Amants
Bonjour à tous :) Oui, ce chapitre est en retard, j'en suis navrée ! Mais ces dernières semaines ont été plutôt difficiles, malheureusement.
J'espère que ce texte vous plaira, bonne lecture ! Et merci à ma Zum' pour la correction ;)
Cela faisait presque un an qu'Eaque n'avait pas remis les pieds en Egypte. Il reconnut aussitôt le paysage du mont Sinaï, et il se dépêcha de rejoindre le sentier qui gravissait la montagne, menant au petit sanctuaire dirigé par Emhat. Il savait que le représentant d'Osiris avait finalement préféré rester dans ces lieux, loin de l'agitation du Caire, pour rebâtir petit à petit l'empire des Dieux Egyptiens. Le Népalais avala le sentier à grands pas, le visage fermé et les sourcils froncés à mesure qu'il se rapprochait du bâtiment : aucune trace du cosmos de Kagaho, comme il l'avait pressenti. Une silhouette familière le rejoignit alors qu'il s'apprêtait à monter les quelques marches marquant l'entrée du refuge : Chabti.
« Juge Eaque ! le salua l'Egyptien avec un immense sourire. Votre visite inopinée est réjouissante ! »
L'emphase avec laquelle le second d'Emhat l'accueillit adoucit l'expression sinistre du Garuda. Visiblement, Chabti avait fait des efforts pour mieux parler le grec… Tout comme lui avait appris suffisamment d'arabe pour engager une conversation.
« Je suis content de te revoir, Chabti, répondit Eaque. Mais j'aurais préféré que ma visite se fasse dans d'autres circonstances.
-Entrez, fit aussitôt l'ancien chauffeur. Emhat est dans son bureau, il vous recevra vite. »
En effet, sitôt arrivés face à la petite salle, la porte de celle-ci s'ouvrit sur le jeune homme. Il semblait avoir mûri et pris de l'assurance, en comparaison avec leur première rencontre. Il s'avança vers le Juge et le gratifia à son tour d'un sourire, bien qu'il soit plus réservé. Mais Eaque n'y répondit pas et lâcha d'une voix grave, sans laisser le temps à Emhat de placer le moindre mot :
« Où est Kagaho ? »
Les deux Egyptiens se jetèrent un coup d'œil, l'air surpris et gênés. Le Garuda grinça des dents et s'avança vers le représentant d'Osiris, furieux :
« Il était en mission ici, sur les ordres de notre seigneur, alors où est-il ?!
-Juge Eaque…, tenta Chabti, s'interposant plus ou moins subtilement entre le Spectre et son supérieur.
-Cela fait trois mois que nous n'avons plus de nouvelles de lui, cracha le Népalais. Et visiblement, il n'est pas ici. Alors je repose ma question pour la dernière fois : où est-il ?
-Nous ne savons pas, répondit Emhat, clouant Eaque sur place. Venez vous asseoir, je vais tout vous expliquer. »
Le Juge suivit les deux hommes et s'installa dans le fauteuil que lui désignait son homologue, les nerfs à vifs. Kagaho avait quitté les Enfers précipitamment, sans un mot d'explication, près de trois mois plus tôt. Le départ brutal de son subordonné avait inquiété Eaque, surtout quand Hadès, las des assauts répétés de son Juge pour connaître la vérité, lui avait avoué avoir reçu une missive venant d'Egypte et réclamant l'aide du Bénou sans plus attendre. Or pour qu'Hadès accepte de se départir de son Spectre de confiance de la sorte, il fallait une sacrée bonne raison. Et le Népalais savait pertinemment que cette raison ne pouvait être que synonyme de danger pour l'Egyptien.
Il savait que Kagaho était puissant, il n'avait plus à le démontrer à personne. Mais les jours s'étaient égrenés, se transformant en semaines, sans aucune nouvelle. L'attente avait fini par avoir raison de la patience du Juge, qui était parti chercher ses réponses directement à la source : Emhat, qui devait avoir envoyé le message de détresse. Et maintenant, il lui apprenait qu'il ignorait où se trouvait Kagaho ?
