Cœurs-Liés


Bonjour/Bonsoir ! Voilà (enfin) la conclusion à cette série d'OS, je m'excuse pour ce retard u_u J'espère qu'il vous plaira, bonne lecture !


« Rhada, j'ai besoin de ton avis. »

L'Anglais hésita à lever les yeux de son dossier, mais le ton qu'avait employé Eaque le fit abdiquer et il redressa la tête, accordant à son collègue toute son attention. Le Népalais s'installa face à lui, le visage soucieux, et il reprit :

« C'est à propos de Kagaho. »

Rhadamanthe retint de justesse un grommellement qui serait très certainement mal interprété : il aimait beaucoup Eaque, et il avait été ravi de voir que sa situation avec l'Egyptien s'était améliorée au fil du temps, pour aboutir à la formation d'un couple certes un peu improbable, mais qui fonctionnait plutôt bien. Mais il n'appréciait pas de jouer le rôle de conseiller matrimonial, surtout quand il avait du travail en attente.

« Pourquoi ne vas-tu pas voir Minos ? demanda-t-il. Il me semble un interlocuteur plus approprié que moi…

-Tu veux rire ? Il va vouloir me faire boire et au final je ne serai pas plus avancé. Toi au moins, tu es de bons conseils, surtout qu'avec Kanon, tu as une expérience beaucoup plus poussée des relations conflictuelles que Minos. »

Si la remarque fit tiquer la Wyverne, Rhadamanthe fut obligé d'admettre qu'Eaque marquait un point. Rune était le calme et la sagesse incarnés, ou peu s'en fallait : il n'avait en tout cas pas une personnalité aussi tumultueuse que l'ancien Marina ou que le Bénou.

Comprenant qu'il avait creusé lui-même sa tombe, il referma le dossier et s'installa plus confortablement dans son fauteuil : le Népalais avait le don incroyable de faire des montagnes pour le moindre problème, en particulier quand il s'agissait de son couple.

« Je t'écoute, soupira Rhadamanthe.

-C'est à propos de Kagaho, répéta le Garuda. Cela va bientôt faire deux ans que nous sommes ensemble…

-Félicitations.

-Est-ce de l'ironie que je perçois ?

-Seulement une impatience folle d'entendre la suite. »

Eaque eut un rire amusé, et continua :

« Tu sais, il ne m'a pas dit une seule fois qu'il m'aime. Je n'y peux rien, mais ça m'angoisse.

-Son amour pour toi se voit, pourtant, répondit l'Anglais. Il a énormément changé, même si tu ne t'en es peut-être pas autant rendu compte que moi ou que n'importe qui. Il accepte des choses de ta part qu'il n'accorderait même pas à notre Seigneur.

-J'espère bien, gronda le Népalais.

-…J'étais sérieux.

-Désolé. Je sais qu'il fait des efforts, je les vois tous les jours. Mais même Rune l'a déjà dit à Minos, Rhada ! Est-ce que j'ai fait quelque chose de la mauvaise façon ? s'inquiéta-t-il.

-Si c'était le cas, Kagaho t'aurait déjà mis la rouste de ta vie, s'amusa Rhadamanthe. Alors non, je ne pense pas que tu sois en tort. Est-ce que tu lui en as parlé, au moins ? »

Le Garuda secoua la tête lentement, l'air dépité.

« J'ai essayé, mais il esquive la question à chaque fois que je veux aborder le sujet. C'est comme s'il n'osait pas m'en parler, ou que quelque chose l'empêchait de me répondre. Il a toujours été avare en ce qui concerne ses sentiments, mais c'est différent, cette fois. Je ne comprends pas ce que c'est, et je ne sais pas quoi faire. »

Il planta ses yeux dans ceux de son ami, implorant silencieusement de l'aide. Rhadamanthe soupira : Kanon et lui n'avaient pas ce problème de communication-là. Ils s'échauffaient vite, parlaient parfois trop, s'expliquaient mal, mais finissaient toujours par se comprendre. Ce qui n'était visiblement pas le cas pour l'Egyptien et le Népalais.

