et maintenant, il fallait ajouter à cela le problème de Kagaho. Eaque se renfrogna et reprit ses longueurs dans sa chambre. Il avait bien une petite idée de la raison des cauchemars de son subordonné. Il le connaissait suffisamment à présent pour savoir qu'une seule personne pouvait à ce point toucher l'Egyptien : son frère cadet. Lorsque le Bénou avait été mis sous ses ordres, un an plus tôt, il avait aussi eu ces crises, mais le Népalais devait avouer qu'à l'époque, il ne s'en était guère préoccupé. La reconstruction des Enfers lui demandait toute son attention, sans mentionner l'insubordination dudit Bénou. Il avait bien remarqué ses traits tirés, mais ça c'était arrêté là. A présent, il réalisait à quel point cela touchait le jeune homme. Il ne lui avait fallu qu'un passage rapide aux archives pour que son hypothèse soit confirmée : la date du jugement de Sui coïncidait avec l'arrivée de la délégation d'Athéna.
Il avait hésité sur la conduite à tenir : devait-il faire une faveur à Kagaho en lui faisant prendre quelques jours de congés ? Peut-être aurait-il souhaité retourner en Egypte, pour une commémoration intime ? D'un autre côté, il ne voulait pas faire de favoritisme : malgré son travail irréprochable, certains voyaient encore l'Egyptien comme indigne de confiance. Comprendre par-là que Pandore gardait le jeune homme à l'œil, et n'aurait très certainement pas laissé passer une telle chose. Non, écarter Kagaho était une très mauvaise idée, qu'il avait mise de côté aussitôt. Mais il ne savait pas quoi faire d'autre pour aider son camarade : ce dernier ne lui avait rien dit, quelle que soit la raison. Si Eaque venait à lui en lui disant être au courant, il y avait un risque pour que le Bénou le prenne mal. Egoïstement, le Népalais ne voulait pas mettre à mal l'amitié chèrement acquise du jeune homme. Il leur avait fallu du temps et des blessures pour former le lien qui les reliait maintenant, et le Juge y tenait trop pour le mettre en péril. D'un autre côté, il tenait trop à Kagaho pour le laisser dans une telle situation.
Le Garuda poussa un soupir et se massa les tempes. Il avait mis du temps pour se l'avouer, mais il avait fini par s'y faire. Après leur mission en Egypte, il s'était rapproché du Bénou. Ils passaient déjà beaucoup de temps ensemble aux Enfers, lorsque l'Egyptien n'était pas en mission à l'extérieur, mais ils avaient commencé à se voir autrement que pour le travail. Il leur arrivait régulièrement de prendre un verre ensemble, parfois seuls, parfois avec Violate. Ils discutaient alors de tout et de rien, et Eaque avait appris beaucoup sur le jeune homme. Par exemple, il ne se serait jamais douté qu'il empruntait des livres au Balrog, qu'il les lisait sur le toit du Palais où personne ne viendrait le déranger. Il adorait la menthe, et était capable d'en mettre dans presque tous ses plats s'il pensait que l'aromate pouvait améliorer le goût originel. Il aimait aussi le chocolat noir, mais dans un excès de contradiction, il avait horreur du chocolat à la menthe. Il aimait marcher pieds nus et se promener dans des habits amples, et il avait plusieurs genres de sarouels dans sa penderie qu'il n'enfilait que s'il était certain de ne croiser personne.
A force, Eaque avait réalisé que Kagaho, malgré son sale caractère qui ressortait régulièrement, était quelqu'un de normal, avec des envies et des petites habitudes touchantes de banalité. Cet aperçu de qui était vraiment l'Egyptien l'avait ému profondément, car il doutait que le jeune homme se soit ouvert de cette façon avec quelqu'un d'autre que lui. Peut-être Hadès connaissait-il tout de son âme damnée, mais ce n'était pas avec le dieu des Enfers que le Bénou prenait un thé en attendant que le soleil se lève. Il espérait que, peut-être, il était devenu spécial aux yeux de Kagaho, de la même façon que le jeune homme était devenu spécial pour lui.
