Blablabla de l'auteure : Euh... coucou ?

Je suis un peu (beaucoup) en retard, gomene TTHTT je ne vais pas aller me justifier, mais ce chapitre a aussi été galère à écrire... Et puis il y avait les examens, la vie privée, toussa toussa...

Bref c'est fini pour le moment, et j'ai bien profité de mon début de vacances comme une grosse feignasse ! (j'ai quand même pondu un chapitre hein =^=)

Disclaimer : je ne possède que Alexander et quelques autres OC, que du modeste :'3

Bonne lecture, je ne vous retiens pas plus longtemps, et bravo si vous avez eu la patience de m'attendre, je vous en suis reconnaissante ^^


Chapitre 8 : Fatigue

« La fatigue est une des choses au monde les plus intéressantes à penser. Elle est comme la jalousie, comme le mensonge ou comme la peur. Elle est comme ces choses impures que l'on tient loin de ses yeux. Comme ces choses elle nous fait toucher terre. »

Une petite robe de fête

Christian Bobin, 1991


Les pas d'Alexander résonnaient dans le long couloir, étroit comme un tuyau, qui semblait prêt à l'étouffer. Les murs hauts, couverts de cadres vides, semblaient se rapprocher, dans l'obscurité, couvrant le médecin d'ombres menaçantes. Le jeune psychiatre prit une grande goulée d'air,. Il était acide, rance comme de la chair pourrie.

C'était dégueulasse.

Puis la chanson commença.

Une voix douce et cristalline, beaucoup trop connue, chantonnais joyeusement, seule.

La petite voix perçait les ténèbres, et Alexander se surprit à en chercher la source.

Got a secret can you keep it Ashes Ashes we all falling down, falling down. London bridge is falling down, my dear Alex.

Une porte entrouverte. La voix venait de là. Il fallait qu'Alex partage les baies pas encore mûres. Il le fallait.

Il poussa lentement la porte. Une petite forme tournoyait rapidement, maladroitement, se cognant au murs en tentant d'imiter une ballerine. Un mince sourire étira les lèvres de Messner.

My dear Alex

Got a secret can you keep it

Laves toi les mains, je t'en supplie !

-Alex-chou ?

Une main. Osseuse. Sur son épaule, qui arrachait la blouse. Une autre. Puis deux jambes, qui s'enroulaient autour de son buste alors qu'on escaladait son dos, à grand renfort d'ongles, de talons et de genoux.

-Tu as vu les cafards Alex-chou ? On joue aux échecs ? C'est qui ? Hé, c'est qui ? Elle danse mal.

Souffle venu de derrière sa tête. Air chaud contre son oreille, sa joue droite, jusqu'à ses lèvres et ses narines. Vague haleine de sang et de sucre, de confiture. Fraises. Il l'aurait presque parié.

-Aleeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeex

Deux bras se nouèrent autour de sa taille, alors qu'une minuscule tête brune s'enfouissait dans son ventre, comme si elle cherchait à traverser le tissu de la chemise, la chair, les muscles et les organes. Des sanglots tâchaient la chemise immaculée.

-Messner, c'est ça ? Le dossier est supprimé. Bienvenue à BlackGates.

Comme la voix du professeur résonnait, le grand corps de Crane s'appuya contre les jambes d'Alexander, alors que ses membres secs se repliaient en position fœtale contre Messner, comme un enfant.

Soudain, deux mains se saisirent de sa cheville.

-Meurtrier ! Vous êtes un assassin !

La voix d'Alonso lui vrillait les tympans comme une crécelle insupportable.

-Alex-chou ? Tu m'écoutes ? C'est ton travail quand même...

Trop. Trop de poids sur son corps. Trop de chaleur, corporelle et humide, autour de lui. Les griffes s'enfonçaient dans ses épaules, ses chevilles, son épine dorsale...

-Messner.

-Docteur Messner !

-Alex-chou ?

-Vous avez réfléchi à ma proposition pour l'hypnose médicale ?

Non. Ils étaient trop. Trop proches. Il ne fallait pas.

Alex

Alex !

ALEX !


Le choc réveilla Alexander en sursaut. Il était tombé du sofa de son appartement, où il était manifestement tombé de sommeil. Le psychiatre fronça les sourcils. Il arrivait rarement que Morphée vienne le prendre dans ses bras. La plupart du temps, il errait dans le labyrinthe de ses insomnies, de dossier en dossier, de chaîne en chaîne, de livre en livre, luttant contre les dérives causées par l'ennui. Parce que tous les soirs, toutes les nuits, il s'ennuyait. Le sommeil ne venait plus.

Là, là la fatigue avait triomphé, s'était manifestée pour la première fois depuis longtemps. Peut être à cause de cette dernière semaine de novembre un peu trop chargée. Il avait passé la semaine à faire des recherches sur les personnages mythologiques de Birthday, à éplucher des dossiers, à préparer sa documentation et sa défense en cas de crise de Heldévary. Et le sommeil avait manifestement été plus qu'agité, s'il avait remué au point de tomber du sofa.

Le cauchemar... Il avait fait un cauchemar. Il n'en faisait presque jamais. En réalité, il ne se souvenait presque jamais de ses rêves, tant son temps de sommeil était rare et court. Devait-il s'inquiéter de ce rêve ? De ces...retours ?

Non.

Bien sûr que non.

En tant que fervent adepte de la théorie de John Allan Hobson et Robert McCarley, selon laquelle les rêves ne rimaient à rien, n'étaient dus qu'au hasard des connexions nerveuses exécutées pendant le sommeil, il n'avais aucune raison de « s'inquiéter ». Ce rêve n'était en rien un reflet de son « état mental ». La psychanalyse. Bien entendu. Une science absurde, d'amateurs.

Avec un soupir, le psychiatre se versa distraitement une tasse de café serré. Hors de question de se présenter au travail dans un état aussi proche de la décomposition cérébrale. Crane ne manquerait pas cette belle occasion de se moquer.

Comment tu peux boire du café ? C'est amer. Je peux avoir du chocolat chaud moi ?

Non.

L'odeur de chocolat attaqua ses narines. L'odeur des produits nettoyants, aussi. Mais il n'y avait pas de chocolat chez lui. Il n'en achetait pas. Avec un léger sursaut, le jeune psychiatre se redressa et parcourut son salon du regard. Ennuyeux. Il n'y avait rien. Rien du tout.

Non sans soupirer légèrement, Messner remplit son thermos de café serré chaud et prit la route de la salle de bains.

Et du travail. Accessoirement.


La situation était ennuyeuse. Trop ennuyeuse. Et le très occupé professeur Crane ne leur faisait pas l'honneur de sa distrayante présence. La réunion de ce matin là était simplement sensée consister en la répartition des heures supplémentaires, des jours de congé de décembre ainsi que des emplois du temps. Cependant, il manquait deux personnes, pour que la réunion mensuelle commence. La première, Jonathan Crane ne l'empêchait pas réellement d'avoir lieu, même si Alexander aurait préféré que son estimé collègue soit à ses côtés à travers cette épreuve d'endurance. La seconde, n'était d'autre que le directeur roudouillard, Quincy Sharp, dont la présence était plus qu'essentielle, puisqu'il était l'heureux détenteur des sacro-saints emplois du temps.