« Connaissez-vous la raison pour laquelle j'ai demandé son aide ? demanda le représentant d'Osiris après un bref silence.
-Je sais seulement que c'était urgent, répondit Eaque plus sèchement qu'il ne l'aurait souhaité.
-Seth est revenu, lâcha Emhat sans prendre de pincettes. Il est le premier dieu Egyptien à s'être réincarné, et son pouvoir augmente jour après jour.
-Quel rapport avec Kagaho ?
-Nous n'avons aucune connaissance des faits et gestes des troupes de Seth, fit Emhat d'une voix sombre. Nous avons envoyé des éclaireurs, qui ne sont pas revenus vivants. J'imagine que les hommes de Seth avaient aussi des yeux sur nous et ils connaissaient nos espions. Nous avions besoin de quelqu'un dont ils ignoraient l'existence, afin qu'il puisse les observer et nous rapporter des informations. Or Kagaho vient du désert, le berceau du dieu Seth. Il connaît la région, ses coutumes et son dialecte. »
D'où la raison pour laquelle le jeune homme avait pu démasquer les hommes de Seth lorsque ceux-ci avaient tenté de les tuer, lors de leur dernière visite. Et sans doute aussi l'explication au silence de Kagaho quand le Népalais lui avait demandé d'où il venait.
« Il avait la couverture parfaite pour se fondre dans le décor, ajouta Chabti, le tirant de ses réflexions.
-Vous l'avez envoyé dans la gueule du loup ! gronda Eaque.
-Nous l'avons envoyé en reconnaissance, riposta Emhat. Sa mission consistait uniquement à observer, pour pouvoir nous fournir des informations.
-Que s'est-il passé dans ce cas ?
-Nous savons qu'il s'est bien rendu sur place, répondit l'Egyptien d'un ton las. Depuis, plus rien. La seule chose dont nous sommes certains, c'est qu'il n'est pas mort : vous l'auriez su, autrement. »
Le Garuda serra les dents : le jeune homme avait raison, mais cette constatation n'avait rien d'apaisant, au contraire. En ce moment même, Kagaho pouvait être blessé ou torturé, et ils n'en savaient rien.
« Pourquoi ne pas nous avoir prévenus ?
-Parce que nous pensons qu'il est en train d'accomplir sa mission, expliqua l'ancien chauffeur. Si Kagaho avait été démasqué, nous aurions reçu une preuve de leur part.
-Ou peut-être qu'ils essayent de lui soutirer des informations, contra Eaque. Kagaho est un Spectre, il a été le bras droit de notre dieu en personne ! Il a une place suffisamment élevée aux Enfers pour que des ennemis tentent de lui arracher ce qu'il sait !
-Il n'y a aucun moyen pour qu'ils se rendent compte de son affiliation à Hadès, répliqua Emhat.
-Bien sûr que si ! Son cosmos est une preuve suffisante pour que…
-C'est précisément la raison pour laquelle je l'ai bridé, l'interrompit le représentant d'Osiris. Je l'ai fait à la demande de Kagaho, ajouta-t-il en voyant le Juge proche de perdre son sang-froid. Afin qu'aucun lien avec les Enfers ne puisse être fait si jamais il devait se faire prendre. »
Eaque poussa un soupir, passant une main fatiguée sur son visage. Des mois d'inquiétude, pour en arriver à une situation pire que celle à laquelle il s'était plus ou moins préparé.
« Il sait ce qu'il fait, reprit Emhat d'une voix plus douce. Vous devriez lui faire confiance.
-Ce n'est pas un problème de confiance, riposta le Népalais. Je dois le trouver.