« J'ai l'impression qu'il y a une dernière barrière entre nous, ajouta Eaque, et je n'arrive pas à la faire tomber.

-Il y a des choses sur lui que tu ne sauras probablement jamais, rétorqua la Wyverne.

-Je m'en doute, souffla le Garuda. Mais même si c'est égoïste, de temps en temps, ça me ferait plaisir de l'entendre me dire "je t'aime". »

Rhadamanthe offrit un sourire compatissant à son ami, mais que pouvait-il bien lui répondre ? Le seul à part le Népalais qui connaissait un tant soit peu Kagaho était Hadès. Mis à part le fait que demander conseil à son dieu concernant son amant était inapproprié, leur Seigneur se trouvait en ce moment sur l'Olympe, à survivre à un énième banquet organisé par Zeus.

« Ce blocage peut très bien remonter à l'époque où il est devenu un Spectre, proposa-t-il après un moment de réflexion. Voire avant, mais pour ça, il te faut aller aux archives.

-Je n'aime pas trop l'idée de fouiller dans son livre sans son accord, grimaça Eaque. Mais merci pour m'avoir écouté, Rhada. »

Il quitta le bureau de l'Anglais, guère plus avancé mais avec les idées un peu plus claires. Il devait certainement y avoir un autre moyen pour comprendre ce qui retenait son amant, sans avoir à regarder dans son livre. Le seul qui pouvait l'éclairer était le Balrog.

Il se dirigea donc au Tribunal de Minos, où il était sûr de trouver le jeune homme. Rune était effectivement en train de rendre un jugement, le visage sévère et le regard incisif. Eaque resta dans un recoin, ne souhaitant pas perturber le travail de son collègue, bien qu'il se doutait que Rune ne perdrait pas sa concentration pour si peu. Le procureur termina consciencieusement son travail, renvoyant l'âme dans la prison où elle passerait sa peine, avant de se tourner vers le Juge.

« Que puis-je faire pour vous, sire Eaque ? »

Le Garuda s'approcha avec un petit signe de la tête pour le saluer, et demanda :

« Est-ce que tu connaitrais un moyen pour en savoir plus sur un Spectre pendant la période d'Alone sans pour autant aller aux archives ? C'est personnel, ajouta-t-il en avisant la pointe d'interrogation dans le regard du Norvégien.

-Kagaho protégeait le temple de la Terre du Lost Canvas, répondit Rune. Peut-être que vous aurez des réponses en allant voir ses ruines ?

-Il y a encore des restes du Lost Canvas ? s'étonna le Népalais. Je pensais que les temples étaient tous détruits ?

-La trame du Lost Canvas est toujours présente, expliqua le procureur. Je n'y ai pas mis les pieds depuis un certain temps, mais je pense qu'il doit y avoir des traces de l'œuvre d'Alone. Notre Seigneur n'a pas souhaité y toucher, apparemment, quelles que soient ses raisons.

-Je vais aller voir ça de plus près, opina le Juge. Bon courage » ajouta-t-il en avisant la pile de dossiers en attente, se promettant de dire un mot au Griffon dès que possible.

Il quitta le Tribunal à grands pas, sa curiosité piquée par les révélations du Balrog. Il ne s'était jamais interrogé sur ce qu'était devenue l'œuvre d'Alone, estimant que le Lost Canvas faisait partie de sa précédente vie et qu'elle n'avait plus d'intérêt dans celle-ci, d'autant plus qu'il n'y avait pas eu une place prépondérante. Mais Rune ayant gardé un temple au même titre que Kagaho, il devait avoir suivi l'évolution de la toile, ne serait-ce que pour compléter les archives.

