La nuit des hommes et des arachnides
La voix grave et éraillée de la chanteuse s'élevait sans douceur, tempête de mots et de notes que le piano chantait, sans coeur.
Un sourire bienveillant, un soupire bien vivant, un empire qui s'éveille, et de sens, et de foi, un sentir de merveilles où nos chairs mouvantes font loi.
Au bar, une femme au visage indistinct, teinté d'ombre par ses longs cheveux d'ébène, levait son verre face au luminaire dans un tintement de glaçon. La mine captivée d'un papillon qu'elle arborait, en observant le jeu de lumières sur le cristal fin, songeuse et envoûtante, aspirait au danger des ténèbres du monde. Cartes sur table, l'argent sale coulant au gré du whisky, la dernière partie commençait. Gare à vous pêchés coquins de l'amante ! Gardez-vous de pêcher dans les bassins la mante !
Et de paroles, penchant sa tête sur le côté, elle invita en son monde de danger l'innocent prédateur qui buvait à sa droite :
« Je vais te jeter un sort. »
Je vais te jeter un sort. Reprit la chanteuse avec et après elle, de cette voix séductrice, dégoulinante d'une fielleuse attirance, tandis que sans patience le piano entamait la partition de la prochaine chanson. Je vais te jeter un sort...
« Je t'aurai dévoré bien avant, Arachnide. » Répondit l'homme.
« Tu n'es pas homme que je puis craindre, rit-elle. Pauvre de toi, Enfant qui s'égare ! »
Soudain, la main masculine jaillit au-dessus du comptoir, renversant son verre pour mieux s'aggriper à sa gorge. Et si le cristal se brisa, déversant des flots d'ambre et de glace, l'enchantement était trop puissant pour en faire de même.
« Je peux te tuer ! Ne te joue pas de moi ! »
« Bien sûr que tu peux me tuer, moi, si faible et si belle. Mais tu ne le feras pas. »
« Je le ferai ! Je le ferai ! »
Car je ne puis t'attendre encore, car je ne puis qu'entendre la mort et qui frappe, et qui cogne à mon coeur, comme tes bassesses me martèlent de rancoeur.
« Non, mon pauvre enfant. Je suis trop faible, trop femme, pour toi. Tu ne peux dévorer si inoffensive créature. »
« Je le peux et le ferai ! Je ne suis pas les autres ! »
« Et qui es-tu alors, toi qui n'es pas les autres ? Rien de plus qu'eux, c'est certain. Rien de moins qu'eux, je me doute. »
« Je te tuerai ! » Répéta-t-il d'un ton rageur.
Mais déjà la main au cou de la mante se relâchait, hésitante. La poigne meurtrière n'était guère plus qu'une caresse d'amoureux débutant.
Il retourna à son mutisme, les poings serrés en prière, les traits tirés et peu fiers. Il commanda un second verre qu'il but prestement, grimaçant sous l'amertume de ses pensées. Du coin de l'oeil, il détailla la femme, comme pour graver son image dans la pierre de son coeur vengeur. Tout son être était tourné vers elle dans ce simple coup d'oeil, captif sans le savoir de la toile empoisonnée. Et empêtré qu'il était dans les fils tranchants de la luxure et du désastre, il ne pouvait et ne pourrait jamais plus que menacer, tempêter, puis se soumettre à l'ivresse entre les cuisses blanches de l'arachnide.
Il finit par quitter le bar en vociférant des insultes et des promesses d'adieu..
Et déjà le bonheur changeant nous perd, de passion, de poison, nous blesse. Et déjà le feu brûlant sans lumière, nous emplit d'oubli et de détresse. Nous rappellerons-nous les temps d'autrefois, où l'orchestre était menée d'un juste émoi? Nous rapellerons-nous de nos danses d'antan, palpitant contre palpitant et soupires innocents ?
Le sourire de la femme s'attrista, s'embua d'une nostalgie retenue ou effacée par la fumée de cigarette. La mine défaite et les épaules basses, elle regardait sans le voir son verre vide à présent. Derrière le comptoir, le barman ouvrit une autre bouteille de cristal fin et déversa l'ambre et la glace, remplissant le vide comme on creuserait une tombe, sans espoir.
« Il était comme les autres, soupira la femme. Impatient, entêté, éperdu... Et comme les autres, il est parti. Et comme les autres, il reviendra. »
« L'Arachnide est noyée sous les étoiles » Commença le barman à sa place. « la nuit où les prédateurs sont proies. »
« Cette nuit... » Finirent-ils ensemble. « Où les paroles sont mensonges et les vérités se taisent. »
Ils rirent un peu, secouant la tête de dépit, puis leur univers se tut et, dans la nuit ivre d'alcool et de musique, disparut.
Car je ne puis qu'attendre encore, car je ne puis entendre l'amour et qui frappe, et qui cogne à mon coeur, comme tes caresses me martèlent de rancoeur: je t'ai jeté un sort. Je t'ai jeté un sort...
Autour du bistrot le monde s'écroulait encore et encore. Bien des maisons furent les ultimes demeures de leurs propriétaires. On criait, on pleurait et on rageait comme on mourrait, hystériquement. Les enfants ne connaissaient plus la joie, les adultes ne parvenant pas à sauver leur innocence. La guerre battait gaiement sur le tambour des coeurs en batailles et on crevait des idées des autres pour ses propres idées.
« Elle nous a abandonné ! » Gueulait-on au désespoir. « L'Elue s'est défilée ! »
Dans les couloirs de l'école désaffectée, un homme s'écoutait répéter les mots qu'il avait autrefois entendus.
« Pas l'amour, pas la haine, pas la culpabilité, pas la guerre et certainement pas le destin... » Récitait-il en choeur avec le silence de la désolation.
Il avait souffert, le monde, la guerre, l'avalaient et le recrachaient sans cesse. A chaque arrête de la vie, il s'écorchait en essayant de passer. Il aurait du partir avec elle, il le savait... Mais il était trop tard.
« Pas l'amour, pas la haine, pas la culpabilité, pas la guerre et certainement pas le destin ! » S'emporta-t-il en approchant une lame de sa gorge. « Rien, ni personne, ne pourra me retenir ! »
Rien, ni personne ne pourrait l'arrêter et pourtant, la lame tomba loin de son cou. Il était trop lâche pour fuir, trop lâche pour expier ses pêchés, trop lâche pour échapper aux exactions d'un monstre et trop lâche pour mourir. Au final, il n'était ni héros ni vilain : il était juste un homme.
Et voilà, le dernier chapitre de l'année 2016. Je posterai peut-être le chapitre trois demain, pour marquer le coup. On verra. En tout cas bonne nouvelle année à tous, et bonne santé !
Plew A.E