Oui, il avait mis du temps à l'admettre, mais il était tombé sous le charme de son collègue. Petit à petit, il s'était laissé séduire par la personnalité complexe de l'Egyptien et ses sourires trop rares mais sincères. Le Népalais secoua la tête et grinça des dents, essayant de brider ses pensées volages. Il était en train de réagir comme une midinette enamourée, ce qui était ridicule et inapproprié. Il ne serait certes pas le premier à avoir le béguin pour un de ses subordonnés –après tout, Minos avait décidé de mettre Rune dans son lit, et connaissant l'acharnement du Griffon une fois qu'il s'était fixé un objectif à atteindre, il ne donnait pas cher du pauvre procureur. Mais Minos n'était pas un exemple à suivre, et il doutait sincèrement que Kagaho apprécie de se retrouver avec un prétendant sur le dos. Il pouvait déjà se réjouir que l'Egyptien le considère comme un ami, il n'allait pas laisser ses hormones tout ficher en l'air.
Il devait rester concentré sur la délégation d'Athéna. Leur arrivée était plutôt une bonne chose, tout compte fait : gérer les tensions qui allaient certainement ressurgir entre Spectres et Chevaliers l'aiderait à penser à autre chose qu'aux yeux violets du Bénou.
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Malheureusement pour lui, et heureusement pour les relations entre les Enfers et le Sanctuaire, l'arrivée d'Athéna et de ses Chevaliers se passa plutôt bien –même très bien vu le pessimisme avec lequel Eaque attendait la confrontation. Certes il n'y avait pas eu de fougueuses embrassades (le petit sourire en coin qu'arborait Kanon en regardant Rhadamanthe était l'exception qui confirmait la règle), mais il n'y avait eu aucun regard glacial ou de montée de cosmos hostile. De petits groupes s'étaient rapidement formés après que les deux divinités soient parties discuter affaires dans une aile du Palais. Eaque devait bien avouer que Voir Minos, Deathmask et Aphrodite bavarder avec des airs de conspirateurs n'avait rien de rassurant. Mais heureusement, Rune et Shura étaient des hommes raisonnables et sauraient gérer la situation si par hasard la conversation déviait sur une tentative quelconque pour « mettre un peu d'ambiance ». Un regard vers la Wyverne lui apprit que le sourire de l'ex-Marina était loin d'être anodin, au vu du rapprochement stratégique qu'avait amorcé Kanon. Le visage furieux de Saga en était une preuve supplémentaire, et le Népalais bénit le Sagittaire, ressuscité en même temps que les autres Chevaliers, et sa diplomatie qui gardaient l'aîné des Gémeaux sous contrôle.
Et bien évidemment, il avait fallu que ce soit vers lui et Kagaho que Shion et Dokho se soient avancés. Le Garuda avait vaguement espéré que le Bénou ne recroise pas d'anciens adversaires, or les seuls deux rescapés de la Guerre Sainte à laquelle il avait participé n'étaient autres que le Pope et le Chevalier de la Balance. Pour ne rien arranger, il avait appris que c'était face à Dokho que Kagaho avait trouvé la mort. Le Népalais tenta de se souvenir s'il avait pu sans le vouloir irriter une des divinités de l'Olympe dernièrement, mais les deux Chevaliers étaient arrivés avant qu'il n'ait pu trouver la moindre réponse.
« Juge Eaque, Kagaho, les salua Shion avec un petit signe de la tête.
-Grand Pope, Chevalier de la Balance, répondit Eaque sur le même ton.
-Bonjour les formalités chiantes, fut le salut peu conventionnel du Chinois. Oh ça va, soupira-t-il en avisant le regard noir de son supérieur. On est tous morts les uns face aux autres, on peut quand même se dire bonjour normalement non ?
-Tu n'as pas changé, commenta Kagaho.
-Toi non plus, rétorqua Dokho avec un grand sourire. Je pensais pas te revoir, à vrai dire, vu que tu n'as pas montré le bout de ton nez à la dernière Guerre Sainte. Si tu savais comme j'étais déçu de ne pas t'affronter à nouveau ! ajouta-t-il avec un air mélodramatique.
-On peut arranger ça, grinça l'Egyptien, piqué au vif.
-Je note la proposition pour une prochaine fois, rit le Chevalier. Je doute qu'aujourd'hui soit très approprié pour un petit duel.
-Non, en effet, lâcha froidement Eaque.
-Détendez-vous, on est tous venus dans l'idée de passer enfin un bon moment entre nous, déclara le Chinois. En tout cas, c'est pour ça que je suis venu. Kagaho, on a plus de deux cent ans à rattraper, raconte-moi tout ! » finit-il en attrapant le Bénou par le bras et en l'entraînant à l'écart, sans que ce dernier ne puisse protester.