Alexander se retrouvait donc seul, dans cette salle de réunion un peu trop familière. Enfin, pas si seul que ça. Il considérait plutôt sa situation comme une profonde solitude intellectuelle et spirituelle. « Je suis entouré d'abrutis » était sûrement la seule chose qui venait à l'esprit, sur le moment. Et, pourtant, ce n'était pas vraiment exact. Il était plutôt en face d'abrutis. En effet, les tables étaient placée en U, comme pour toutes les « réunions », et il se trouvait sur la rangée de droite, face à Bélen Alonso, qui écoutait avec un mince sourire les explications de Jérémiah Worthing, sûrement à propos de quelque récente découverte relevant du domaine psychiatrique. Le psychiatre solitaire se contenta de regarder l'échange, ignorant les coups d'œil mauvais et peu subtils d'Alonso. Elle se mit soudain à sourire plus largement face à une phrase de son collègue et se tourna pleinement vers lui. Bande d'abrutis. Leurs cafés ne fumaient plus depuis longtemps, ils allaient devoir ingérer de la boue froide...

Enfin. C'était leur problème.

Messner envisageait sérieusement de se replonger dans le fruit de ses recherches de la semaine, sur Birthday, plus particulièrement les personnages mythologiques qu'il avait employé pour désigner ses proches. Comme souvent avec son patient, le jeune psychiatre avait observé, avec ébahissement et agacement, que l'autre était un véritable génie. Le souvenir, et plus particulièrement ses acteurs, étaient lourds de sens, et sur plusieurs niveaux. Il n'était pas certain d'avoir exploré toutes les probabilités pour le moment, mais le « cas Birthday » était vraiment fascinant.

L'esprit du psychiatre dérivait lentement, loin de la salle de réunion, vers un univers beaucoup plus... mythologique. Il avait cherché les origines de chaque personnage, le confrontant à sa position dans le « souvenir », conté par Beyond Birthday. Tout n'était encore une fois que symbolisme. Il comptait d'ailleurs aborder ce sujet avec son patient lorsqu'il le verrait, en fin d'après midi, après l'entrevue avec Stubbs et le repas. Il se demandait lequel des trois personnages mythologiques il comptait aborder en premier. Antigone était le personnage le plus important, dans le souvenir, comme dans ce que Birthday avait raconté. Il serait peut être plus malin de commencer avec elle.

Trop de pistes. Trop de possibilités. Mythologiques, mais aussi biologiques, il l'avait découvert. Et, bien entendu, on parlait de BB, l'évidence n'était pas à négliger. Le patient 127 avait pour chacun de ses amis répété l'initiale avant de donner le nom, il l'avait remarqué en réécoutant l'enregistrement. Cette variation de langage pourrait paraître totalement bénigne, mais elle sortait de la bouche de 127. Antigone, Beyond, Charon et Lachésis. A, B, C et... L ? C'était tout de même une drôle de coïncidence, mais beaucoup trop subjective pour valoir la peine d'être abordée avec le criminel aux yeux rouges...

-Messner ? Tu penses à ta petite amie ?

Tu penses à qui Alex ?

Un index interminable s'enfonça dans la joue du praticien. Il sentait avec dégoût la peau pleine de germes et de micro-organismes frotter contre celle, rasée de près et désinfectée, de son visage. Avec une moue outrée et dégoûtée, quoiqu'assez dédaigneuse, il saisit le poignet de Crane -par la manche, cela va de soi-, et le posa délicatement sur la surface polie de la table.

-Ce à quoi je pense ne vous regarde pas professeur. Vous êtes en retard.

-Vraiment ? J'ai pourtant l'impression d'être arrivé pile à l'heure.

Avec un petit mouvement de tête, Jonathan Crane désigna leur employeur à tous, engoncé dans un costume vert bouteille, occupé à trier sa paperasse, suant déjà à grosses gouttes. Immonde.

En parlant d'immondices, Alexander pêcha dans sa poche de blouse son flacon de désinfectant et un mouchoir jetable, et se stérilisa méticuleusement la joue, parfaitement conscient du regard de son collègue sur lui, détaillant chacun de ses gestes.

-Il est impoli de fixer les gens.

Crane se contenta de ricaner sombrement et de poser ses deux mains sur la table, captivant le regard de Alexander. Deux grandes paumes, hérissées de doigts aussi longs qu'osseux. Elles formaient deux araignées géantes, qui piétinaient avec impatience sur la table.

J'ai peur des araignées !

-Tu es sûr d'aller bien Messner ? Tu n'as pas l'air dans ton assiette.

Le professeur inclina légèrement la tête et chuchota, prenant un air de confident moqueur.

-Tu fais des insomnies ? Tu sembles fatigué... Ou alors ce sont les insinuations de notre très chère collègue féminine qui te tapent sur le système, ce que je peux comprendre, s'entend. Elle s'accroche à toi comme une tique à un chien.

Messner retint un froncement de sourcils. Les insinuations d'Alonso étaient-elles évidentes à ce point ? Ou des rumeurs s'étaient elles déjà répandues à son sujet ?

-Ma proposition tient toujours, lâcha platement Crane.

-Je ne suis pas fou.

Est ce que je suis malade ?

-Je n'ai jamais dit cela. Tu sembles juste fatigué.

Je jeune psychiatre fut cependant dispensé d'asséner une quelconque réplique acide, car Sharp venait de déposer, avec une délicatesse sans nom, son emploi du temps mensuel sur son bureau.

Un vague coup d'œil lui enseigna qu'il n'avait pas une répartition des heures très avantageuses, mais il ne s'agissait pas d'un enfer non plus. Il n'avait bien évidemment pas obtenu toutes les heures supplémentaires qu'il avait réclamé, et s'étonna de voir que sa requête, à savoir travailler pour le jour de la fête des collègues, avait été acceptée. En revanche, on lui avait accordé les 25 et 26 décembre jours où il avait demandé à travailler. Suspect.

S'ensuivit alors une longue discussion absolument passionnante sur l'emploi du budget, dont il se serait volontiers passé.


-Dites, vous avez vu mon briquet ? Ça va bien faire deux ou trois semaines que je ne le trouve plus, interrogea Worthing, tout en remplissant quatre des gobelets en plastique de ce qui ressemblait à un concentré d'orange gracieusement apporté par le directeur, sûrement pour se faire pardonner les heures supplémentaires -et donc les primes- passées sous le nez de ses employés.

Alonso trempa ses lèvres dans le liquide jaunâtre et sourit avant de répondre :

-Je suis plutôt satisfaite que tu l'aies perdu, à vrai dire. Fumer n'est pas très bon pour la santé.

Crane, qui jaugeait sa boisson d'un œil soupçonneux, haussa un sourcil et railla :

-Inutile de le materner, miss Alonso. Worthing peut prendre soin de lui tout seul.