Il traversa le Palais, saluant vaguement les Spectres qu'il croisait sur sa route, et sortit du château. Les bribes du Lost Canvas devaient certainement être éparpillés aux quatre coins des Enfers, mais Alone avait décidé spécifiquement de chaque localisation des temples stellaires. Eaque ignorait leur signification, mais au moins, cela faciliterait ses recherches.

Il marcha un bon moment, ses pieds foulant le sol aride et soulevant des nuages de poussière sur son passage, avant d'arriver enfin à ce qui ressemblait au seuil d'une porte gigantesque. Sans doute celle dont Pharaon avait eu la charge, si ses souvenirs étaient bons. Des traces plus sombres couraient sur la roche, uniques témoins de l'existence de l'entrée du Lost Canvas. Le Garuda enjamba le passage, avec la désagréable sensation d'être un tantinet superstitieux. L'ancien couloir avait disparu aussi, ne laissant que des zébrures sur le sol. Le Juge n'avait pas connu le Lost Canvas achevé, mais la structure avait dû être impressionnante.

Il suivit les traces, avant de parvenir à ce qui avait été le premier temple. Les murs étaient brisés, les pierres ayant chuté à différents endroits, formant des monceaux de débris épars. Néanmoins, la forme du bâtiment était encore visible. Il quitta les ruines pour se rendre au temple suivant, songeur. Sa décision ressemblait presque à un pèlerinage, à une quête personnelle au bout de laquelle il espérait trouver des réponses.

Le temple suivant, contrairement au premier, avait ses murs presque intacts. Le Népalais passa la porte avec un intérêt renouvelé pour la création d'Alone : l'endroit était encore superbe malgré les années et le climat parfois difficile des Enfers. Il réalisa alors qu'il se trouvait dans un gigantesque tribunal, dont l'organisation ressemblait étrangement à celui de Minos. Quelques écritoires étaient encore à leur place originelle, sur lesquels il put voir des pots de verre ayant dû contenir de l'encre. Les autres pupitres étaient renversés et abîmés, certains étaient même complètement détruits. Au fond de la salle se trouvait un énorme bureau, derrière lequel trônait un fauteuil sombre. Eaque s'y dirigea et jeta un regard circulaire à la pièce : il ne faisait aucun doute que Rune avait dirigé cet endroit. Il contempla la salle, imaginant sans difficulté le combat acharné qui avait eu lieu ici. Il finit par tourner les talons et quitta l'endroit, pour se diriger vers le troisième temple.

Le temple de la Terre. Le temple de Kagaho.

Malgré lui, le Népalais se sentit hésitant. Il ne l'aurait avoué à personne, mais il avait peur de ce qu'il allait y trouver. Il avait beau être sûr de ses sentiments pour son compagnon, il ignorait tant de choses sur lui que cet inconnu l'inquiétait. Il sentit son cœur battre plus fort à mesure qu'il avançait, et il s'arrêta un instant lorsqu'il vit les murs se dresser finalement devant lui. Il entra dans le temple d'un pas lent, presque réticent. Sa curiosité finirait par lui poser problème, un jour ou l'autre.

Le bâtiment était dévasté. De larges traces de brûlures couvraient ce qui restait des murs, tandis que des impacts creusaient le sol. Les pierres encore en place étaient lacérées par endroits, et ce qui avait dû être une poutre n'était à présent plus qu'un amas de débris au sol. Les gravats crissèrent sous ses pieds, lui donnant la chair de poule. Il vit soudain des traces de pas dans la poussière qui jonchait le sol : quelqu'un était venu récemment. Un faible éclat attira son regard : il s'agissait d'un mince brasier en forme d'ankh, qui lui arrivait à peine au genou. Les flammes noires claquaient malgré l'absence de vent, comme mues par une volonté propre. Une création de Kagaho, évidemment. Mais à quoi pouvait-il bien servir ? Etrangement, le feu crépitant ne semblait dégager aucune chaleur. Le Juge se mit à la hauteur de l'ankh et approcha sa main pour s'en assurer, mais à peine avait-il effleuré les flammes que sa vision se brouilla totalement. Perplexe, il s'écarta du brasier, avant de constater avec stupeur que le temple avait disparu. Il se trouvait au milieu de nulle part, dans une semi-obscurité glaciale. Il fit un tour complet sur lui-même, essayant de comprendre ce qui s'était produit : où était-il ?