Le regard noir du Juge n'échappa pas au Pope, qui eut un petit soupir :
« Je vous prie de l'excuser. Parfois, j'ai l'impression qu'il a toujours dix-huit ans, alors qu'on aurait pu s'attendre à plus de sagesse de la part de quelqu'un qui a plus de deux siècles d'expérience.
-Si je me souviens bien, c'est lui qui a entraîné le précédent Pégase ? fit le Népalais. Inutile de s'interroger sur la provenance de l'excentrisme de Tenma.
-Vous avez une bonne mémoire, rit Shion. Et je crains que ce côté-là se retrouve chez les successeurs de l'armure de bronze, Seiya en est la preuve.
-Je vous plains, sourit Eaque. On a aussi notre dose d'excentrisme aux Enfers.
-La compassion est partagée dans ce cas. »
Le Juge jeta un coup d'œil autour d'eux : Chevaliers et Spectres s'étaient dispersés, et Kagaho et Dokho n'étaient visibles nulle part.
« Ne vous inquiétez pas, intervint Shion avec une voix apaisante. Dokho est certes impétueux et souvent immature, il n'en reste pas moins quelqu'un de fiable et loyal. Il souhaitait discuter avec Kagaho en privé.
-Je doute que le moment soit bien choisi, grimaça Eaque, les paroles de l'ancien Chevalier du Bélier l'atteignant plus durement qu'il ne s'était attendu.
-Peut-être que c'est au contraire le bon moment, rétorqua le Pope. Dokho m'a parlé de lui, vous savez. Il regrette de ne pas avoir compris plus tôt qui il était réellement. Avoir vu ses souvenirs l'a vraiment touché, et…
-Il a vu ses souvenirs ? » l'interrompit le Garuda avec surprise.
Il ne comprenait pas. Inconsciemment, il serra les dents, la poitrine serrée. Comment Kagaho avait-il pu partager ses souvenirs avec un ennemi, et pas avec lui, alors qu'il avait été le seul à le soutenir depuis leur retour aux Enfers ? Il n'avait pas souvenir d'avoir ressenti une telle jalousie envers quelqu'un depuis des siècles, et cette constatation le blessa davantage. Comme s'il avait suivi le cheminement de ses pensées, Shion esquissa un sourire rassurant et posa une main rassurante sur son épaule :
« Juge Eaque, je crois que vous vous méprenez. »
Le Népalais fronça les sourcils, agacé et curieux en même temps. Il avait oublié que les Atlantes avaient une perception accrue des émotions des autres, et il se sentit gêné d'avoir eu une réaction aussi disproportionnée. Le sourire du Pope s'accentua et il reprit :
« Dokho s'inquiétait pour lui, à vrai dire. Etant donné que depuis le traité de paix nos dieux passent plus de temps sur l'Olympe, il craignait que Kagaho se retrouve seul. Mais à ce que je vois, il avait tort de se faire du souci. »
Eaque ne sut comment réagir. Il ne pouvait nier veiller sur l'Egyptien, puisque c'était la stricte vérité. Néanmoins, être aussi lisible, même pour un Atlante, le mettait mal à l'aise. D'autant plus qu'il avait gardé ses sentiments pour lui : ni Minos, ni Rhadamanthe n'étaient au courant de ce qu'il ressentait pour son subordonné. Le sourire du Pope se fit plus doux alors qu'il reprenait :
« Je n'avais toujours considéré les Spectres que comme des ennemis qu'il fallait vaincre. A présent que nous n'avons plus à nous battre, je réalise que vous nous ressemblez plus que ce que j'aurais imaginé.
-Malgré nos pouvoirs et notre devoir, nous ne sommes que des êtres humains, fut la réponse du Garuda. Nous avons tous trop tendance à l'oublier –nous autres, Spectres, sans doute plus que vous. La faute aux réincarnations, je présume. »
Les deux hommes échangèrent un regard de sympathie, malgré la pointe d'envie qu'Eaque n'arrivait pas à réfréner. Il finit par faire signe au Pope de le suivre, et le conduisit dans le dédale de couloirs du Palais.
« Je suis curieux de savoir où vous m'emmenez, commenta Shion.
-Je pense que quelqu'un sera content de discuter avec vous, répondit le Juge. A présent que la hache de guerre est enterrée, peut-être que Rune et vous pourrez partager vos connaissances en toute tranquillité. »
L'Atlante eut une expression surprise, avant de laisser échapper un petit soupir de capitulation :
« Votre mémoire est vraiment excellente.
-Tout comme la perception Atlante, rétorqua Eaque avant de s'arrêter. Grand Pope, je compte sur votre discrétion.