-Apparemment non. S'il n'est pas capable de garder son briquet sur lui.

Le principal concerné fronçait les sourcils comme un enfant prêt à faire un caprice, et se tourna vers Alex, qui n'avait pas encore prit la parole, comme pour le supplier d'intervenir.

Ce dernier, pas concerné le moins du monde par les délibérations de ses collègues, vida son gobelet dans le pot d'une plante fanée qui avait le bonheur de tenter de décorer la salle de réunion.

-Je ne m'attarde pas, il va être l'heure pour moi de voir mon patient.

Mensonge.

Mensonge éhonté.

Tu avais promis !

Ne me mens pas !

Il ne voyait aucun intérêt à rester en compagnie de ses chers collègues. Ils allaient certainement lancer une autre longue conversation à propos de leur vie personnelle, de la soirée des collègues, des infirmières ou d'il ne savait quel sujet inutile et éloigné de ses préoccupations.

-Tu vas voir Stubbs ? Je croyais que tes rendez-vous ne commençaient pas avant dix heures trente.

Évidemment, il fallait que le professeur Crane, coach personnel en socialisation depuis près d'une semaine, ait remarqué ce minuscule détail concernant son emploi du temps. Et le sourire que l'immense épouvantail lui adressait avait sur le jeune psychiatre l'effet un grand éclat de rire sarcastique. Avec un froncement de sourcils, Alexander laissa son regard errer sur les gencives bordeaux, asséchées, et les dents beaucoup trop grandes à son goût avant de répondre :

-Je comptais consulter quelques dossiers tout d'abord.

-Des dossiers hein...

La voix de Alonso coupa toute possible tentative de fuite alors qu'elle lançait à Messner une œillade menaçante. Retenant un soupir, le psychiatre revint aux côtés de ses chers collègues.


L'odeur de l'ascenseur était intenable. Désagréable au possible. Enfin, il y avait pire. Il y avait l'été. L'été, prendre l'ascenseur, avec deux collègues, c'était une véritable torture. Rien qu'à l'idée de l'odeur humide de transpiration glissant entre eux, sur les murs, se déposant sur ses vêtements, ses cheveux, les boutons de l'ascenseur, le jeune psychiatre se raidit et aspira l'air de la cabine.

Ils étaient en hiver.

Et l'ascenseur ne portait aucun relent d'hidrorrhée. Fort heureusement. Alexander plissa néanmoins légèrement le nez. A eux trois, ils éclipsaient l'habituelle odeur aseptisée de chaque endroit de l'hôpital. Et encore. Messner s'était en quelque sorte habitué à l'odeur de produits chimiques, de renfermé et de lavande de Crane. En revanche, l'odeur enfantine de Worthing, mélange exécrable de vanille, de lessive et d'eau de Cologne lui était plus difficile à supporter. Il avait l'impression de sentir les effluves d'un petit garçon qui aurait emprunté le parfum de son géniteur. C'était désagréable. Il détestait l'eau de Cologne, les parfums à l'alcool.

Mon cadeau ne te plaît pas? Je l'ai commandé par internet, pardon.

Tu ne pouvais pas le sentir, ce n'est pas grave.

Le mélange était insupportable. Ajouté au babillage interminable de Jeremiah Worthing, la descente aux soins intensifs avait des airs de descente en enfer.

Crane, absorbé par l'écran de son smartphone, n'était d'aucune aide.

-C'est la première fois que j'ai un patient au sous-sol des soins intensifs ! Il n'y a que le professeur et vous, Messner, qui en avez à ce niveau, non ?

-Je ne sais pas. Ça m'est égal.

Il n'y avait que huit patients aux soins intensifs. Inutile de déployer une armée de médecins. Son ton froid et indifférent ne sembla pas décourager Jérémiah, qui poursuivit :

-C-ce sont les pires criminels qui sont dans ce sous-sol, non ? Vous ne devez jamais vous ennuyer n'est-ce pas ? Ça doit être fascinant. Il y a déjà eu des accidents ? Est-ce que c'est tendu ? Mon patient est là depuis un moment apparemment... Bates, vous connaissez ?

Beaucoup de questions, le débit très élevé, le jeune bleu serrait sa pochette en carton tellement fort que ses jointures avaient pâli jusqu'à prendre une couleur souffre désagréablement osseuse. Il n'était pas nécessaire d'être un génie pour comprendre que le caquetage illimité du gosse était surtout dû au stress, à l'angoisse. Worthing n'écouterait sûrement pas toute parole « rassurante », en admettant que Crane et Messner soient aptes à avoir des paroles « rassurantes ». Il préféra donc se taire et laisser l'autre blablater tout seul.

-Ça m'inquiète un peu, à vrai dire. Mais on est médecins pas vrai ? On peut toujours faire quelque chose et aider ces gens, n'est-ce pas ?

-Évidemment, Jérémiah, on peut toujours faire quelque chose, intervint Crane, sans quitter son écran des yeux. Mais la priorité que tu dois avoir, c'est ta propre indemnité physique. Ne les laisses pas te toucher, pas d'exceptions, tu es trop inexpérimenté pour la jouer téméraire. Oh, et restes stressé, c'est ta meilleure assurance de survie.

On aurait eu l'impression qu'il s'agissait d'un chef militaire entraînant sa bleusaille avant le combat. Worthing hocha frénétiquement la tête, pas rassuré pour autant.

-M-merci professeur.

Alexander soupira, au moment ou la porte de l'ascenseur s'ouvrit sur le couloir des soins intensifs. Les deux plus jeunes psychiatres se figèrent. Il était plutôt évident que l'arrêt soudain de Worthing était dû aux hurlements, sanglots, cris, rires et murmures qui meublaient toujours l'univers des soins intensifs. Pour un débutant qui y posait les pieds pour la première fois, il était normal d'être surpris. Alexander, quand à lui était figé à cause du spectacle qui se déroulait au milieu du couloir. A côté du chariot de nettoyage, Stanislas O'Connors se tortillait tout seul, de manière absolument ridicule. Ses yeux étaient fermés et on pouvait distinguer des écouteurs violets entre les mèches couleur carotte. C'était totalement risible. Ce gosse se croyait en boîte ou dans sa chambre d'adolescent ?

Il ne manquait plus qu'il emploie son balais comme micro. Encore heureux, il se contentait de balayer avec.

C'est donc en évitant précautionneusement le rouquin que le jeune psychiatre se dirigea vers la cellule de Stubbs, pour le premier entretien de la journée. En ouvrant la porte, il entendit le pitoyable glapissement de O'Connors, sûrement à la vue de Crane. Sa tête l'élançait péniblement.


L'immense stature de Stubbs semblait écrasée, oppressée, comme s'il était un géant perdu dans une chambre pour pygmées. Le lit en plastique semblait ridiculement petit, sous son important postérieur. Que du muscle, comme on s'en doute. Il fixait un point, devant lui. Depuis qu'Alexander avait lancé l'enregistrement , à savoir environ 5 minutes à sa montre, le regard du patient se perdait dans les profondeurs abyssales du mur blanc.

