Chapitre 1 :
Les jours et les mois qui suivirent furent pour le blond et le brun un moyen de juger, d'estimer l'autre, avant de fixer les règles de ce jeu de rôle qui allait s'établir entre eux. Ils testaient leur froideur, leur capacité de perdre toute crédibilité et tout sens, se versant dans une adversité si forte qu'elle ne pouvait en être sincère. La grande majorité des élèves de la célèbre école de magie pouvaient ainsi voir s'affronter quotidiennement et avec force vigueur les désormais plus célèbres ennemis de Hogwards, alternant à une vitesse dépassant l'entendement entre moqueries acerbes, aigres remarques, fulgurantes altercations et coups bas. Ces événements habituels se déroulaient souvent d'une manière similaire : les deux groupes (Malfoy, Crabbe, Goyle et Potter, Granger, Weasley, dont la cohésion s'était affirmée depuis l'épisode d'Halloween) se rencontraient dans un couloir, une allée, un escalier, Crabbe, Goyle ou Weasley se targuait d'une remarque d'une intelligence et d'une éloquence à faire pâlir n'importe quel troll des montagnes, puis regardait ou Draco ou Harry, cherchant un appui à leur bêtise, qui, mettant dans leurs paroles toute la verve nécessaire à la crédibilité de la scène et à l'amusement qu'elle prodiguait sur les deux ennemis, créait le divertissement. Peu à peu, y prenant goût, Malfoy et Potter engagèrent eux mêmes les rencontres qui attiraient désormais autour d'elles une vingtaine d'élèves à chaque fois, cherchant qui irait le plus loin, s'exprimant à coups d'insultes, sur le statut de mangemort de Lucius Malfoy, sur l'inexistante intelligence de Crabbe et Goyle, sur la sombre renommée de la maison Slytherin, sur l'absence de parents d'Harry Potter, sur la pauvreté de la famille Weasley, sur les origines muggle d'Hermione et plus encore…
On eût senti dans ces affrontements le défi et la fascination qu'avaient Potter et Malfoy l'un pour l'autre, pour peu qu'on se détachât de l'instant, qu'au lieu de regarder le doigt, la dispute à proprement parler, on regardât la lune, cette lumière qui dans leur yeux ne révélait rien de plus que le mystère de l'Autre. On l'eût senti, mais personne n'eût cette présence d'esprit de mettre en perspective autre chose que l'utile, le divertissement que créaient les deux ennemis étant considéré comme une attraction somme toute banale. Une rectification s'impose maintenant : une personne comprit que les enjeux de ces oppositions dépassaient le simple cadre d'une relation entre ennemis, qu'il s'agissait d'une recherche de symbiose entre deux êtres, à travers une illusion qu'ils tentèrent d'établir comme vrai. Cette personne savait, car elle était, elle aussi.
Au fil des semaines, au fil des mois, cette opposition s'accrût de sorte à devenir une officieuse institution de l'école entière. On ne pouvait se vanter de connaître Hogwards sans avoir, ne serait-ce qu'une fois, assisté aux belligérances que devenaient les rencontres de Potter et Malfoy, au sein du château ou sur le terrain de Quidditch, lieu où, à compter de la deuxième année, les deux attrapeurs s'efforcèrent de garder l'apparence de leur rivalité, usant et abusant de toute ruse possible afin de prendre, ne serait-ce qu'un instant, l'ascendant sur l'autre.
Lorsque survinrent l'affaire de la pierre philosophale, et la première rencontre du preux Gryffindor avec le Maître des ténèbres, l'ouverture de la chambre des secrets et la rencontre de celui-ci avec Jedusor, personne ne vit de différence, si ce n'est une augmentation de fréquence et d'intensité, dans les traditionnelles joutes entre Malfoy et Potter. Mais Draco sentit à chaque fois le vent tourner, il sentait que celui auquel il s'était mesuré toute l'année durant commençait à faiblir. Il le voyait s'inclure dans le spectacle, quitter peu à peu leur univers de jeu, pour entrer dans le réel. Il perdait pied.