-Je n'avais pas l'intention de faire étalage de vos sentiments, répliqua doucement Shion. Ils ne concernent que vous et celui qui occupe vos pensées. »
Le Népalais hocha la tête, soulagé. N'étant lui-même pas certain de la façon dont il devait se comporter vis-à-vis de Kagaho, il aurait détesté que le jeune homme l'apprenne à cause de commérages. Mais le Pope était quelqu'un qui respectait sa parole, il n'avait pas d'inquiétude à se faire de ce côté-là.
« Si je peux me permettre, ajouta néanmoins l'ancien Bélier, pourquoi ne lui en parlez-vous pas ? »
Eaque pinça les lèvres. Il s'était posé cette question un nombre incalculable de fois, depuis qu'il avait mis un mot sur ce qu'il ressentait. Bien sûr, il avait peur d'un rejet pur et simple de la part de l'Egyptien. Sans compter qu'ils ne pourraient sans doute plus travailler correctement ensemble et donc que le Bénou soit mis sous les ordres d'un autre Juge, se faire repousser le blesserait énormément. Malgré ce qu'il avait pu dire au Pope, même si les réincarnations occultaient une part de leur humanité, elles pouvaient aussi exacerber les émotions. « Aimer pour l'éternité » n'étaient plus des paroles en l'air, mais une réalité. Certes, des béguins occasionnels pouvaient avoir lieu, mais pas être amoureux. Peu importe que Minos le nie farouchement, il était lié à Rune, et de ce qu'il avait vu, Rhadamanthe en avait fait de même avec Kanon. Et lui… Il doutait que Kagaho comprenne. Et c'était la raison principale à son mutisme : le jeune homme ne supporterait sans doute pas l'idée d'être lié à quelqu'un. Il était trop épris de liberté pour accepter une quelconque entrave.
« Il ne pourra jamais répondre à ce que je ressens, lâcha finalement le Garuda. Même si au fond de moi je ne peux pas m'empêcher de l'espérer, je sais que ce ne sera pas le cas. Et je refuse de le mettre face à des sentiments auxquels il ne saura pas réagir. Ce serait cruel de ma part. »
Shion hocha la tête, avant de murmurer :
« Je suis désolé pour vous, Juge Eaque. Une telle preuve d'amour est triste et belle à la fois. »
Eaque se contenta de frapper à la porte de la bibliothèque, face à laquelle ils étaient arrivés, et laissa le passage à l'Atlante. Le Pope ouvrit le battant et entra dans la gigantesque salle, abandonnant le Juge sur le palier. Le Népalais avait à peine tourné les talons pour repartir vers la grande salle qu'il manqua de percuter le Chevalier de la Balance.
« Oh, je vous cherchais ! s'exclama le Chinois. Dites, vous n'auriez pas vu Shion ?
-Je viens juste de le laisser, répondit le Garuda en désignant la porte encore entrouverte. Autre chose ?
-À vrai dire oui, fit Dokho en arborant un visage plus sérieux. J'imagine que vous savez quel jour on est ? »
Eaque comprit aussitôt qu'il ne parlait ni de la date, ni de la rencontre entre Spectres et Chevaliers.
« Je vois que vous êtes au courant.
-Malgré moi, oui, souffla le Chevalier d'Or. J'ai été propulsé dans ses souvenirs sans le vouloir quand nous nous sommes battus, lors de la dernière Guerre Sainte. Enfin, celle d'avant, mais vous voyez de laquelle je parle. »
Ainsi, c'était pour cette raison que Shion lui avait dit qu'il se trompait : Kagaho n'avait pas volontairement partagé ses souvenirs avec son adversaire. Bêtement, cette nouvelle le rasséréna, mais elle ne l'empêcha pas de soupirer :
« Venez-en au fait.
-Eh bien, je voulais savoir pourquoi vous n'étiez pas encore allé le rejoindre.
-Je ne pense pas qu'il souhaite avoir un public pour pleurer la mort de Sui, rétorqua Eaque plus sèchement qu'il ne l'aurait voulu.
-Ça, vous n'en savez rien. Est-ce que vous lui avez demandé ?
-Il ne m'en a pas parlé.
-C'est vous qui avez vécu avec lui depuis plus d'un an, sourit gentiment Dokho. Vous devriez savoir que Kagaho ne sait pas s'exprimer. Allez-y, qu'est-ce que vous risquez ? Vous avez déjà dû vous fritter une ou deux fois, ça ne peut pas être pire. »
Il contourna le Juge en lui faisant un petit signe de la main, pénétrant à son tour dans la bibliothèque. Inutile de se demander pourquoi Kagaho ne pouvait pas croiser le Chevalier sans avoir envie de lui en mettre une : cet homme était terriblement frustrant. Surtout quand il avait raison.