-Vous avez un problème, peut être, Mister Stubbs ?

Les yeux clairs, trop clairs, se posèrent sur les iris froids du psychiatre. Quelque chose y brillait. Quelque chose d'étrange, comme une sorte d'étincelle. Pas malsaine. Plutôt, enfantine. Oui. C'était comme si un grand enfant aux yeux terrifiants se tournait vers lui.

-J-je ne sais pas...

-Vous avez besoin de quelque chose ?

Il était psychiatre bon dieu. Pas infirmière. Il se sentait beaucoup trop fatigué, trop mou, trop gentil. Gentil. Eurk.

Un large sourire étirait à présent les lèvres de Stubbs.

-Ça dépend, que pouvez vous m'offrir docteur ?

Le retour de la voix doucereuse. Les sourcils du psychiatre s'envolèrent. A quoi venait-il d'assister au juste ? C'était étrange. La lueur enfantine et terrifiée dans les yeux du patient avait disparu. Il était de nouveau un malade malsain.

Mal à la tête. Il avait l'impression qu'on essayait de lui percer la boîte crânienne jusqu'au cerveau avec une perceuse.

Tu as l'air distrait

En effet. Il secoua la tête et revint à son patient. Il le fixait d'un regard doux. Très doux. Trop doux. Mielleux.

-Rien du tout. Je suis simplement ici pour vous écouter et vous soigner.

Bien. Replacer le patient à sa place, à savoir : sous-sous-déjection nécessitant un traitement pour le grain sérieux qu'il a dans le crâne.

-D'accord docteur. Vous savez, ma figurine a séché. Merci pour l'argile, au fait.

Oh. Évidemment. L'art-thérapie. Alexander n'y croyait pas. Il n'y croyait pas du tout. Mais ça semblait avoir son petit effet sur les détenus. Et puis, c'était plus rassurant pour le personnel de les voir malaxer de l'argile plutôt que fixer le mur en chuchotant pour eux même ou en gloussant. Rassurant n'est-ce pas.

Stubbs chercha quelque chose sous son oreiller et en tira une petite boulette de terre séchée qui, de l'humble avis du psychiatre, ne ressemblait à rien, et le tendit jusque sous le nez du jeune homme, le regard brillant, un large sourire aux lèvres.

-Vous voyez ce que c'est docteur ?

Non. Très honnêtement non.

Tu trouves ça beau Alex ?

Non.

Non c'est laid.

Pourquoi dit-on toujours que les œuvres des enfants et des simples esprits sont superbes ? Il avait l'impression de se retrouver comme une mère face à l'infâme gribouillage du monstre qu'il avait sous sa responsabilité. La responsabilité. Comme s'il était fait pour ça.

Ça ne ressemblait absolument à rien. Il allait devoir mentir. Ce n'était pas comme si le détenu pouvait s'en apercevoir. Alexander détailla lentement « l'œuvre » du colosse.

Il ne voulait pas s'attirer d'ennuis. Ce type pouvait aisément l'étaler sur le sol d'un seul coup de poing.

-Une souris peut être. C'est une souris, mister Stubbs ?

Quelque chose sembla changer dans le visage du malade. D'un seul coup, il s'éteignit, et un mince sourire cordial étira ses lèvres alors qu'il se rapprochait du psychiatre sur la couchette.

Tremblement des mains.

Pas de celle d'Alexander. De celles de Stubbs.

Dilatation des pupilles de Stubbs.

Gonflement de la jugulaire.

Excitation. Dangereux.

-Vous savez ce qu'il s'est passé avec Vanessa, docteur ?

Alexander recula doucement sur sa chaise. Il ne fallait pas montrer qu'il n'était pas parfaitement tranquille.

-Non. Vous souhaitez me raconter ?

Il était Alexander Messner. Il était le psychiatre.

-Elle a gâché mon rendez-vous. C'était une serveuse. J'étais avec Susan, et elle s'est pris exprès les pieds dans ses lacets. Elle m'a renversé du vin dessus. Susan a ri. Elle a ri. Ce n'est pas très positif, de sembler ridicule pour un premier rendez-vous, vous vous en doutez, docteur.

Alexander inspira lentement par le nez. Sortit son calepin et son crayon, et commença à prendre paisiblement des notes. Aucun des symptômes du patient ne semblaient vouloir s'estomper. Il glissait sur les mots, essayait de parler le plus vite possible, tout en conservant un calme d'apparence. Il fallait rester de marbre. Il fallait rester professionnel.

-Alors je l'ai attendue, à la sortie de ce bar. Je l'ai attendue, et j'ai coincé sa tête dans la portiè j'ai claqué la portière jusqu'à ce qu'elle se détache de son corps. Mais le reste de son corps était tellement beau, et puis, c'était comme un matériau utilisable. Alors ensuite, je l'ai recyclée, mise à l'usage. Et pourquoi m'arrêter en si bon chemin ? J'en ai fait d'autres, qui m'avaient toutes causé du tort. Toutes.

Le patient inclina la tête. Ses pupilles dilatées éclipsaient presque tout le bleu des iris mauvais.

Stubbs n'avait pas été calme et méticuleux quand il avait éteint la vie de ses victimes. Il l'avait seulement été lorsqu'il avait découpé leurs corps en lamelles. Immonde.

-Le cou d'un homme est plus dur à trancher que celui d'une femme. Mais je suis sûr qu'ils peuvent s'étouffer pareil.

Rappelez vous Alexander, vous devez rester calme et optimiste en toute circonstance. Pour son bien.

Calme. Stubbs avait approché son visage, jusqu'à ce qu'Alexander puisse sentir son haleine rance contre son nez.

Il avait envie de vomir.

Mal à la tête.

Il expira lentement et adressa une œillade froide au possible à l'homme, ignorant délibérément les battements effrénés de son cœur.

-Vous allez vous rasseoir. Immédiatement.

-Et pourquoi, docteur ?

-Parce que c'est un ordre. Vous allez briser votre...figurine. Vous la serrez trop fort.

Ne pas briser le contact visuel. Fixer les pupilles énormes. Garder la voix lisse et plate.

Le géant relâcha légèrement son emprise sur l'objet, et se remis calmement dans une position non-menaçante.

Alexander se leva, arrêta le dictaphone.

-Passez une bonne soirée, mister Stubbs.

L'homme reposa lentement sa tête contre le mur froid. De profil, il pouvait toujours voir la jugulaire boursouflée sous les battements trop forts du cœur. Maladie ? Peut être. Peut être pas.

-J'essaierai de vous prescrire des calmants vasculaires.

Le visage plat du meurtrier se tourna vers le psychiatre. Il lui adressa un sourire mielleux et déclara, d'une voix vibrante :

-C'était un poussin. Un joli petit poussin.

Alex ?

Tu vas mal Alex, arrêtes de mentir.