-Vous ne pouvez pas. Vous serez vite remarqué avec votre cosmos, et c'est précisément ce que Kagaho souhaitait éviter. »
Le Garuda serra les poings : Emhat avait raison, évidemment. Néanmoins, il était peu enclin à écouter la raison pour le moment. Il aurait dû se douter qu'un jour ou l'autre, ses sentiments pour son second deviendraient problématiques. Malheureusement, il était trop tard pour changer quoi que ce soit, surtout à présent que leur relation avait évolué de façon plus intime.
Chabti s'approcha de lui et posa une main réconfortante sur son épaule, avant de se tourner vers son supérieur :
« J'ai des affaires en cours non loin d'ici. Après le voyage harassant que Juge Eaque a fait pour venir jusqu'ici, peut-être que se changer les idées lui serait bénéfique ? »
Emhat acquiesça, sans doute soulagé que son second propose de s'occuper du Juge mécontent. Chabti fit signe à Eaque de le suivre, après avoir salué son supérieur. Il le conduisit dans les couloirs du sanctuaire, et le Garuda reconnut la route qui menait à la chambre dans laquelle il avait déjà logé.
« Vous devriez vous changer, conseilla Chabti en lui désignant une penderie. Le désert n'est pas agréable avec une armure sur le dos. Et puis, un peu de discrétion ne sera pas de trop.
-Je te remercie de ta proposition, Chabti, mais je n'ai guère envie de faire du tourisme, grinça Eaque.
-Je vous assure que cela va vous plaire. Croyez-moi » ajouta l'Egyptien avec un petit sourire, faisant hausser un sourcil circonspect à son vis-à-vis.
Le Népalais retira son Surplis et enfila une tenue plus appropriée : le pantalon et la tunique étaient trop larges, mais une ceinture en tissu lui permit d'ajuster le tout de façon à peu près convenable. Chabti lui tendit un manteau en coton noir, orné de broderie argentées à l'extrémité des manches, ainsi qu'un chèche* qu'il enroula autour de son cou et qui couvrait le bas de son visage.
« Où allons-nous ? demanda enfin Eaque, une fois qu'ils furent sortis du sanctuaire d'Osiris.
-Pas très loin d'ici. J'ai eu vent d'une rumeur, à propos d'une étrange caravane qui ne suivait pas la route habituelle, déclara Chabti en le conduisant vers les écuries. Vous savez monter à cheval, Juge Eaque ? »
Le Népalais fit une moue peu assurée : c'était vrai lors de ses premières réincarnations, mais il ne pouvait pas en dire autant aujourd'hui.
« Cela fait très longtemps que…
-Ça ne s'oublie pas ! le coupa-t-il joyeusement en s'approchant d'une jument grise déjà sellée. Elle ne vous causera pas d'ennuis, elle connaît le chemin. »
Eaque tapota un peu gauchement l'encolure de l'animal, qui lui jeta un vague regard avant de s'intéresser de nouveau à sa mangeoire. Chabti harnacha un autre cheval et amena les deux montures dans la cour, avant d'aider le Garuda à se mettre en selle. Ils quittèrent le sanctuaire au pas vif des chevaux enthousiastes à l'idée de se dérouiller les membres. Ils s'éloignèrent rapidement, Chabti ayant pris la tête au petit trot. Eaque laissa faire la jument, qui suivit son congénère avec une foulée ample et moins désagréable que ce que le Juge avait craint.
« Vous voyez ? sourit Chabti en voyant que son compagnon de route s'en sortait plutôt bien.
-Je ne fais que rester assis, rétorqua-t-il en désignant les rênes qu'il tenait à peine.
-C'est déjà bien, rit l'Egyptien. Je suis désolé pour Kagaho, ajouta-t-il avec une moue gênée. Je sais que vous lui êtes très attaché. »
Eaque ne répondit rien et se rembrunit. A l'époque où ils s'étaient rencontrés, il n'était pas encore amoureux du jeune homme, et le considérait plus comme un ami. Mais depuis, il s'était petit à petit épris du Bénou et de son sale caractère, sans aucun retour en arrière possible. D'amicale, leur relation était devenue charnelle, et les sentiments du Juge s'étaient renforcés après chaque nuit passée avec son compagnon. Ces mois sans aucune nouvelle de lui avaient été tout bonnement insupportables.