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Il le trouva assis sur un rocher, les yeux fixés sur le bois des suicidés. Il s'approcha sans bruit, s'arrêtant une fois arrivé près de l'Egyptien. Il n'osait pas interrompre le silence presque solennel qui était présent, et préféra rester silencieux. Le surprenant, Kagaho prit la parole :
« C'est Dokho qui vous a dit où me trouver ?
-Non. Mais c'est lui qui m'a poussé à venir. Si tu préfères rester seul, je peux repartir, ajouta Eaque.
-Déjà à l'époque, je trouvais que les Chevaliers avaient trop tendance à vouloir se mêler de la vie des autres, commenta le jeune homme avec un petit sourire amusé. Je vois que ça ne s'est pas arrangé avec l'âge. Mais j'imagine que c'est parfois nécessaire… »
Voyant que le Bénou acceptait sa présence, le Népalais pris place près de lui et répondit :
« Maintenant qu'ils n'ont plus d'adversaires officiels, ils doivent s'ennuyer ferme au Sanctuaire.
-Eaque… » l'interrompit Kagaho.
Le Juge se tourna vers lui, dans l'expectative.
« En parlant avec Dokho, je me suis rendu compte que je ne vous avais jamais remercié, que ce soit pour m'avoir accepté ou pour me soutenir. Vous n'avez jamais rien demandé en échange, alors que vous auriez pu vouloir en savoir plus sur moi. Vous m'avez toujours laissé le choix de vous parler ou non. »
Le Garuda eut un sourire attendri : c'était la première fois que Kagaho s'ouvrait ainsi face à lui. La peine le rendait peut-être plus apte au dialogue, à moins qu'il ne doive en remercier le Chevalier de la Balance. Le jeune homme prit une inspiration et reprit :
« Je sais qu'en tant que Juge, vous devez être fort, pour Hadès, pour vos subordonnés, pour les Enfers. Mais si un jour vous avez besoin de parler, je suis là pour vous, moi aussi. »
Il se retourna finalement vers Eaque et planta ses yeux améthyste dans les siens, de la détermination dans le regard.
« Je ne saurai peut-être pas vous répondre, mais j'essayerai. Alors parlez-moi. »
Figé, le Népalais ne sut que répondre. Alors que quelques instants plus tôt, il ignorait encore comment aborder son subordonné, la tête pleine d'incertitudes et de questions, il ne restait à présent plus rien dans son esprit. Plus rien à part ces deux mots :
« Parlez-moi »
Etait-ce réellement si simple ? Eaque éclata de rire, surprenant son vis-à-vis qui fit une moue vexée.
« J'étais sérieux.
-Excuse-moi, souffla le Juge en secouant la tête. C'est juste que je n'aurais jamais pensé t'entendre me dire ça un jour.
-J'imagine que c'est présomptueux de ma part de vous demander de faire ça alors que je n'en suis moi-même pas capable, grommela le Bénou.
-Faisons un marché, lâcha le Népalais. A chaque fois que l'un de nous a envie de parler, l'autre dira quelque chose en retour, peu importe ce que c'est. Ça te va ? »
Kagaho hocha la tête, approuvant l'idée du Juge. Le Garuda prit son courage à deux mains, se jurant de s'occuper personnellement des deux rescapés de la précédente Guerre Sainte si sa tentative ne menait à rien, et se lança :
« Bien, puisque c'est moi qui l'ait proposé, je vais commencer. J'aimerais être à tes côtés et veiller sur toi, et pas uniquement en tant que supérieur ou ami.
-J'ai toujours vu Dokho comme une nuisance, même si elle peut être parfois bénéfique, sourit l'Egyptien.
-J'étais vraiment transparent à ce point ? se désola Eaque en réalisant que ses paroles n'étonnaient pas le moins du monde son compagnon.
-Ce n'est pas si désagréable de savoir que quelqu'un veille sur nous » fut la réponse de Kagaho.
Un poids sembla disparaître dans la poitrine du Népalais. Implicitement, le jeune homme venait de lui dire qu'il ne le rejetait pas. Qu'ils pouvaient peut-être devenir plus proches que de simples amis. Eaque était prêt à attendre le temps nécessaire –après tout, ils avaient l'éternité devant eux.