Il n'eut pas le temps de réfléchir à la question que quelque chose l'attaqua soudain, le faisant se plier en deux de surprise et de douleur. Eaque eut un hoquet étranglé, avant de se mettre en garde, tentant en vain d'apercevoir son adversaire. Mais il fut à nouveau frappé de plein fouet et tomba à genoux, la poitrine brusquement serrée. Il avait l'impression d'être dans un étau de fer : tous ses muscles étaient crispés, et son corps prêt à rompre. Tout aussi brusquement, la sensation disparut, le laissant pantelant et désorienté. Le Garuda se remit debout, le souffle court, la bouche sèche. Un rire s'éleva derrière lui, le faisant sursauter.

« Qui est là ? » lâcha-t-il, furieux.

Il eut beau plisser les yeux, il ne voyait personne. Le rire continua, devenant plus clair, plus enfantin. C'était un rire de joie, un de ces rires spontanés qui embellissaient une journée. La douleur qu'il avait ressentie auparavant s'estompa complètement, tandis qu'un sentiment de plénitude le submergeait, avant d'être à son tour remplacée par une tristesse sourde et incontrôlable. Des larmes se mirent à couler sur ses joues sans qu'il puisse s'en empêcher, alors qu'un sentiment d'injustice nouait son ventre. Il avait peur, il était seul, désespérément seul, en colère. Des sortes d'ombres se mirent à bouger autour de lui, silhouettes diaphanes qui lui paraissaient familières mais qu'il ne pouvait pas nommer. Des voix se mélangèrent, parsemées de cris, de pleurs, de chuchotements. Il se souvint de la chaleur d'un petit corps contre le sien, blotti sous un drap rapiécé, de chatouilles et de courses de scarabées. Et toujours ce rire qui continuait de le hanter.

« Ça suffit, assez ! » s'écria Eaque en plaquant ses mains contre ses oreilles.

Les ombres se rapprochèrent, presque menaçantes. Il ferma les yeux et se recroquevilla, les dents serrées. Rien de tout ceci n'était réel, il le sentait. Et pourtant, tout ce qu'il avait ressenti lui paraissait terriblement vrai. Ces émotions n'étaient pas les siennes, mais c'était son cœur qui avait mal et sa poitrine qui était serrée.

Il fut soudain enlacé dans une étreinte qu'il reconnaîtrait entre mille : Kagaho. Il s'abandonna dans les bras protecteurs, complètement sonné. Il avait l'impression de ne plus s'appartenir, d'avoir été écartelé puis réassemblé de façon arbitraire. Il ne comprenait pas ce qui c'était passé, mais il ne souhaitait revivre ça pour rien au monde. Il s'agrippa au vêtement de l'Egyptien, qui était devenu son seul repère tangible.

« Je suis là, souffla le Bénou à son oreille en le serrant un peu plus contre lui.

-Où est-ce qu'on est ? » demanda le Juge d'une voix éraillée.

L'Egyptien lui caressa doucement le dos, sans répondre. Les battements erratiques de son cœur ayant fini par se calmer, Eaque releva les yeux vers son amant : il y avait un éclat dans son regard améthyste qu'il n'avait encore jamais vu, une espèce de douceur dont il n'avait encore jamais fait preuve envers lui.

« Kagaho ?

-Nous sommes dans ce qui reste de mes souvenirs, déclara-t-il finalement. Tu n'aurais jamais dû venir ici, ajouta-t-il avec une pointe de regret dans la voix. Tu n'étais pas supposé voir ça. »

Le Garuda cligna des paupières, incertain. Cet amas d'ombres et de bruissements, des souvenirs ?