« Mon comportement est inexcusable, lâcha finalement le Népalais d'une voix sombre. Surtout en tant que Juge des Enfers.
-Vous n'êtes qu'un humain, Juge Eaque. Une armure et des pouvoirs extraordinaires n'y changeront rien ! » répliqua tranquillement Chabti.
Ils continuèrent leur route en silence, se laissant bercer par le son des sabots claquant sur la route en pierres. Le Garuda ne sut pas exactement combien de temps dura leur trajet, mais lorsqu'enfin un bâtiment se dessina à l'horizon, ses reins commençaient à crier grâce. Chabti remit sa monture au pas, avant de se pencher vers lui et de lui parler à voix basse :
« C'est un lieu où les caravanes s'arrêtent pour prendre du repos et se désaltérer. On y rencontre des personnes de diverses ethnies, mais je vous conseille de rester discret.
-Tu as parlé d'un convoi qui empruntait une route inhabituelle ?
-J'espère en apprendre plus ici, confirma l'Egyptien en hochant la tête. Peut-être pourriez-vous en profiter pour observer ceux qui s'y trouvent ?
-Je doute de t'être d'une quelconque utilité, rétorqua Eaque. Tout le monde me paraîtra étrange.
-Qui sait… » conclut Chabti avec un mince sourire.
Arrivés aux portes de l'établissement, ils mirent pieds à terre et attachèrent leurs chevaux à une rambarde en bois prévue à cet effet, sous laquelle avaient été installés des abreuvoirs, remplis d'eau restée fraîche malgré la chaleur environnante. Ils entrèrent dans la baraque, leur arrivée passant quasiment inaperçue dans le brouhaha qui régnait à l'intérieur. Il n'y avait pour tout mobilier que des tables et des chaises. Chabti lui expliqua rapidement que les caravaniers apportaient généralement leurs outres et les remplissaient au puits qui se trouvait juste à côté, profitant de l'endroit uniquement pour s'installer quelques heures. Il désigna à Eaque une table située au fond de la salle, dans un recoin isolé.
« L'endroit parfait pour voir sans être dérangé ! » commenta le jeune homme avant d'abandonner le Juge avec une gourde, partant en quête d'informations.
Eaque s'installa avec soupir, grimaçant discrètement en rencontrant le bois du siège : se remettre à cheval après des siècles allait lui coûter quelques courbatures et douleurs mal placées. Il but une gorgée d'eau et reporta son attention sur les hommes qui l'entouraient : tous étaient vêtus plus ou moins de la même façon, dans des tenues de bédouins* aux couleurs plutôt sombres. Quelques-uns arboraient des vêtements clairs, mais aucun ne portait de motifs colorés. Le peu d'arabe que le Népalais avait appris ne lui permettait pas de suivre les conversations qu'il entendait, et il se perdit rapidement dans ses pensées.
Hadès allait très certainement lui passer un sacré savon à son retour aux Enfers ! Il était parti sans prévenir, abandonnant son poste sans aucune vergogne. Eaque se passa une main fatiguée sur le visage : vraiment, être amoureux lui faisait faire n'importe quoi. Heureusement qu'ils n'étaient pas en pleine Guerre Sainte, ou bien il se serait révélé inutile voire carrément dangereux pour ses collègues et ses troupes ! Et Alone l'avait prouvé lorsqu'il avait gouverné les Enfers : un Juge n'était pas totalement irremplaçable…
La porte du bâtiment s'ouvrit à nouveau, et le Garuda leva les yeux pour apercevoir le nouveau venu, plus par ennui que par réelle curiosité. Il était trop loin de l'entrée pour réussir à voir parfaitement le visage de l'homme qui s'avançait, mais il le reconnut aussitôt pour connaître par cœur sa façon de bouger : c'était Kagaho. Stupéfait, Eaque se leva d'un bond, manquant de peu de faire tomber sa chaise, attirant sur lui quelques œillades étonnées, dont celle du Bénou. La surprise le figea un bref instant lorsqu'il vit le Juge, les deux Spectres se dévisageant sans un mot, avant que le jeune homme ne le rejoigne à grands pas et ne le force à se rasseoir :
« Qu'est-ce que vous faites là ? » lâcha-t-il, en s'asseyant face à lui.
