31 Octobre 1981.
Ce matin, je me suis réveillée la boule au ventre. Voilà, c'est là, c'est le jour. LE jour où tout va changer, LE jour où je vais tout perdre, LE jour que je ne voulais pas voir arriver.
Sirius est venu me réveiller en douceur, déposant sur ma bouche et sur mon ventre légèrement arrondi de tendres baisers. Je suis maintenant enceinte de quatre mois. Sirius a déjà décidé que ce serait une fille, une petite puce qui aimera son papa sans condition pour toute sa vie. Fille ou garçon, je m'en fiche, j'aimerai juste qu'il ressemble à son papa.
Sirius est heureux, il m'embrasse, me murmure de jolies choses en me regardant dans les yeux et plonge son nez dans mes cheveux pour respirer leur odeur. Mon mari est heureux, et pas moi. Alors je ferme les yeux, je monte un mur dans mon cœur et dans ma tête, un mur solide autour du malheur et du désespoir qui m'attendent. Quand j'ouvre les yeux, je suis prête à faire face avec le sourire et la bonne humeur qu'on attend de moi. Un vrai petit soldat.
Après ce moment câlin, je me lève pour un moment plus câlin encore sous la douche. Je vis cette journée, ces moments, avec une passion désespérée. Une fois propre (et repue d'amour), je m'attaque au petit déjeuner. Sans cesse je le regarde, je le touche. Sans cesse mes yeux se posent sur la photo que nous avons prise le jour de notre mariage. Le sourire de Lily, la main de James dans ses cheveux, le regard d'Harry. J'engrange, je fais le plein avant de les voir partir. Je fais le plein pour ne pas regretter, dans une vaine tentative pour qu'ils me manquent un peu moins vite.
Au moment de partir travailler, il m'est très difficile de me séparer de lui, de le voir partir. J'aurai voulu passer ma journée à me lover contre lui, à l'aimer, encore et encore, jusqu'à n'en plus pouvoir. "Tout va bien?" me dit-il. "Oui, oui" que je lui réponds. "Je t'aime". Je pourrais passer ma journée à le répéter, pour que ce soit les derniers mots qu'il emporte avec lui pour les douze ans à venir.
Midi. J'ai passé ma matinée la tête ailleurs. J'ai fait tomber tellement de livres et d'encriers que mon patron a fini par me regarder bizarrement et par me demander de faire une pause. Mais il fallait que je continue, que je m'occupe l'esprit et les mains. Sans cesse, j'ai eu envie d'envoyer une lettre à James, pour leur dire de partir, vite, de s'enfuir, que Peter est le traitre, qu'ils vont mourir ce soir. J'ai commencé des dizaines de lettre, et c'est tout autant de parchemins qui sont partis au feu. Pour tenir, je dois me dire sans arrêt que je ne dois pas modifier le futur, que l'histoire ne doit pas changer. Je suis assise dans l'arrière boutique. Sirius doit passez me chercher pour qu'on aille déjeuner ensemble.
Quand enfin il arrive, je reste assise, et je le regarde approcher. Il est beau. Il me prend la main, m'embrasse et m'entraîne sur le chemin de traverse. Nous passons dans le Londres moldu, Sirius aime bien aller de ce côté. Durant tout le trajet, je me tais, je l'écoute, j'écoute sa voix, son rire si semblable à un aboiement, je l'écoute et je continue d'engranger les souvenirs.
Du repas, je ne mange presque rien, le minimum pour faire plaisir à Sirius, pour ne pas qu'il s'inquiète. Je lui dis que le bébé me met l'estomac en vrac et que je n'ai pas faim. Maintenant que j'ai parlé du bébé, le voilà tout rêveur. Il est heureux mon mari, heureux de cette petite vie que se développe dans mon utérus, heureux d'en être l'auteur. Alors il fait des projets. Il voudrait bien qu'elle s'appelle Desdémone, au moins en second prénom (heureusement, sinon merci pour la gosse). Moi je voudrais bien Olivia. Olivia Desdémone Black. Et si c'est un garçon? Sirius a tranché, ce ne sera pas un garçon. Moi je sais que si c'est un garçon, il s'appellera James Regulus Black. Demain, me dit-il, il a posé un jour de congé, comme ça on pourra aller faire du shopping bébé. Il envisage de peindre la chambre en blanc et doré. Si je l'écoutais, il y mettrait du rouge en pagaille. Mais du rouge, dans une chambre de bébé, c'est trop vif. Alors il se contente du doré. Et puis, il voudrait un mobile de vif d'or. Parce que sa fille fera du quidditch, c'est sûr. Et sur sa literie, il voudrait bien faire broder le blason des Gryffondor, parce que sa fille ira à Gryffondor évidemment.
Et puis il est l'heure de repartir, de retourner chacun de son côté. Tout en marchant, je garde sa main serrée dans la mienne, de peur qu'il s'en aille. Je la serre très fort. Je t'aime, encore une fois, peut être la dernière. Et puis je reste là, plantée sur le côté de la rue, incapable de le quitter des yeux alors qu'il rejoint les locaux des aurors au ministère. Quand enfin il disparaît, je peux pousser la porte de la librairie.
L'après midi se passe comme dans un brouillard opaque. Je suis à l'ouest, incapable de restée attentive à mes clients, incapable de bouger de derrière ma caisse. L'air me semble chargé, irrespirable, les livres trop lourds à soulever, mon corps trop dur à maintenir droit. Fleury finit par me renvoyer chez moi. Heureusement que l'excuse du bébé est facile. Alors je rentre chez moi, trainant des pieds, avançant péniblement. Sirius et moi n'avons pas encore déménagé. Je sais qu'il a toujours sa maison, qu'il a achetée en sortant de Poudlard. Et je sais que je pourrai toujours y aller… après. Mais pour le moment, je veux rester là, encore un peu, là, dans notre nid douillet et secret, près de mes amies. C'est d'ailleurs vers elle que je vais, que je me traîne.