Le surnommé Prince de Slytherin, qui commençait à se lasser de reproduire les mêmes jeux à répétition, essaya de rétablir la situation, provoquant le célèbre balafré de plus en plus, et se mettant à chaque fois de plus en plus en retrait de la situation. Il réussit, à force de répéter avec la même grossièreté sa manœuvre, à faire, dès l'hiver de leur deuxième année, puis à la fin de celle-ci, réapparaître cette flamme, cette mystérieuse lueur dans les yeux de Potter.
« J'avais conscience de tout cela, je le voyais faiblir, toi le rattraper, mais j'étais seule à voir ce qui se jouait à travers ces incessantes disputes. Non pas le pouvoir, une quelconque lutte qui aurait un but, non, c'était bien plus puissant que ça, il s'agissait de ta vie, et de la survie d'Harry, il s'accrochait à toi avec une force qui devenait dangereuse pour lui et toi, tu essayait de le garder afin de ne pas tomber dans la solitude dont il t'avais sorti. Il est plus faible, Draco et tu étais le seul pilier sur lequel il pouvait se reposer. Au moindre doute sur ta personne, il menaçait dangereusement de rejoindre ces ignares qui nous entourent quotidiennement et regarde ce qui arrive : n'était-ce pas à prévoir ? Peux-tu, Draco Lucius Malfoy, me dire que tu ne le comprends pas ? Draco, il faut que tu acceptes le fait qu'il a besoin de toi, et plus que tu ne le penses, croie moi...
– Après ce qu'il a fait? Tu vois bien que c'est impossible ! Et quand bien même, tu sais bien qu'il ne voudra rien savoir. Harry est faible, et un tel choc risque de le détruire et de bouleverser l'issue finale. Je ne peux pas prendre ce risque, et toi non plus… Tu le sais bien, on ne peut rien faire pour l'instant, je suis désolé…
– Pas pour l'instant...
– Pas pour l'instant. »
C'est ainsi que Draco tenta, au péril de sa couverture et de son intégrité, de « réveiller » Potter, de faire revenir cette fougue cette lueur du premier jour entre eux. Il y parvenait, par accoups, lorsque le Seigneur des Tenebres ne se faisait trop présent dans la vie de l'un ou de l'autre. Il fut cependant un moment où le blond slytherin stabilisa la situation, même si dans son cas, Voldemort se montrait et s'était montré de plus en plus diligent envers le jeune Malfoy, afin de le faire rejoindre les rangs des Death-eaters au plus vite, lui demandant de plus en plus de transfigurer son apparente humanité en une barbarie sans nom. On remarquera également que lorsque survint cet apaisement, le jeune Gryffindor était en prise aux douleurs de plus en plus présentes de sa cicatrice, et de celles engendrées par la mort de Sirius Black. Leurs rencontres étaient alors tellement intenses qu'on ne savait jamais jusqu'où elles pouvaient les mener. Harry en voulait, il vivait pleinement, alors que Draco, Draco était comme frustré, il ne pouvait pleinement se satisfaire de la situation, il en voulait plus.
C'est un soir de février lors de leur cinquième année, alors que Harry revenait d'un de ses entraînements de Quidditch, qu'il surprit, adossé au mur menant à la salle sur demande, un Draco Malfoy qui semblait l'attendre de pied ferme. Il commença, par réflexe, à le défier du regard et ouvrit la bouche, pour l'insulter, mais croisa un regard, qui n'était pas celui du Draco Malfoy qu'il connaissait, empli de lueur et de force, non, là, le regard du blond était chaleureux et cordial. C'est ce qui étonna Harry :
« Que fais tu là Malfoy ? intima t-il avec ce qui se voulait être fermeté et force mais qui se révéla une sorte de peur froide.
- Je voudrais te parler, Potter. » Le ton flegmatique avec lequel répondit Malfoy le laissa coi. Il le regarda alors avec une telle curiosité, attendant que celui-ci continuât, mais il resta muet, lui montrant simplement la porte et lui faisant signe d'entrer.