Encore sous le coup de la surprise, le Garuda ne répondit pas immédiatement, vérifiant du regard que son compagnon allait bien. Il avait l'air fatigué, mais n'avait aucun signe de blessure apparente.
« Je suis parti à ta recherche, avoua finalement Eaque. Tu ne donnais pas de nouvelles, j'étais mort d'inquiétude. »
Kagaho fronça les sourcils et baissa la voix :
« Je suis en mission d'infiltration. Je n'allais pas vous envoyer une carte postale. »
Heurté par les paroles crues de l'Egyptien, le Népalais sentit sa poitrine le serrer violemment.
« Désolé d'avoir eu peur pour toi ! » cingla-t-il d'une voix cassée.
Avant que le Bénou ne puisse rétorquer quoi que ce soit, Chabti arriva près d'eux et s'installa à côté de son compatriote :
« Kagaho ! Quand j'ai appris pour la caravane, j'ai aussitôt pensé qu'il s'agissait des hommes de Seth. J'espérais bien que tu serais parmi eux. »
Alors seulement il remarqua la tension qui régnait entre les deux Spectres, et parut gêné :
« Je vous prie de m'excuser de ne pas vous l'avoir dit plus tôt, Juge Eaque, mais je n'étais pas complètement certain que Kagaho serait ici. Je ne voulais pas vous donner de faux espoirs.
-Il n'y a rien à pardonner, Chabti, répliqua Eaque en se levant. Je suis content de voir que tu vas bien » ajouta-t-il sèchement à l'intention de son amant avant de quitter la pièce sans un regard en arrière.
Il partit retrouver son cheval à grands pas, la colère accélérant les battements de son cœur. Il aurait dû être habitué au caractère de Kagaho, mais la froide impassibilité dont il avait fait preuve l'avait blessé. Maintenant qu'il l'avait vu sain et sauf, il n'avait plus qu'une envie : partir d'ici et rentrer au Palais, le plus rapidement possible. Il détacha la jument grise, prêt à se mettre en selle : après tout, Chabti lui avait assuré qu'elle connaissait la route, retourner au sanctuaire d'Osiris seule ne devrait pas lui poser de problème. Il allait s'éloigner quand l'appel du Bénou le retint :
« Eaque ! »
Il s'arrêta et se retourna à contrecœur, peu désireux de se confronter à nouveau au jeune homme. Kagaho le rattrapa et s'empara des rênes de sa monture, l'empêchant de s'en aller.
« Je ne devais pas rester ici aussi longtemps, lâcha l'Egyptien d'une voix rapide. Mais les circonstances…
-On parlera de ça quand tu seras de retour, l'interrompit le Garuda, conscient que son compagnon risquait sa couverture en discutant ainsi avec lui. Fais attention à toi » ajouta-t-il néanmoins d'un ton plus doux.