« Je ne comprends pas, marmonna-t-il.

-Sortons d'ici » soupira le spectre.

A nouveau, la vision d'Eaque se brouilla, avant qu'il ne se retrouve à nouveau dans le temple stellaire, l'ankh étincelante près de lui semblant le narguer.

« Tu peux te lever ? »

Le Népalais hocha la tête avec hésitation, mais parvint à se redresser malgré ses jambes tremblantes, soutenu par son compagnon.

« Rentrons. »

-/-

Eaque poussa un grommellement inintelligible tandis qu'il se retournait sous sa couette, s'enveloppant dedans avec bonheur. Il n'y avait rien de mieux dans la vie que de traîner au lit, bien au chaud, et…

Il ouvrit les yeux, des bribes d'images de la veille lui revenant de plein fouet, le sortant de sa torpeur. Il se souvenait vaguement de Kagaho le ramenant jusqu'à ses appartements et l'aidant à s'allonger sur son matelas, le visage inquiet. Il s'était endormi aussitôt, terrassé par la fatigue. Encore maintenant, le Népalais se sentait épuisé, alors qu'il avait dû enchaîner pas mal d'heures de sommeil.

« Réveillé ? » lança soudain le Bénou.

Eaque sortit la tête de sous sa couette, et contempla son amant, assis près de la fenêtre. L'Egyptien eut un rire un peu moqueur face à l'image que renvoyait le Juge, qui se renfrogna. Kagaho se leva et vint s'installer près de lui, l'obligeant à se décaler sur le côté pour lui permettre de s'asseoir.

« Comment est-ce que tu te sens ?

-Chamboulé. Qu'est-ce qui s'est passé, exactement ? »

Le jeune homme grimaça : il aurait dû se douter que le Garuda lui poserait la question aussitôt qu'il aurait quitté les bras de Morphée.

« Tu as dit qu'il s'agissait de tes souvenirs, reprit Eaque. Pourtant, ça n'y ressemblait pas. »

Kagaho poussa un soupir contrit, avant de se lancer :

« Lorsque j'ai accepté de servir Alone, j'ai pensé que je serai plus efficace si je n'étais dirigé que par la colère. Je n'avais aucune utilité de mes souvenirs ou de mes autres sentiments, mais je n'ai pas eu le courage de m'en débarrasser définitivement. Alors j'ai décidé de les sceller dans l'ankh que tu as vu dans mon temple. A part Dokho qui est tombé dedans lors de notre affrontement, tu es le seul qui y as eu accès. »

Le Népalais acquiesça lentement. Il ignorait que le jeune homme avait volontairement arraché ses émotions pour les enfermer dans une prison brûlante. Cela avait très certainement exacerbé son caractère déjà taciturne et ses réactions excessives et violentes.

Mais rien n'expliquait encore la raison pour laquelle il avait été plongé dans un véritable enfer, alors que le Chinois avait pu voir des souvenirs précis. Kagaho reprit :

« Cet ankh était supposé représenter ma détermination envers Alone. Plus il brûlait haut et fort, plus j'étais dévoué. Il était plus grand que moi, avant mon combat contre Dokho » ajouta-t-il avec une expression presque nostalgique.

Eaque fronça les sourcils : la détermination de son amant à protéger leur Seigneur avait-elle à ce point sombré ? Il lui semblait pourtant qu'il veillait sur Hadès de la même façon qu'auparavant, et avec autant de zèle…

« Ma mort face à Dokho a brisé mon lien avec l'ankh et a altéré le brasier, continua l'Egyptien. Lorsque j'ai été rappelé aux Enfers, il avait déjà drastiquement diminué. Et c'est à ce moment-là que je me suis rendu compte que tout ce que j'y avais enfermé y étais toujours, sans que je puisse défaire ma création. Mes souvenirs, mes sentiments… Je sais qu'ils existent, mais je ne les ressens pas. »

Le Garuda sentit sa gorge se serrer en comprenant enfin la révélation de son compagnon.