Harry connaissait bien cette porte, elle était celle qu'il franchissait, en période de troubles pour s'isoler du monde et réfléchir, en période de guerre pour entraîner la Dumbledore's Army et maintenant, c'était Malfoy qui le faisait entrer dans cette salle bien connue. Une fois Malfoy rentré, il s'assit dans un des deux fauteuils dirigés l'un et l'autre vers une cheminée de pierres bosselées, où était un feu récemment allumé qui procurait à la pièce une luminosité ni claire ni sombre et une chaleur fort agréable.
Harry, comme intimidé par la situation, reprit son air assuré et assomma le silence d'un tranchant :
« Alors Malfoy ? Qu'est ce que tu veux ? »
Il vit Malfoy prendre place sur l'autre fauteuil, attendre un instant, regarder dans le vite et répondre d'un ton serein et détaché :
« Je voudrais te parler.
-C'est faux ! S'énerva le gryffindor. C'est faux, tu ne veux pas me parler, tu veux me soutirer des informations afin de les donner à ton death-eater de père et à ton bien aimé Voldemort ! »
Harry sentit tout de suite le froid que provoqua l'énonciation de ce nom devant Malfoy et s'attendait à une riposte de sa part. Malfoy respira et continua :
« La facilité, évidemmet, je pensais que tu allais y échapper, ou ne pas t'y livrer tout entier, c'est malheureux. Je ne suis pas venu te chercher pour nos habituelles disputes que je sais que tu affectionne tant, non, je ne suis pas venu pour ça, je suis venu car je voudrais te parler. Il regarda Harry qui, au fur et à mesure qu'il prononçait ces mots semblait se faire engloutir par son fauteuil. Il continua. Oui, Harry Potter, je veux te parler. Je veux te parler, non pas de nos habituelles batailles, non pas de la grande bataille, non pas de nos batailles personnelles, je suis venu pour te parler de la raison de notre haine, cette raison qui remonte à notre première année. Il avait vu le survivant avoir un mouvement de recul lorsqu'il fit l'usage de l'adjectif possessif les englobant, réaction à prévoir se dit-il, mais il continua. Te souviens-tu, Harry Potter, du moment où notre haine se fit ? Te souviens-tu du moment exact où tu refusa d'accepter mon amitié ? Te souviens tu de ce regard que nous nous échangeâmes alors ? Te souviens-tu de ce qu'il scella ? Draco laissa un moment de silence, afin d'observer la réaction d'Harry. Il était muet, immobile et regardait dans le vide. Alors, il continua. Harry, je pense que nous nous sommes assez fréquenté pour que nous nous appelions par nos prénoms et non plus par ces noms tristes qui nous remmènent sans cesse à cette guerre qui ne nous appartient pas. Harry, je sais que tu accorde beaucoup d'importance à notre lien, et sache que moi aussi, mais je sais également que tu n'aimes pas nos rencontres, qui te rappellent que l'existence que tu mènes, celle pour laquelle tu es fier et celle qui confère un sens à ta vie n'est qu'une sombre arnaque, qu'une tromperie, qu'un plateau de jeu qui aussi fascinant soit-il, n'en reste qu'un plateau de jeu. Je sais que cela te fais du mal, car cela m'en fait aussi, mais je sais aussi que tu as besoin qu'on te dise que tu existe, que tu es. Car oui, Harry Potter, tu es et je ne te voudrais pas sombrer dans cet abîme où nagent tous ces automates que l'on peu croiser partout, et je pense que pour toi même, tu ne le voudrais pas. Ainsi, Harry, je voudrais que l'on ne limite plus notre relation à une simple haine, mais la faire évoluer en ce qu'on est convenu d'appeler de l'amitié. Il vit Potter sourire avec amusement. Oui, Potter, Harry plutôt, je suis venu te proposer mon amitié, comme à la première année. Je suis venu pour te proposer que nous ne soyons non plus des obstacles l'un pour l'autre mais des réceptacles l'un de l'autre. Sache également, le balafré (Harry sourit dès qu'il ouït ce surnom), que ce que je te propose est strictement secret et n'a vocation à avoir aucune répercussion sur l'extérieur. Qu'en penses-tu, Harry ? »