Kagaho acquiesça, relâchant sa prise et laissant aller la bride dans les mains de son supérieur. Chabti s'approcha, donnant une brève accolade à son compatriote, puis rejoignit le Juge qui s'était déjà mis en selle et était prêt à quitter les lieux. Le trajet du retour se fit en silence, Eaque n'ouvrant la bouche qu'à leur arrivée, pour chuchoter un rapide :
« Merci. »
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La nuit s'était installée aux Enfers depuis plusieurs heures, plongeant le Palais dans une obscurité quasi-complète, ponctuée de quelques points de lumière où les chandeliers avaient été allumés. De l'extérieur, on pouvait penser à des lucioles prises au piège dans un bocal gigantesque. Kagaho se laissa lentement porter par les bourrasques qui ne manquaient jamais de souffler autour du domaine, atterrissant doucement à son balcon. Ses jambes tremblèrent malgré lui lorsqu'il toucha le sol, et il serra les dents avant de se redresser et pénétrer dans ses quartiers. Ses yeux lui piquaient horriblement, rendus secs par l'air chaud de l'Egypte, et aussi par le manque de sommeil. Mais se reposer attendrait encore un peu.
Il délaissa son Surplis, qui s'installa dans un recoin de la pièce, et quitta sa chambre sans un bruit. La plupart des Spectres dormaient certainement profondément, mais il connaissait suffisamment Eaque pour savoir qu'il devait encore être à son bureau. Et malgré l'appréhension qui commençait à lui tordre le ventre, il était hors de question qu'il laisse le Népalais sans explication plus longtemps.
Cela faisait presque un mois depuis qu'il était venu le chercher. Un mois pendant lequel il ne s'était pas passé un jour sans qu'il regrette d'être parti comme un voleur, sans rien dire. Sur l'instant, il n'avait pensé qu'à une chose : sa mission. L'Egypte restait son pays, et savoir qu'il était menacé par Seth l'avait rendu furieux. Il n'avait pas imaginé que le Juge s'inquièterait au point de se déplacer en personne pour menacer Emhat –car oui, Chabti l'avait briefé sur l'arrivée inattendue du Garuda.
Il n'avait pas compris la colère du Juge. Il ne lui devait rien, il était libre de faire ce qu'il voulait et cela incluait ses choix à propos de ses missions. Et ce n'était pas parce qu'ils avaient commencé à coucher ensemble que ça changeait quoi que ce soit. Mais il avait compris qu'il avait été trop loin lorsqu'il avait croisé les yeux tristes du Népalais juste avant qu'il ne sorte du lieu de repos. Kagaho l'avait blessé sans s'en rendre compte, et il ne pouvait pas le laisser partir sans s'excuser. Il avait vainement tenté de s'expliquer, mais Eaque ne lui en avait pas laissé le temps, arguant qu'ils en parleraient quand il reviendrait.
A présent, il était temps d'essayer de réparer le mal qu'il avait fait sans le vouloir.
Perdu dans ses pensées, il avait remonté le couloir qui menait aux appartements du Garuda et se trouvait à présent devant sa porte, à dévisager la poignée avec hésitation. Il ne savait même pas ce qu'il allait bien pouvoir lui dire… Il eut un soupir de lassitude et ferma les paupières, avant de marmonner pour lui-même :
« Je suis un cas désespéré… »
Un raclement de gorge lui fit rouvrir les yeux : Eaque avait ouvert la porte en silence et le regardait avec un petit sourire amusé. Kagaho se mordit la lèvre avant de maugréer :
« Et évidemment, vous m'avez entendu. »
Le Juge eut un léger rire, qui détendit l'Egyptien. Un sentiment nouveau s'insinua en lui, lui permettant de respirer un peu plus sereinement : le soulagement. Si Eaque riait, alors peut-être qu'il pourrait lui pardonner.
Il se permit d'observer son vis-à-vis, son regard s'attardant sur les traits du visage du Garuda, comme s'il le voyait vraiment pour la première fois. Il n'avait pas remarqué les petites ridules qui se trouvaient aux coins de ses yeux lorsqu'il était amusé, mais là, dans ce couloir sombre, il ne voyait plus qu'elles. Il les regarda s'estomper à mesure que le rire du Népalais s'effaçait, pour finalement être remplacé par le silence.
« Kagaho ? s'inquiéta Eaque, surpris par l'attitude du Bénou qui était pour le moins inhabituelle.