« Tu veux dire que… ?

-Je ne voulais pas que tu le saches. Si je t'avais dit le moindre "je t'aime", tu aurais su. »

Les sens du Juge s'éveillèrent à ces mots : un mensonge. Les mots étaient creux, sans substance, parce que ce qui les aurait rendus réels était scellé dans cet ankh. Il dévisagea le Bénou avec horreur, sans savoir quoi dire. Kagaho détourna les yeux.

« Je suis désolé, souffla-t-il. J'aurais dû te le dire plus tôt. Mais ce que tu as fait pour moi… Me faire confiance, devenir mon ami, tomber amoureux de moi… Tout ça m'a fait réaliser que ce qu'Alone prônait n'était pas la solution. J'étais désespéré à l'époque, j'ai cru sincèrement qu'il apporterait le salut. Aujourd'hui je sais qu'il n'en est rien. Depuis que tu m'as accepté comme subordonné, j'ai récupéré des souvenirs, petit à petit. Des émotions. C'est grâce à toi que l'ankh diminue un peu plus chaque jour, Eaque. Parce que chaque jour, tu me prouves qu'il y a d'autres chemins à prendre, d'autres choses à partager. Mon brasier n'est plus qu'un mélange de ce qui est encore scellé, mais malheureusement, il s'agit de ce qui avait le plus de valeur pour moi. »

Le jeune homme s'interrompit, et Eaque remarqua enfin ses poings tremblants, serrés sur ses genoux. Le Garuda se redressa et enlaça son compagnon, les mots bloqués au fond de sa gorge. Que pouvait-il bien dire après ça ?

« J'espérais que tu ne saurais jamais rien de l'ankh, murmura Kagaho. Que tu ne saurais jamais à quel point j'étais cassé. Je comprendrais si…

-N'essaye même pas de finir cette phrase ! gronda le Juge. Je savais déjà que tu n'es pas quelqu'un d'émotif.

-Je ne ressens rien ! protesta le jeune homme d'une voix douloureuse.

-C'est faux, nia le Garuda avec conviction. Si tu ne ressentais réellement rien, alors tu n'aurais jamais accepté d'être mon amant et de partager ma vie. Et tu l'as dit toi-même : je suis en train de te réparer. Ça serait dommage de s'arrêter en si bon chemin, tu ne crois pas ?

-Je ne sais pas combien de temps ça prendra, Eaque.

-Peu importe, tant que je sais qu'un jour cet ankh disparaîtra. On a l'éternité devant nous, Kagaho, il faut bien qu'elle ait une utilité. »

L'Egyptien eut un petit rire soulagé, et secoua la tête :

« Il n'y a que toi pour retourner tous mes arguments à ton avantage.

-Je t'aime, répondit le Juge. Je te le répèterai autant de fois que nécessaire, dit-il en sentant son compagnon se raidir contre lui. Et toi aussi tu me le diras, quand tu le pourras. Maintenant, je le sais. Et ça me suffit. »

Kagaho se laissa aller contre lui, visiblement rassuré, tandis qu'Eaque lui caressait les cheveux tendrement. Cette attente serait très longue, mais elle en valait complètement la peine.

-/-

3 ans plus tard…

« Tonton, raconte-moi une histoire ! »

Eaque jeta un coup d'œil amusé à Ariane, qui s'était pelotonnée tout contre Kagaho après s'être enroulée dans une couverture duveteuse. L'Egyptien eut un regard ennuyé, mais le Juge savait décrypter son compagnon : il était ravi de servir de livre de chevet à la fille de Rune et Minos, bien qu'il s'en défendrait corps et âme si quiconque osait le lui faire remarquer. Comme pour confirmer ses pensées, le jeune homme se racla la gorge et prit une voix grave :

« C'était il y a bien longtemps, à l'époque où les dieux régnaient sur Terre…

-Tu es bête tonton, les dieux sont encore là ! rit Ariane.