Il allait bien. C'était juste...ce mal de tête permanent, l'impression vague d'errer dans le brouillard. Et l'haleine fétide de son patient lui collait aux narines, il pouvait sentir son goût infecte de vomi sur ses papilles. Lentement, très lentement, il tira son flacon de désinfectant de sa poche, et en approcha le goulot de ses narines, avant d'inspirer doucement l'odeur chimique, antiseptique, familière et propre.

Mais le goût était encore là. Et le mal de crâne aussi.

Il avait besoin d'un café. Ou d'un repas.


Manger avec des collègues n'aurait sûrement pas été très bénéfique ni au travail d'Alexander, ni à sa réflexion. Il s'était donc -encore- réfugié dans la quiétude fraîche et propre de son bureau. Sauf qu'il n'avait plus vraiment beaucoup à réfléchir. La plupart du travail exécuté sur le « souvenir » de Birthday avait déjà été faite lors de ses nuits blanches, à l'appartement. Les trois fiches de synthèse étalées devant lui, il cherchait à approfondir, tout en ingurgitant à contre coeur des carottes râpées absolument pas fraîches, tirées d'une immonde boîte en plastique.

Passionnant. Il n'arrivait à rien de nouveau. Son esprit était ralenti par une sorte de fatigue, qui encombrait toute réflexion.

Hé, Alex, je peux m'installer avec toi ? J'arrive pas à dormir.

Tout en archivant l'enregistrement de Stubbs sur sa session, le psychiatre fronça légèrement les sourcils. En deux semaines, deux de ses patients avaient perdu contrôle, et s'étaient comportés de manière imprévue. S'agissait-il d'un relâchement de sa part ? Etait-il le seul membre de l'équipe médicale à observer ce phénomène ? Il pourrait peut être interroger Crane.

Quoi qu'il en soit, il avait appris des choses intéressantes sur l'aliéné imposant. De toute évidence, il souffrait d'une sorte de... sociopathie, au vu de ses troubles à conserver son calme, et de son agressivité. Quoique, peut être que l'agressivité dont il avait fait preuve à l'encontre d'Alexander était le fruit d'un facteur extérieur. Non. Stubbs avait raconté son premier meurtre. Il en transparaissait également une impulsivité qu'on pouvait aisément lier à de la sociopathie ou à de la bipolarité. Mais la sociopathie trouvait plus grâce aux yeux de Messner. C'était simplement une hypothèse, mais il l'inscrivit sur le dossier de son patient, au cas où. Les raisons de tuer une personne semblaient si subjectives. Ce qui paraissait inacceptable pour quelqu'un semblait naturel pour un autre. Chacun ses limites. Alexander ne pouvait se flatter d'être capable de définir ni celles des autres, ni les siennes. Quelles étaient ses limites, d'ailleurs ? Tout le monde en avait, il le savait. Alexander reposa la barquette de carottes à peine entamées et renversa la tête en arrière. Ce qu le bloquerait... La propreté, vraisemblablement. Et l'inutilité de l'action. A quoi bon tuer une personne ? Perte de temps. Perte de mobilité, voir de liberté, si l'on n'était pas assez malin pour ne pas se faire attraper.

Tu pars loin parfois Alex, c'est inquiétant.

Il pouvait encore mettre ce genre de déviations sur le dos de la fatigue, il n'était plus vraiment à ça près. Et c'était d'ailleurs plutôt juste.

Arrêtes Alex, s'il te plaît...

Bien. Il arrêterait de cogiter sur des sujets aussi... sombres. Mais les carottes finiraient dans la poubelle.


-Bonjour, je m'appelle Beyond Birthday. Et toi ?

Le large sourire goguenard qui fendait le visage blafard du patient et déchirait ses lèvres sèches irrita immédiatement Alexander, déjà considérablement excédé par les événements de la journée. Le praticien tenta néanmoins de se contenir.

-Docteur Messner. Et je ne suis pas disposé à supporter vos enfantillages pendant toute la durée de l'entretien.

-Roh, ça va, si on ne peut même plus s'amuser.

Le tueur retroussa exagérément sa lèvre inférieure en une grimace infantile. L'intérieur de la lèvre transparaissait sous la mince membrane de peau, chair sanglante, veines bleutées-violacées et fils tendus couleur os-sale. Immondément fascinant.

Arrêtes de gâcher quand je suis bien ! Déjà que ça arrive pas souvent !

-Je suis là pour essayer de vous soigner, mister Birthday. Pas pour jouer, soupira le psychiatre en prenant place sur la chaise destinée à cet effet.

-Et si le seul moyen de me soigner -si moyen il y a- était de jouer avec moi ?

Le détenu inclina légèrement la tête, un éclat joueur dans ses prunelles. Alexander se permit de lever les yeux vers le plafond décrépi tout en sortant carnet, stylo, et dictaphone.

-Dans ce cas j'appellerai mon collègue tout juste sorti de l'école, il se fera un plaisir de jouer au Monopoly avec vous.

Ou alors il se blottirait dans un coin, terrifié. Probabilité égale. Birthday fronça légèrement les sourcils avant de sourire plus largement.

-Mais tu ne feras pas cela, n'est-ce-pas Alex ? Je te manquerais trop, pas vrai ? Et ton collègue est sûrement trop jeune et trop intègre pour remplir les conditions attendues chez mon psychiatre.

Alexander sentit ses épaules se raidir. Beyond sous entendait-il qu'il n'était lui même pas intègre ? Par rapport au marché avec L ? Ou par rapport à son passé nébuleux ?

Faisant de son mieux pour dissimuler sa nervosité, le psychiatre répliqua d'une voix égale :

-Vous êtes un de mes patients. Ils ne me manquent jamais. Et je suis parfaitement capable de le faire, ne rêvez pas.

Souligner le fait qu'il n'était pas ici uniquement pour le patient 127 était nécessaire.

Et oui, il était tout à fait capable de refiler Birthday à un collègue. De toute façon, Worthing ferait logiquement appel à lui quand il serait dépassé par les énigmes et puzzles de BB. Ainsi, Messner ne serait pas dépourvu de sa source de stimulation intellectuelle, et serait dispensé des bavardages malsains de Birthday.

Idée intéressante. Retenue.

Sauf que Jérémiah Worthing était effectivement trop intègre, innocent comme un nouveau né. L ne traiterait sûrement pas avec ce gosse à peine diplômé.

Soupir.

-Tu es extrêmement tranchant aujourd'hui Alex... pire qu'une lame de rasoir. Birthday glissa un langue sèche sur ses lèvres abîmées, une mimique casse-pieds aux lèvres. Tu m'en veux encore à cause de notre discussion de la dernière fois ?

La dernière fois. Les questions personnelles, intimes, posées par le fêlé étaient en effet restées en travers de la gorge du jeune homme comme une arrête de poisson, désagréable et douloureuse.

Mais il se considérait tout de même comme suffisamment professionnel pour passer au dessus et faire ce pour quoi il était payé.

-Nourrir de la rancoeur à votre égard nuirait à votre thérapie et à mon travail. Cependant la question était déplacée.

127 inclina la tête, avant de hausser les épaules, une expression nonchalante plaquée sur le visage.