-J'aurais dû vous dire que je partais en mission pour Emhat, lâcha le jeune homme dans un souffle. Je ne pensais pas que vous vous inquiéteriez comme ça. »
Le Juge hocha la tête, comprenant qu'ils allaient avoir la fameuse discussion qui l'avait taraudé pendant ces dernières semaines. Il était rentré aux Enfers aussi abruptement qu'il en était parti, après s'être excusé de son comportement auprès du représentant d'Osiris. Hadès l'avait accueilli avec un regard critique, mais n'avait pas émis le moindre commentaire : le visage sombre du Garuda lui avait suffi. Depuis, il s'était plongé à corps perdu dans ses papiers, rattrapant le retard et le manque d'organisation causés par son bref départ, essayant d'oublier l'insidieuse douleur qui lui vrillait la poitrine quand il repensait au visage de Kagaho lorsqu'il l'avait revu sain et sauf : un visage froid et impénétrable.
Il s'écarta de l'entrée, invitant l'Egyptien à venir à l'intérieur. Ce qu'ils se diraient resterait entre eux, et un couloir n'était pas l'endroit le plus approprié pour parler à cœurs ouverts. Kagaho obtempéra, avançant dans la pièce d'un pas raide.
« Je ne devais être parti que quelques jours, reprit-il une fois qu'Eaque eut refermé la porte derrière eux. Vraiment. Mais infiltrer les rangs de Seth s'est révélé plus compliqué que prévu, et j'étais surveillé. J'ai perdu la notion du temps, je ne pensais pas que j'avais été absent aussi longtemps. Quand je vous ai vu, à l'arrêt des caravanes, j'ai eu peur que quelque chose de grave soit arrivé aux Enfers. Alors quand vous m'avez dit que vous étiez venu pour moi… Je n'aurais pas dû réagir comme je l'ai fait, ajouta-t-il en détournant les yeux un bref instant. Mais tout ce à quoi j'ai pensé, c'est que tout ce que j'avais fait risquait de n'avoir servi à rien.
-Je n'aurais effectivement pas dû venir, répondit posément Eaque. Ta mission était primordiale et ma présence aurait pu réduire tous tes efforts à néant. J'ai agi de façon impulsive et irréfléchie, mais tout ce à quoi j'ai pensé, c'est que tu étais peut-être en danger. Et rester ici sans savoir si tu allais bien ou non, c'était de la torture. »
Kagaho se retourna vers lui et le dévisagea comme s'il venait d'insulter Hadès, les yeux écarquillés de surprise.
« Mais… pourquoi ? » demanda-t-il finalement d'une voix mal assurée.
Le Népalais crut brièvement que son compagnon se moquait ouvertement de lui, mais la naïveté de sa question le convainquit qu'elle était très sérieuse. Alors seulement, il comprit avec un brin d'horreur que Kagaho ne savait pas qu'il était amoureux de lui.
Cette réalisation lui coupa le souffle quelques instants. Le jeune homme avait accepté de partager sa couche en pensant que le Garuda n'avait aucun sentiment pour lui. Il frémit en imaginant ce que l'Egyptien avait pu ressentir lorsqu'il lui avait confié vouloir plus de sa part. Sa gorge se serra douloureusement, le choc lui faisant perdre temporairement tous ses moyens.
« …Eaque ? » marmonna le Bénou.
Et d'un seul coup, il se retrouva prisonnier des bras du Juge, qui le serrait dans une étreinte possessive. Kagaho se figea, avant de se détendre. Il avait toujours un peu de mal à s'habituer à ces contacts physiques spontanés et désintéressés, mais il s'y faisait petit à petit. Il ferma même les yeux, appréciant l'étreinte : après quatre mois éprouvants, il réalisait que se reposer sur le Garuda lui avait manqué.