-Si tu ne veux pas ton histoire…, menaça Kagaho avec un ton faussement révolté.

-Non, continue ! »

Le Népalais ricana, retournant à ses papiers, tandis que son amant reprenait son récit, la jeune demie-déesse pendue à ses lèvres, recroquevillée sur le canapé. Le Garuda appréciait ces soirées tranquilles, durant lesquelles ils gardaient Ariane pour le couple de Norvégiens. Les deux compatriotes en profitaient généralement pour sortir en ville –tout du moins, Minos traînait son procureur dans un restaurant, malgré les protestations de Rune concernant le prix excessif de la nourriture. Afin de leur rendre service pour qu'ils puissent profiter l'un de l'autre tranquillement, Kagaho leur servait de baby-sitter tandis qu'Eaque essayait généralement de finir sa paperasse en retard. Il n'y arrivait que rarement, préférant rejoindre l'improbable duo pour servir d'arbitre lorsqu'un résultat à pierre-feuille-ciseaux était controversé.

Il tendit l'oreille en entendant Ariane pousser un petit cri horrifié : visiblement, l'Egyptien était bon conteur, et la petite était plongée dans le récit, les yeux brillants.

« …Incapable de continuer à voler, l'oiseau tomba au sol, l'aile brisée sous l'impact de la pierre.

-Les méchants ! s'écria-t-elle. Mais il va s'en sortir, hein, l'oiseau doré ?

-Tu as oublié que le dieu du soleil veille sur lui, répondit Kagaho. L'oiseau resta des jours et des jours enfermé dans une cage, résigné à ne plus jamais être libre. C'est alors que Râ s'approcha de lui… »

A son tour happé par la voix chaude de son compagnon, Eaque déposa son stylo et écouta la suite de l'histoire. Une vieille légende qui racontait comment un jeune oiseau devint le symbole du dieu solaire Egyptien et veilla sur les mortels depuis le ciel, leur apportant chaque matin la lueur du jour. L'oiseau devint le protecteur du jeune pharaon souverain, et le protégea de sa vie (Ariane eut un hoquet larmoyant, prête à protester face au destin tragique de l'animal) avant de renaître dans les flammes, achevant de signer son immortalité. Puis il ne fut plus question de l'oiseau, mais de divers autres animaux, dans d'autres lieux et d'autres époques, où la magie était reine et les malédictions puissantes.

La voix de Kagaho se fit de plus en plus légère, jusqu'à s'éteindre complètement, tirant le Garuda de sa douce contemplation.

« Je crois qu'elle s'est endormie » murmura le Bénou en montrant l'enfant du menton.

Le Juge s'approcha d'eux et avisa la fillette calfeutrée dans les bras de son protecteur, sa poitrine se soulevant et s'abaissant lentement tandis qu'elle suçotait son pouce.

« Je confirme, sourit Eaque. Allons la mettre au lit. »

L'Egyptien la prit dans ses bras le plus doucement possible, et cala l'enfant contre son torse pour la porter plus facilement. Le Népalais ne put s'empêcher d'avoir un sourire attendri en le voyant procéder –et qui devait être particulièrement idiot car Kagaho haussa un sourcil circonspect en le voyant.

« Tu vas te faire mal à force, se moqua-t-il. Qu'est-ce qui te fait sourire comme ça ?

-Je me disais que tu ferais un père incroyable, répondit le Juge.

-J'ai déjà "grand-frère" et "tonton" à mon actif, ça me suffit pour l'instant » grimaça le jeune homme.

Il amena Ariane jusqu'à leur lit et la glissa sous la couette, sans que la petite ne se réveille. Le Garuda l'enlaça subrepticement, posant son menton contre son cou.

« Pour l'instant ? souffla-t-il contre sa peau.

-Inutile d'essayer de m'amadouer, marmonna Kagaho.

-Dommage, rit le Népalais. Je t'aime quand même.

-Moi aussi, je t'aime. »


-The End-