-Je ne vois pas ce qu'il y a de mal à essayer de mieux te connaître très cher. On passe quand même une heure ensemble tous les deux jours, c'est une relation privilégiée.

-Absolument pas. Chaque minute que vous passez à me questionner sans résultat est pour moi une minute perdue dans votre thérapie.

Un sourire à glacer le sang illumina les traits du criminel, il laissa sa tête partir en arrière et chantonna d'une voix légèrement plus aiguë que de coutume :

-Sans résultat ? Mais voyons Alexander, qui parle d'absence de résultat?

Messner se contenta de hausser un sourcil. Il s'était montré extrêmement prudent pendant chacune de leurs conversations. Impossible que Birthday parvienne à dresser sa biographie.

Semblant saisir l'incrédulité du praticien, le dérangé émit un claquement de langue narquois avant d'entamer, sur un ton monocorde à souhait et qui heurta Alexander. On aurait dit un élève qui récitait sagement sa leçon.

A noter.

-Tu n'as pas connu tes parents, donc tu as grandi avec des tuteurs, et vraisemblablement un ou plusieurs autres tu es certainement surdoué, tu as du vite comprendre que tu étais "spécial" , et tu t'es escrimé à te camoufler parmi les autres. Tu t'es fondu dans la masse, mais tu t'ennuyais, et c'est probablement ça que tu cherches en travaillant auprès de grands criminels qualifiés de malades mentaux. De la stimulation. De quoi. Nourrir. Ton intellect.

Évidemment, Beyond Birthday avait regroupé toutes les minuscules informations qu'avait vaguement laissé entendre Alexander. Le pitoyable résumé de la vie du psychiatre telle que l'imaginait son patient avait beau être flou, il restait amèrement plutôt juste.

-Alors ? Je suis dans le vrai ? Une étincelle dérangeante dansait dans les iris carmins.

-Je ne peux pas nier que vous ayez raison sur certains points, puisque je vous en ai fait part moi-même.

-C'est vrai, mais tu es resté vague exprès, petit malin, taquina le fêlé, avec une moue narquoise.

-Évitez les familiarités je vous prie, soupira Alexander. Vous restez flou vous aussi. C'est une forme de narcissisme, n'est-ce pas ? Vous aimez que tout tourne autour de vous, vous aimez paraître énigmatique, en vous exprimant par codes, je me trompe ? Vous souhaitez fasciner, parce que vous manquez d'attention.

C'était ce qu'avait compris Messner. Birthday était vraisemblablement très narcissique, et prenait un malin plaisir à s'envelopper de mystère, peut être pour se flatter simplement l'ego, peut être dans un objectif plus vicieux, qui s'étendait sur le long terme. BB en était, malheureusement, capable.

Ce dernier dévisageait le psychiatre, une expression indéchiffrable sur le visage. La tirade n'était pas conçue pour susciter une émotion particulière chez le patient. Ni autosatisfaction surdimensionnée, ni colère particulière. Alexander avait simplement souhaiter exprimer son avis, son point de vue, sa réflexion. Non, ce n'était pas du narcissisme. C'était du professionnalisme.

Pardon pardon ! Je voulais essayer de t'impressionner !

C'est réussi, la maison a presque explosé.

D'abord c'est pas une maison, c'est trop petit !

Mal de tête.

Messner papillonna brièvement des paupières, sous le regard attentif de Birthday qui, étrangement, ne fit aucune remarque et ne sembla même pas lui en tenir rigueur.

-D'ailleurs, tu as terminé d'analyser mon petit jeu mythologique ? Hm ?

-Je pense avoir obtenu quelques éléments satisfaisants, en effet.

C'était le moment où Alexander devait choisir, s'il accédait ou non à la requête de son patient. Requête qui le rabaissait au rôle de l'élève, encore et toujours forcé d'exprimer sa réflexion, de prouver sa valeur, de démontrer à son maître -Birthday, ici apparemment-, qu'il n'était pas stupide.

-Oh, et tu vas m'en faire part pas vrai ?

Ou alors, au lieu de faire une liste chronologique ou thématique bien gentiment récitée, il pouvait délicatement filtrer ses informations. Et, de la sorte, étudier les réactions de Birthday.

-Lachésis, il s'agit de L, n'est-ce pas ?

L'effet escompté fut seulement visible pendant une fraction de secondes. Les globes oculaires furent exorbités par l'écarquillement des yeux. Ensuite, les orbes sanglantes redevinrent normales, et le patient sourit.

-Qu'est-ce qui te fait dire ça ?

-Je ne sais pas trop... Une intuition...

-Menteur.

-Vous avez insisté sur la majuscule du surnom. De plus, Lachésis ne suit pas la logique alphabétique des autres noms.

-Tu connais l'alphabet, c'est bien dis moi.

-Lachésis est l'une des Moires, dans la mythologie Romaine. Elle file le destin, elle définit la destinée. Birthday ne disait rien, il avait cessé de tordre sa lèvre entre ses longs doigts blanchâtres. En quoi L a-t-il déterminé votre destinée Mister Birthday ?

Le regard du numéro 127 glissa sur le dictaphone.

-Il m'a arrêté, c'est plutôt déterminant dans ma destinée.

-Mais vous avez sous entendu l'avoir connu auparavant.

-J'ai sous entendu avoir connu Lachésis avant, pas L.

-Et je conclue que Lachésis est L.

Beyond Birthday roula exagérément des yeux, un sourire menaçant de se répandre sur ses traits.

-Je ne confirme rien.

Mais je n'infirme rien non plus était clairement insinué pat l'œillade pseudo-complice que lui envoya le meurtrier.

Coup d'œil au dictaphone.

Plus que cinq minutes.

-Lors de notre prochain entretien, Mister Birthday, j'aimerais que nous discutions des meurtres de Los Angeles. Pour cela, j'aurais besoin que vous réfléchissiez à l'avance aux éléments que vous souhaitez aborder, en priorité.

Parler avec le patient des crimes qu'il avait commis lorsqu'il était libre et encore « intégré socialement » était généralement un sujet sensible et, sauf exceptions, il était conseillé de préparer le malade psychologiquement.

-D'accord, j'essaierai de faire ça, Alex.

Puis, le psychiatre put, enfin, stopper l'enregistrement et ranger le petit dictaphone. Lorsqu'il releva la tête, Birthday était accroupi, à l'extrême bordure de la couchette blanche, et le fixait. Messner marqua un mouvement de recul face à la vision inattendue du visage brûlé à quelques centimètres de son propre visage, fraîchement rasé et désinfecté. C'était comme tomber et se retrouver face à un serpent venimeux. La respiration qui se figeait, réflexe défensif. Il avait manqué de se faire agresser par Stubbs à peine deux heures plus tôt. Une semaine auparavant, un patient pyromane s'était montré physiquement menaçant. Qu'est-ce qui lui assurait que Birthday, ne nourrissait pas le projet de serrer ses longs doigts osseux autour de la gorge du psychiatre, d'obstruer sa trachée et de le regarder agoniser, un grand sourire enfantin aux lèvres ?