Quand Jude ouvre la porte, ses yeux s'agrandissent, son souffle se coupe, mais elle ne dit rien. Je ne dois pas être belle à voir. Ici, il n'y a personne à qui faire croire que tout va bien, ici, je peux défaire mon mur de pierre. En silence, elle me laisse m'installer et me prépare une tasse de thé fumante. " C'est pour aujourd'hui?" Incapable de parler, je hoche la tête. Elle ne me demande pas si ça va, elle ne dit rien, elle pose juste sa main sur la mienne et sert fort, très fort.
De cette étreinte, je puise un peu de force. Il faut que je me repose, que je dorme, j'ai l'air épuisé. Jude est catégorique. Et hors de question que je rentre chez moi dans cet état là. Alors, comme une mère, elle me soutient, m'aide à avancer, à me coucher sur le canapé. Elle me borde, caresse mes cheveux, mon front.
Lorsque je me réveille, la nuit est tombée. Je me redresse et rassemble mes affaires pour partir. Jude accourt. Elle me dit qu'elle a laissé un mot à Sirius sur ma porte d'entrée, mais qu'il n'est pas encore revenu du ministère. Peut être qu'il travaille tard ce soir. Mais quand je regarde ma montre, je constate qu'il est vraiment tard. Alors mon cœur se glace, mon sang s'arrête dans mes veines. Mes yeux embués se posent sur mon amie. Je vois bien qu'elle ne sait pas quoi faire, qu'elle ne sait pas quoi dire. Parce qu'il n'y a rien à faire et rien à dire.
" Jude, je ne peux pas…
- Tu ne peux pas quoi?
- Je ne peux pas… tant pis pour l'histoire, tant pis pour le futur, je ne peux pas. Il est surement trop tard, mais je dois y aller. Je t'en prie, je dois y aller.
- Où?
- A Godric's Hollow. Aide moi Jude, par pitié, aide moi."
Alors sans hésiter, elle attrape ma main et transplane. Le trajet, pourtant presque instantané, me semble durer de longues minutes. Il est tard, tellement tard. Peut être trop.
Lorsque j'arrive sur la place du village sorcier, je me mets à courir à perdre haleine vers la maison des Potter, Jude sur mes talons criant mon nom. Mais c'est fini. Tout est fini. Je le sens tout au fond de mon être.
Je me retrouve devant un tas de ruines fumantes, la tête de mort verte des mangemorts flottant eu dessus des décombres. Tout est terminé. Beaucoup de monde se trouve là. Des aurors bien sûr, les troupes d'élite, une partie de l'Ordre, mais aussi des villageois. Beaucoup de monde pleure. Mais beaucoup pleure de joie. Voldemort n'est plus. La guerre est finie.
Mais tout ça je m'en fou. De là où je suis, je peux voir ce qu'il reste de l'entrée de la maison, et dépassant de sous les débris, je vois sa main. La main de James, de mon meilleur ami. La main qu'il m'a tendue ce jour là, le jour de son mariage, il y a un peu plus de deux ans. Mon ami, le frère que je n'ai pas eu, mais que j'ai toujours voulu. Mon Jay-Jay, mon super copain, mon grand nigaud. Je sais qu'un peu plus loin, à l'étage, se trouve étendu le corps de Lily, devant le berceau vide de son fils, désormais orphelin.
Incapable du moindre geste, je reste là, immobile, figée, incapable d'affronter cette réalité à laquelle je m'étais pourtant préparée. Jude se trouve à mes côté, incapable de répéter autre chose que "c'est pas possible". Hagrid a déjà dû emmener l'enfant sur la moto de Sirius, pour le déposer devant le 4, Privet Drive. Ce qui veut dire que Sirius est déjà passé par là.
C'est le silence autour de moi qui me sort de mon état. Des aurors approchent, entourant Sirius, la baguette en avant, menaçant. Mon Sirius, mon amour. Je le vois là, entravé par des liens magiques, totalement anéanti, éteint, désemparé, mais résigné.
Alors, sans que je ne puisse rien contrôler, je me jette à travers la foule, j'avance, obstinément, je bouscule, je me fraye un passage jusqu'à lui. Sans prendre en compte les aurors qui me hurlent de reculer, je me jette au cou de mon mari. Je l'embrasse, à en perdre la raison et le souffle, je lui répète sans cesse que je l'aime, que je l'attendrai, que je serais toujours là dans douze ans, et que je l'aime, que je l'aime, que je l'aime. Un auror finit par me faire lâcher prise, et je retombe en arrière sur le sol. Jude monte alors au créneau. Elle sort sa baguette et menace quiconque m'approcherait.
Moi je ne suis plus rien, plus qu'une loque humaine. Je ne suis plus qu'un amas de chair en souffrance, un cœur écorché, brisé, anéanti. Je sais que je survivrai, je le sais. Mais demain. Aujourd'hui, ce soir, je préfère mourir, je préfère l'agonie à la vie, l'engourdissement, le néant. Mes mains sont si froides, et bientôt, mes oreilles se mettent à bourdonner. Tout semble étrange, comme irréel autour de moi. Les cris me parviennent, mais comme étouffés. Et puis, soudain, plus rien. Le blanc.