Il avait accentué sur le prénom de celui qui était resté muet, les yeux comme attachés au vide, qui, après une longue inspiration, commença à parler :
« Comment peux tu vivre en pensant ce que tu dis ? Malfoy, je te croyais un être froid, hargneux et en soif de vengeance mais le détachement qui semble structurer ta vision de la vie est bien pire Malfoy, tu dis vivre comme séparé d'une autre vie mais assurément, cette vie n'existe pas Malfoy, tu te renfermes dans un monde intérieur qui n'a pas d'autre issue qu'une rupture avec le monde et tu m'inclus dedans comme si j'étais avec toi, au dessus, dans une bulle, alors que les autres ne sont que dans un plateau de jeu comme tu le dis si bien… UN PLATEAU DE JEU ? C'est comme ça que tu vois la vie ? Mon pauvre Draco, puisque tu désire que je t'appelle Draco, ou bien tu es doté d'une lucidité formidable, auquel cas je te plains car tu es le seul à l'avoir, ou alors tu as un vrai problème, auquel cas je te plains également. Je te plains car tu échappe au vrai sens de la vie, à cette utilité que chacun a sur cette terre. Je tiens cependant à te préciser quelque chose : si nous nous sommes battus, ou plutôt si je me suis battu contre toi, cela était effectivement de l'amusement au départ, mais c'est à force de découvrir la froideur dont tu fais preuve dans tes relations avec les autres, je me suis livré corps et âme dans une lutte contre toi. Ce sang froid que tu as et que tu peux appeler détachement, c'est ce qui me poussa à me battre contre toi, non une quelconque prise de conscience de la médiocrité du monde comme tu semble le croire, tu maltraite le monde dans lequel tu vis et c'est ce qui te rends si détestable Malfoy ! Mais bon, tu me donne une autre perspective de toi même, et tu fais pitié Draco, donc j'accepte ta proposition pour plusieurs raisons. D'abord, ton histoire m'intrigue, et si jamais il s'avérait que tu aie raison, elle pourrait se révéler être la raison de toute l'incompréhension que je peux avoir envers ce monde. Ensuite, tu m'as l'air sincèrement désespéré et je me sentirait coupable dans le cas où il t'arriverais de faire une connerie et puis j'aimerai vraiment découvrir la vraie face de celui qui m'a fait vivre l'enfer durant ces cinq dernières années. J'accepte donc ta proposition, Draco mais comprends qu'en l'instant présent, je sois fatigué et un peu assommé par ce que tu viens de me livrer et je dois partir. A plus tard. »
Draco était abasourdi. Avait-il réellement entendu tout cela ? Celui qu'il avait vu comme une alternative à son mal-être n'est en fait qu'une machine a exister comme les autres ? Il ne pouvait le supporter, de s'être ainsi trompé. Alors qu'Harry sortait, il se dirigea vers une sorte de meuble opposé à la lumière de la cheminée et se servit un grand verre d'Ogden's Old Firewhisky qu'il avait toujours affectionné, s'enfonça dans le fauteuil et commença à boire…
Harry était troublé. Avait-il bien fait de mentir à Malfoy, devait-il faire demi tour et lui dire qu'il le comprenais ? Non. Il avait fait ça pour une bonne raison et n'allait certainement pas laisser ses émotions, une quelconque morale l'empêcher d'aller mieux. Il partit donc de la salle, non sans avoir jeté un coup d'œil au blond qui semblait ne pas revenir de son le savait et le comprenais, mais il voulait réussir et pour cela il fallait faire des sacrifices…
La porte claqua alors qu'elle venait de s'en éloigné. Elle avait tout entendu, elle savait maintenant ce que Draco était, et ce qu'Harry lui avait fait. Elle se retint d'agir, d'aller voir Harry, lui dire qu'elle savait qu'il mentait, qu'il comprenais réellement Draco mais elle ne pouvait se permettre de se dévoiler pour cela. Elle ne pouvait pas non plus aller voir le Slytherin, il était déjà assez troublé concernant Harry qu'elle sentait que faire quelque chose reviendrait à perdre ce pouvoir d'invisibilité qu'elle avait. Elle avait cependant besoin d'aller parler à quelqu'un. C'était décidé, le lendemain, Draco Malfoy recevrait une étrange visite…