Sans faire le moindre commentaire, le malade inclina légèrement la tête et avança la main à toute vitesse, comme un cobra à l'attaque. L'action se déroulait presque au ralenti pour Alexander, il distinguait aisément les doigts -nids-à-microbes- approcher de son visage, de ses yeux, comme si le fêlé avait l'intention de les lui crever. Rien que d'imaginer ces doigts entrer en contact avec ses propres globes oculaires flanquaient à Alexander des frissons de dégoût. Mais les doigts ne percèrent pas les yeux du psychiatre. Ils pincèrent les cernes, juste sous l'œil. Violemment. Il fallut à Messner une fraction de seconde pour sentir les ongles qui se plantaient dans sa peau, et pinçaient la chair du cerne sans merci. Dès qu'il réalisa la situation, il frissonna d'écœurement (les ongles sales de Birthday pinçaient sa peau, bon sang) et, retenant de son mieux la panique qui lui montait à la gorge, il s'écarta d'un seul coup.

-Je peux savoir ce que vous avez dans la tête, mister Birthday ?

-Ce sont de vrais cernes. Pas de maquillage, remarqua froidement le patient 127, en regardant, placide, la pulpe exsangue de ses doigts.

Son ton était glacé, calculé. Tout comme la dernière fois, Alexander avait la désagréable impression que la personnalité de Beyond Birthday était insaisissable et dangereusement versatile.

-Tu dors, Alexander ?

Le regard posé sur lui n'était plus aussi fou. Il était plat, intéressé, d'une manière presque polie.

-En quoi cela influerait-il sur votre thérapie ?

-Oh, mais en rien très cher, je me contente de regrouper des informations.

-Il n'est dans ce cas pas de mon devoir de vous en parler.

-Tu as raison Alex, pour une fois. Birthday bailla, dévoilant une glotte écarlate, et lui tourna calmement le dos, pour récupérer quelque chose derrière sa couchette. Les livres. Dans l'état exact où ils avaient été confiés au prisonnier. J'allais oublier de te passer ça Alex. J'ai pu les terminer, ils étaient sympathiques.

Alexander se dirigeait vers la porte quand son patient l'interpella. Birthday fixait quelque chose, au dessus de sa tête, et baissa rapidement les yeux vers le visage du médecin, une expression neutre sur le visage. Face de porcelaine cramée.

-Et Antigone ? Tu as deviné pour Antigone ?

Le psychiatre s'immobilisa dans l'entrée, main sur la poignée. Est-ce qu'il avait mal calculé son coup ? Est-ce que le personnage qui comptait le plus pouvait ne pas être L, mais Antigone ? Peut être. Et qu 'était-il sensé dire dans ce cas ?

-Antigone est un personnage tragique, noble, qui a défié les dieux et l'autorité, et qui en est morte, en acceptant ce destin.

Résumé simple, pour un personnage élevé au rang de mythe au fil des décennies. 127 hocha presque imperceptiblement la tête, et lança pensivement :

-Le philosophe Hegel a dit que c'était le plus noble figure qui soit apparue sur terre.

Alexander se permit de sourire. Intérieurement.

Antigone semblait susciter chez le patient une forme d'affection, et peut être... sûrement, une sorte d'admiration. Et autre chose, parce que chez Beyond Birthday, tout semblait déformé, distordu. Malsain.

-Vous êtes d'accord avec cette déclaration ?

-Je... pense... que An-tigone peut... potentiellement être qualifiée de « noble » selon certains critères.

Messner avait très envie de se rasseoir et de discuter de ces « critères » avec le malade, sans forcément allumer le dictaphone. Sauf qu'il avait encore du travail. Et une insomnie.

-Je note ça, réutilisable. Passer une bonne fin de journée, mister Birthday.

-Alex, j'en ai une autre, de citation.

Les yeux du fou brillaient à nouveau d'une étincelle joueuse alors qu'il accrochait le regard clair du praticien.

-All work and no play makes Alex a dull boy.

Tu travailles trop Alex.

Un long frisson glacé hérissa l'échine du psychiatre, alors que son patient lui adressait un large sourire plein de gencives et de dents, digne du chat de Cheshire.

-Au revoir Birthday.

-Bonne nuit Alex !


Circuler en plein air, au milieu de la foule, dans la ville, dans des lieux, pouvait être considéré de deux manières différentes, en fonction de la personne, et de sa personnalité notamment. Pour certains, il s'agissait de « sortir », se socialiser, fréquenter d'autres êtres humains, parader, se montrer. Une sorte de rituel social, en somme. Pour d'autres, dont Alexander Messner faisait certainement partie, « l'excursion » était juste un moyen assez désagréable de se rendre d'un point A à un point B. Une traversée périlleuse, garnie d'obstacles. Écouteurs vissés dans les oreilles, Alexander fixait ses chaussures arpenter le trottoir, le noir impeccable des Doc Martens tranchant violemment avec le beige sombre et poussiéreux du trottoir. psychiatre se concentrait sur la tâche d'éviter les patients et les déjections canines, qui jonchaient et salissaient l'asphalte autant les uns que les autres, pour empêcher son esprit de dériver. Il n'aimait pas dériver. La musique rinçait ses pensées, les emportait vers des endroits autorisés et sûrs. Et ce, même si le son beaucoup trop fort amplifiait la morale qui l'avait collé toute la journée, comme une petite amie envahissante.

Son coude entra soudain en contact avec ce qui ressemblait un peu trop à un quadragénaire, faisant remuer plus que nécessaire la poche plastique pleine de carottes, kumquats et potiron. Sensation désagréable. D'habitude, le jeune homme se faisait livrer la nourriture. Seulement, cette fois-ci, il fallait bien qu'il fasse une escale à la bibliothèque, donc autant en profiter. Il allait devoir rendre les livres de Birthday, et les dictionnaires de mythologie. Cette énigme lui laissait un goût amer, comme s'il n'avait pas poussé les choses assez loin. Frustration. Déception peut être.

Mal à la tête, ses paupières se fermaient presque. L'air était saturé de pollution, la rue polluée de cris. Les cris mélangés et saturés.

Je veux sortir.

Tais sais que c'est impossible

S'il te plaît !

Non, désolé. Ce n'est pas pour toi.

Pas la peine de pleurer.

Les yeux bleus translucides de l'aliéniste errèrent quelques secondes sans but devant lui, avant de se poser sur un grand bâtiment aux marches de pierre blanches, sur lesquelles était assis un petit garçon, dont les cheveux blonds lui donnaient presque un air de fille. La bibliothèque municipale. Alexander gravit les marches, évitant soigneusement l'enfant vraiment maigrichon plongé dans son livre, et poussa les portes sans autre regard.

Dans les rayonnages, il déambula quelques minutes avant de rencontrer une petite silhouette aisément reconnaissable. Petite bestiole insignifiante. Mais aux connaissances littéraires utiles. Elle lui fournirait sûrement le matériel nécessaire à la distraction de BB.