« Je suis désolé, souffla le Népalais en le serrant un peu plus contre lui. Je pensais que tu avais compris, j'aurais dû te le dire plus clairement, tout de suite, dès le début. Je t'aime, Kagaho. Je t'aime tellement que ça me fait mal. »
Le jeune homme rouvrit les yeux, son cœur cessant de fonctionner pendant quelques secondes.
« Je t'aime tellement que j'ai eu peur que ça te fasse fuir, continua Eaque. Moi-même j'ai peur quand je vois ce que je suis capable de faire parce que je t'aime. J'ai peur, parce que je n'ai pas ressenti ça depuis des siècles, et que je ne sais pas comment gérer mes émotions. Je pensais que tu t'en étais rendu compte, que mes gestes étaient suffisants, je pensais que tu savais… »
Sa voix se brisa sur le dernier mot, et il eut le besoin urgent d'embrasser son amant, de lui prouver que ce n'étaient pas des mots en l'air. Il prit son visage entre ses mains, tremblant, posa ses lèvres sur son front, son nez, sa bouche. Il l'embrassa avec ferveur, glissant ses doigts dans les courts cheveux noirs de son compagnon. Et lorsque Kagaho répondit avidement à son baiser désespéré, il eut l'impression qu'on lui remettait enfin un cœur fonctionnel dans la poitrine, tant ses battements étaient puissants. Jamais il ne pourrait se passer de ce corps tout contre le sien, de ces lèvres scellées aux siennes, de cet homme qui lui avait volé sa raison.
« Redis-le… » souffla le Bénou à peine leurs bouches séparées.
Peut-être était-ce dû à la fatigue qu'il avait accumulée, mais il paraissait presque mou entre ses bras, comme si, enfin, le Spectre se laissait totalement aller. Alors Eaque le lui répéta, encore, et encore, chaque déclaration parsemée de baisers et de caresses, plus savoureux et doux les uns que les autres. Si seulement cet instant pouvait ne jamais cesser.
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« Je pense que Seth n'est pas une trop grande menace, actuellement. Il cherche à redéployer ses forces, c'est certain, mais ses hommes manquent d'organisation et sont faibles, mal entraînés. Une surveillance accrue de la part des hommes d'Osiris devrait suffire pour l'instant, surtout qu'Emhat a commencé à recruter des hommes fiables … »
Eaque écoutait distraitement le rapport de Kagaho, assis à côté de Minos. Près du Griffon se trouvaient Rhadamanthe et Pandore, tandis qu'Hadès siégeait face à eux, le visage sévère face aux informations de son Spectre de confiance.
« Il s'est passé quelque chose ? souffla soudain le Norvégien en se penchant vers lui. Tu as un sourire bizarre. Et ne me fais pas croire que c'est simplement à cause de la nuit torride que tu as dû passer avec ton charmant brasier ambulant. »
Le Garuda lui asséna un regard à moitié agacé : Minos avait beau être observateur, il n'avait toujours pas appris à parler avec tact.
« Allez, dis-tout à ton Juge préféré, sourit le Griffon avec une expression de requin.
-Tu te rappelles à quel point je m'étais moqué de toi quand tu as finalement admis être lié à Rune ? soupira le Népalais à contrecœur. Eh bien je suis ravi de t'annoncer que tu vas pouvoir te venger.
-Oh… ! Il était temps, répondit Minos en plissant les yeux.
-Peut-être que nous dérangeons ? » intervint soudain Hadès en leur jetant un coup d'œil appuyé.
Eaque laissa son collègue s'excuser, ayant croisé le regard velouté de son compagnon. Ils échangèrent un sourire discret, qui fit frémir le Népalais. Il était lié, à Kagaho. Et cette simple pensée faisait éclore en lui une myriade de papillons.
*Chèche : sorte de foulard porté autour du cou et du visage pour se protéger du vent et du sable.
*Bédouins : nomades arabes vivant d'élevage, principalement dans les déserts d'Arabie, de Syrie, du Sinaï et du Sahara (source Wikipédia).