Il ne répondit pas au petit sourire gêné qu'elle lui adressa, lissa les plis de sa veste en cuir et la salua d'un imperceptible mouvement de tête, sans lui serrer la main.

Évidemment.


Messner,

De toute évidence, tu as tenté de m'éviter ce soir. Ce n'est pas très judicieux, et ne crois pas que je ne suis pas conscient de ce que tu essaies de faire. Peine perdue, cher collègue.

Mes deux propositions, celle concernant une séance privée et gratuite et celle à propos du réveillon sont toujours valables.

Je sais d'avance que tu refuseras avec véhémence ma proposition d'un entretien, ce qui est selon moi fort dommage, une discussion avec un professionnel pourrait t'être très utile.

Ensuite, tu es toujours invité cordialement à venir passer le réveillon du 25 décembre chez nous, ce serait un plaisir de te recevoir, Jézabel sera d'accord. De plus, j'avais cru remarquer que tes 25 et 26 décembre étaient libres, ça tombe bien (ne me remercies pas). Le 26, je suis justement sensé tenir une conférence à Philadelphie, et comptais t'inviter. Tu ne vas tout de même pas refuser quelques jours de tranquillité et de pause, n'est ce pas ? On te gardera le sofa.

D'ailleurs, et pour finir ce message, j'aimerais te demander si tu serais d'accord pour échanger de patients. Une de mes patientes, Ash River, m'a violemment mordu, je pense qu'elle a un problème avec moi.

Sur ce, passes une bonne soirée, dors.

Professeur Jonathan Crane,

Le 19 décembre

Alexander soupira. Crane lui avait envoyé un mail. Il y était obligé, évidemment. Il réitérait ses stupides propositions. Tous les ans, Jonathan Crane lui proposait de se joindre à lui et à sa petite amie (a.k.a Jézabel, mais aussi Satan ou Lilith, dans la bouche de Crane) pour le réveillon de Noël, puis pour la conférence de psychiatrie et psychologie. Tous les ans, Alexander repoussait la proposition plus ou moins sèchement. Il ne voulait surtout pas s'incruster dans la vie privée de son collègue et, s'il ne détestait pas vraiment Crane au travail et appréciait leurs conversations, il n'aimai t pas vraiment l'idée d'entretenir une relation plus proche avec le professeur. Ou avec qui que ce soir. Le travail était un excellent milieu social, et le seul que le jeune homme était disposé à fréquenter. Tant qu'il n'était pas soupçonné d'une série de morts, qu'un patient brillant lui soit confié,que les flashes se fassent plus présents, que les insomnies augmentent, et, avec elles, les cauchemars.

Et puis, et puis, peut être que voir Crane serait utile. Il avait apparemment lui aussi vu des patients anormalement agités.

Il ne voulait pas quitter l'appartement.

Ici c'est tout ce dont tu peux disposer, je suis désolé. Pas de sortie.

Restes avec moi alors !

...si tu veux.

Mais Crane pourrait être utile.

Avec une grimace intérieure, Alexander écrivit une confirmation, pour la première fois. En revanche, il refuserait la patiente. Ses neurones dansaient la macarena, il était bientôt temps de dormir. D'essayer, du moins.


De : Alexander Messner

A: L

Objet : 127

Voilà l'entretien que j'ai eu avec Birthday, aucune véritable conclusion pour ce rendez-vous là, même si je soupçonne BB de souffrir d'une sérieuse psychopathie. Sauriez vous si, par hasard, il aurait suivi des cours de théâtre ou autres ?


De : L

A: Alexander Messner

Objet : RE : 127

La psychopathie est en effet fort probable. Birthday a en effet suivi des cours de théâtre durant sa jeunesse.


De : Alexander Messner

A:L

Objet : RE : RE : 127

Merci. Vous semblez bien renseigné sur le sujet, faites vous des recherches aussi approfondies pour tous vos patients ?


De : L

A: Alexander Messner

Objet : RE : RE : 127

Je fais ce genre de recherches sur tout cas à traiter, et vous en faites partie Messner. Vous avez un travail, je ne vous demande qu'une seule chose, cantonnez vous-y et faites le bien.

Bonne soirée.


Terminééééé, pour le moment ;3

J'espère que ça vous a plu ! ^^

merci à Saki-R, qui a gracieusement relu ce chapitre '-'

RaR :

Naitaa : Oui '-' A.N m'a pas mal influencée dans ma vision de BB ._. Contente que tu l'aies remarqué '-' Ouais, Madeline subit des désagréments. Insultes et remarques désobligeantes. Merci pour les compliments ~; Alex me fait rire aussi, il fait pas exprès d'être horrible... Ou peut être que si... on sait pas... En tout cas merci pour ta review, je suis contente ^^

Saki-R : Et là ? Hein ? J'échappe au camp de concentration orthographique ? x) Mes zygomatiques ont décédé x) Comme tu as pu le voir, Alex est pas doué en mythologie :'3 Crane est de nature louche '-' c'est dans son ADN '-' J'espère que le chapitre aura été un peu plus complet que l'autre;3 Merci pour la review !

Marquise aux Serpents: Oulà, ta review est... Titanesque 0-0 Tellement titanesque qu'elle ne rentre pas en entier 0-0 je suis... Très flattée, merci. Il me semble que tu m'avais envoyé la totalité de ton avis en message privé, je crois y avoir répondu '-' si ce n'est pas le cas, signales le moi x) En tout cas merci beaucoup beaucoup pour la review, j'espère que la suite te plait autant ^^

PxdxlF : Salut ! Faut croire que tu as encore attendu longtemps, désolée x) Je vois ce que tu veux dire, je ne le prends absolument pas mal, je suppose que c'est normal que le style d'écriture évolue ^^ Hum... Pour ton pari... je ne parierai pas, ce serait bien trop facile de tricher :P Ouiiii, le pauvre Alex est tout perdu xDDDD Comme vous en fait '-' tu as raison 0-0 chapeau 0-0 Ca ne se voit peut être pas, mais je galère avec L à chaque fois, je suis contente que ça t'aie plu ^^ Je laisse le mystère sur Charon, mais tu as déjà eu une once de réponse sur Lachésis et Anigone '-' je n'ai personnellement jamais étudié cette dernière, donc je peux être cliché ou approximative, désolée xD Ton pavé m'a beaucoup motivée, même si on ne dirait pas, merci beaucoup !

IlonaDark : Contente que mon traitement de BB te plaise ^^ J'aime aussi Alex, je le trouve agréable à écrire, et je suis aussi contente qu'il plaise autant x) Merci pour la review, j'espère que la suite te plaira !

Xio Fujiwra Malfoy Hyuuga : Merci beaucoup pour ta review, je suis rassurée que BB te plaise, j'ai toujours peur de tomber dans le cliché avec lui :'3 Merci pour les encouragements aussi ! Bises ^^

Merci pour touutes les reviews, dites moi ce que vous avez pensé de ce chapitre dans les reviews, c'est un peu comme un salaire pour l'auteure ;-;

A une prochaine fois, bande d'homo sapiens !